La Libre Pensée sur France culture dimanche 13 octobre 2013

Denis Diderot
lundi 14 octobre 2013
par  libre pensee2
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Bonjour. L’année 2013 est l’année du tricentenaire de la naissance de Denis Diderot qui vit le jour à Langres, dans la famille d’un maître-coutelier, au mois d’octobre 1713. C’était donc il y a exactement trois siècles aujourd’hui. Au micro, Pascal Clesse, animateur de la commission philosophie de la Libre Pensée qui interroge Pierre Roy, membre de la Commission Administrative Nationale de la Libre Pensée et membre de la commission philosophie.
Pierre, comment présenter brièvement Diderot ?

Premièrement, c’est un homme d’une puissance de pensée peu commune. Deuxièmement, cette puissance de pensée s’est exercée dans des domaines très variées.

Il a été un écrivain hors pair, un romancier et un nouvelliste très original ; il a été é un homme de théâtre, qui a traité du métier de comédien, qui a écrit une théorie du théâtre, et a composé de nombreuses pièces.

Il a été un critique d’art remarquable dans les comptes rendus tout à fait originaux qu’il a rédigés lors de la visite des salons de peinture et de sculpture qui se tenaient régulièrement à Paris ; il a été un théoricien de l’art dans les Salons et dans des œuvres indépendantes, spécifiquement dédiées à ce que nous appellerions l’esthétique, notamment en peinture, mais pas seulement car il était un mélomane averti, et il a également écrit à ce sujet.

Il a été un philosophe éminent qui a assimilé l’essentiel des acquisitions de la pensée léguée par des prédécesseurs comme Hobbes, Spinoza, Locke, Shaftesbury, Toland et d’autres, notamment des auteurs dissimulés derrière un anonymat - leur servant en quelque sorte de bouclier contre la persécution religieuse – et qui appartenaient à ce que l’on appelle la littérature antichrétienne clandestine Pour enrichir cette base, Diderot a acquis des connaissances très sérieuses en chimie, en physique, en mathématiques, et surtout il a étudié de très près la médecine, qu’on appellerait de nos jours la biologie. Une de ses dernières œuvres a pour titre Eléments de physiologie.

Bref, un homme à la curiosité universelle qui explorait tous les domaines du savoir de son époque : arts , sciences , philosophie…

Il a été -comme on sait- le maître d’œuvre de l’Encyclopédie dont il a rédigé environ trois mille articles. C’est une œuvre collective (une quarantaine de collaborateurs) la chose est connue, dont il a assuré la direction pendant plusieurs années avec d’Alembert, avant que celui-ci ne se retire découragé par la persécution dont l’Encyclopédie fut l’objet, l’entreprise ayant failli plusieurs fois d’être interrompue par la suppression de l’autorisation de parution qui avait été accordée à son éditeur.
Il n’est pas inutile de souligner que la publication de l’Encyclopédie fut un véritable événement historique Je me borne à signaler que pour diriger ce travail, pour écrire nombre d’articles techniques, Diderot a fréquenté les artisans, a observé très attentivement leurs méthodes de travail et en a rendu compte minutieusement. On sait que des volumes de planches gravées par les meilleurs spécialistes de l’époque l’aideront dans cette immense tâche, pour mettre sous les yeux du lecteur les outils, les machines, les ateliers, les procédés techniques en usage, etc. Diderot n’était certes pas confiné dans son bureau…

Comment ne pas signaler aussi son talