La Libre Pensée sur France culture dimanche 12 janvier 2014

vendredi 17 janvier 2014
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Condorcet et l’enseignement public

Emission animée par Jacques Lafouge, vice-président de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, et Clément Verduger, étudiant, qui s’intéresse à Condorcet et à l’enseignement public.

Jacques Lafouge : Bonjour,
Aujourd’hui nous allons vous parler de Condorcet et de l’enseignement public. Peut-être cela servira t-il de rappel à ceux qui voudraient brader l’école de la République.

Clément Verdugier : Pourquoi dis-tu toujours que nous sommes gouvernés par des analphabètes ?

J.L. : Parce que nos gouvernants accumulent les réformes de l’enseignement en oubliant, mais l’ont-ils jamais su, que sa finalité et ses bases ont été établies il y a maintenant plus de deux siècles par Condorcet.

C.V.  : Comment cela ?

J.L. : Lorsque la Révolution française commence en 1789, les Français n’ont sans doute pas conscience du changement profond qu’ils ont apporté dans la société. Ils ne voulaient plus d’une vieille royauté absolue qui avait fait son temps, d’un système fiscal injuste qui ne portait que sur une partie de la société, d’une corruption devenue habituelle. Cette situation n’est pas sans rappeler celle de la France actuelle. Il fallait changer et on changea radicalement. Parmi les nombreuses réformes qui furent décidées, il apparut que celle de l’éducation était des plus importantes pour le nouveau régime qui se mettait en place. On établissait en vertus républicaines la liberté et l’égalité, fallait-il encore que les jeunes citoyens en jouissent dès l’enfance.

Jean-Jacques Rousseau avait déjà formulé un certain nombre de principes dans « L’Emile  », mais il fallait un système stable et général pouvant s’appliquer à toute la nation.

C.V.  : La théorie de J.J. Rousseau n’était-elle pas applicable ?

J.L.  : Non, car on se trouva devant deux théories. Celle, communautaire, de Rabaut Saint-Etienne dans laquelle la communauté prime sur l’individu. Elle s’empare de l’homme au berceau et le développement de l’individu n’est admis que s’il contribue à l’harmonie sociale.

C.V.  : C’est la conception spartiate et aussi celle d’Aristote.

J.L.  : Exact. Mais on peut aussi accorder la première place au jugement raisonné que l’individu porte sur lui-même et sur la société dans laquelle tous sont libres et égaux. Cette conception était celle de Condorcet qui voulait en effet rompre avec l’idée aristotélicienne d’un homme et d’un enfant appartenant d’abord à la Cité. Tout homme appartient à lui-même car il est dépositaire d’une raison autonome que l’instruction publique doit développer.

C.V.  : Je me souviens qu’après une carrière de mathématicien et d’académicien, Condorcet, en 1791, fut élu à l’assemblée législative dont il devient secrétaire avant d’être envoyé à la Convention comme député de l’Aisne. C’est pendant cette période qu’il rédigea son œuvre sur l’instruction publique, les « Cinq mémoires » . Il y analyse la nature et l’objet de l’instruction publique, puis celle des enfants, des hommes, des professions et des sciences.

J.L.  : Si les quatre derniers mémoires sont remplis d’observations fines sur la manière dont doit être dispensé l’enseignement, le premier définit précisément qu’elle doit être la finalité de l’instruction publique dans une République. La première phrase de ce premier mémoire est, de ce point de vue, capitale : « L’instruction publique est un devoir de la société à l’égard des citoyens. »

Il en établit les principes : Assurer la félicité et la liberté d’un peuple. « Faites que dans l’instruction publique ouverte aux jeunes citoyens, la philosophie préside à l’enseignement de la politique ... une éducation qui a coutume à sentir le prix de la vérité, à estimer ceux qui la découvrent ou savent l’employer, est le seul moyen d’assurer la félicité et la liberté d’un peuple. » Il observe que : « Dans les gouvernements arbitraires, on a soin de diriger l’enseignement de manière qu’il dispose à une obéissance aveugle pour le pouvoir établi afin que les citoyens n’apprennent jamais rien qui ne soit propre à les confirmer dans les opinions que leurs maîtres veulent leur inspirer. »

C.V. : Il a même ajouté « En général, tout pouvoir, de quelque nature qu’il soit, en quelques mains qu’il ait été remis, de quelque manière qu’il ait été conféré, est naturellement ennemi des Lumières. On le verra flatter quelquefois les talents, s’ils s’abaissent à devenir les instruments de ses projets ou de sa vanité, mais tout homme qui fera profession de chercher la vérité et de la dire sera toujours odieux à celui qui exercera l’autorité.  »

J.L. : C’est la raison pour laquelle Condorcet va définir quelques principes qui sont encore d’actualité.

Lutter contre l’inégalité sociale. Il constate que l’inégalité dans l’instruction est une des principales sources de la tyrannie : « Le fils du riche ne sera point de la même classe que le fils du pauvre si aucune institution publique ne les rapproche par l’instruction... » et ceci afin qu’ensuite la diversité des métiers et des professions ne conduise pas le peuple à la stupidité.

Il suit en ceci l’opinion de l’historien anglais de l’Antiquité, Gillies, qui a prouvé, écrit-il « que l’ambition des riches qui voulaient éloigner du gouvernement les citoyens pauvres et les traiter comme des sujets, a été la véritable cause de la perte de la liberté. Que les guerres intestines qui divisèrent des villes grecques ne furent jamais qu’un combat entre les riches adroits qui voulaient devenir ou rester les maîtres et une multitude ignorante qui voulait être libre et n’en connaissait plus les moyens.  » Situation que nous ne sommes pas loin de connaître actuellement.

L’Etat ne se préoccupe pas de l’enseignement de la religion. Condorcet ajoute que la puissance publique n’a pas le droit de lier l’enseignement de la morale à celui de la religion. Elle doit se borner « à régler l’instruction en abandonnant aux familles le reste de l’éducation. »

Sur ce thème de la religion il écrit : « Quel homme éclairé oserait soutenir ... qu’il existe une seule opinion religieuse contre laquelle un ’esprit juste ne puisse trouver des objections insolubles pour lui ? Pourquoi, appuyer sur des croyances incertaines des devoirs qui reposent sur des vérités éternelles et incontestées ? Tout homme devant être libre dans le choix de sa religion, il serait absurde de la faire contribuer à l’enseignement d’une autre, de lui faire payer les arguments par lesquels on veut le combattre. »

Enfin, l’instruction n’a pas le droit de faire enseigner des opinions comme des vérités. Ainsi la puissance publique ne peut pas établir un corps de doctrines qui doivent être enseignées exclusivement.

Notons à ce sujet la pertinence de la position de Condorcet à un moment où les Églises reviennent en force dans l’enseignement public en utilisant tous les moyens dont par exemple l’enseignement du fait religieux. Rien ne garantie la parfaite objectivité des enseignants du fait de leurs options personnelles dont on peut craindre qu’elles ne se manifestent de façon négative ou positive quelques soient leurs efforts d’objectivité. Le fait religieux est du domaine du for intérieur.

C.V. : Il ne faudrait pas que, comme en Alsace-Moselle, l’enseignement religieux devienne obligatoire car de l’enseignement du « fait religieux » à l’enseignement religieux il n’y a qu’un pas.

J.L. : Condorcet définit ensuite les caractéristiques principales de l’enseignement public : « Une instruction commune se proposant d’apprendre à chacun suivant le degré de sa capacité et la durée du temps dont il peut disposer, ce qu’il est bon à chaque homme de connaître et préparer les élèves aux connaissances d’exige la profession à laquelle ils se destinent. »

C.V.  : Sur ce point là je ne suis pas d’accord. S’il s’agit de donner aux élèves les bases qui seront ensuite applicables au métier qu’ils choisiront cela est légitime. Par contre si cela permet aux pouvoirs publics ou aux entreprises d’imposer des programmes ou des orientations pour leur seul bénéfice, on ne peut pas être d’accord. L’instruction publique ne peut dépendre des pouvoirs financiers ou religieux. Or on constate aujourd’hui que par divers biais ce principe est battu en brèche.

J.L. : Je poursuis :
Cette instruction, pour sa première partie, serait d’une durée de 9 ans, de 4 à 13 ans. Les autres durées d’instruction mèneraient les jeunes gens jusqu’à l’âge de 21 ans. « On enseigne, dans les écoles primaires ce qui est nécessaire à chaque individu pour se conduire lui-même et jouir de la plénitude de ses droits.  »
On prévoirait de faire élever un certain nombre d’enfants au dépend du public, ce qui signifie un système de bourses.

Les maîtres doivent être payés sur le trésor public. Toutefois, très curieusement il n’est pas partisan de confier l’enseignement à des corps perpétuels : « Créez des corps enseignants et vous serez sûrs d’avoir créé ou des tyrans ou des instruments de la tyrannie.  »

C.V.  : Je pense que cela n’est pas réaliste. Un enseignant doit être expérimenté et de plus la complexité des matières enseignées actuellement nécessite une mise à jour permanente des connaissances. Est-ce prévu ?

J.L.  : En effet Condorcet prévoit la formation continue : « On réserverait le dimanche pour l’instruction qui convient aux ouvriers déjà formés ou aux maîtres. Une récapitulation des connaissances qu’ils ont pu acquérir y serait mêlée à l’enseignement de nouveaux procédés, des nouvelles vues, dont il serait utile de les instruire.  »
Ce qu’il a prévu pour les ouvriers et les maîtres doit s’appliquer à tous, personne ne le conteste plus. Mais n’oublions pas que Condorcet résonnait en homme du XVIIe siècle.

C.V.  : Il y a quand même un point que toi et moi ne pouvons tolérer, car il accepte les écoles privées qui seraient, selon lui, un moyen de corriger les vices de l’instruction établie, de suppléer à son imperfection, de soutenir le zèle des maîtres par la concurrence tout en recevant une sanction nationale, mais elles sont porteuses d’inégalité.

J.L.  : Je n’accepte pas en effet cette opinion. L’instruction publique ne doit pas avoir de concurrence. Si certains veulent un type d’éducation conforme à leurs convictions, libre à eux mais à leurs frais pas à ceux de l’Etat. Il doit y avoir une démarcation très nette entre ce que l’Etat prend en charge dans l’intérêt de tous, et un type d’éducation à caractère le plus souvent religieux. Je sais que certains le considèrent comme suranné mais je réaffirme le vieux slogan de nos pères : A l’école publique, fonds publics – à l’école privée, fonds privés !

L’aspect le plus novateur de son projet concerne les femmes :
« - Leur instruction doit être la même que pour les hommes.
- L’instruction doit être donnée en commun et les femmes ne doivent pas être exclues de l’enseignement.
- La réunion des deux sexes dans une même école rend l’enseignement plus facile et économique, et est favorable à l’émulation.
- Elle est utile aux mœurs, loin de leur être dangereuse.
- On ne doit pas établir une séparation qui ne serait réelle que pour les classes riches.
- Il serait dangereux de conserver l’esprit d’inégalité dans les femmes ce qui les empêcherait de le détruire dans les hommes. Les religions actuelles qui oppriment les femmes devraient méditer cela.
- Elles pourraient surveiller l’éducation de leurs enfants ; ayant une instruction égale à celle des hommes, elles pourraient mieux les seconder.
 »

C.V. : Il s’agit là d’un combat original compte-tenu de la sensibilité de son temps. Il est en effet le seul à s’indigner que les femmes soient traitées en mineures politiques. Il remarque qu’elles ont le sens politique et cite les reines Elisabeth d’Angleterre, Marie-Thérèse d’Autriche et Catherine de Russie. Si les femmes sont dignes de régner elles doivent être dignes de voter, sans quoi « on viole le principe d’égalité en les privant de concourir à la formation des lois ».

Arrivés au terme de cette analyse rapide, quels principes pouvons-nous en dégager ?

J.L. : La réflexion de Condorcet sur l’école a pour arrière fond une pensée politique.

La définition de la République comme un régime respectueux des droits de l’Homme exerce une influence sur la définition de l’école publique. L’institution vise donc au perfectionnement de l’humanité ; elle forme des républicains éclairés et rend possible l’adhésion des citoyens au système républicain en même temps qu’elle leur apprend à juger les lois et à les respecter en faisant usage de leur libre arbitre. La puissance publique se doit de développer l’instruction publique pour permettre à chacun de devenir au plus vite le sujet de sa propre éducation et un citoyen responsable.

La République est alors institutrice du peuple dans le même temps que le savoir émancipe car l’école est l’organe de la liberté : on ne croit plus sur parole.
L’école aura donc un triple but d’apprentissage :
- apprentissage des savoirs élémentaires au sein d’une histoire générale de la raison humaine ;
- apprentissage de la souveraineté éclairée et des droits de l’homme par l’instruction civique ;
- apprentissage du sentiment d’humanité : chaque droit doit être explicité par le devoir qui lui correspond.

Pour cela il faut parler à l’imagination de l’enfant et lui laisser sa liberté ce qui exclut tout enseignement religieux et toute ingérence professionnelle. Ceci signifie que l’on ira vers une approche raisonnée du savoir sans recherche d’une utilité immédiate. Le but sera d’échapper à l’asservissement intellectuel.

Tout le peuple doit être instruit car, dit Condorcet « Il suffirait qu’un seul citoyen soit négligé pour que le corps entier de la Nation soit opprimé  ». De cette façon, chacun pourra exercer une critique éclairée de la démocratie, gage même de la souveraineté populaire.

Condorcet, lecteur d’Adam Smith, pense avec lui que si l’instruction publique ne devait pas être universelle, la division du travail accentuera l’inégalité dans la société alors que la République programme l’égalité de tous les hommes. Il y a là une prescience de l’aliénation par le travail.

Ferdinand Buisson, dans son dictionnaire de pédagogie de 1911 écrivait : « La Révolution française a donc rejeté l’idée d’une éducation nationale au sens où l’entendait les anciens ; ce qu’elle a voulu créer c’est une instruction publique  ». Il ne fait pas de doute qu’au moment où une imagination débridée recherche de nouveaux termes - éducation nationale, système éducatif, école, éducation sociale et d’autres - il faut s’en tenir au terme Instruction Publique car tous les autres mots omettant le terme Publique ne font qu’ouvrir la porte et justifier la reconnaissance de l’école privée et le plus souvent confessionnelle.

Ce que voulait Condorcet c’est un citoyen libre, sans oppression religieuse ou économique, au milieu d’égaux ce que seule l’école de la République peut réaliser.

C.V.  : Nous n’y sommes pas encore. Peut-être faut-il renvoyer les analphabètes à l’école ?



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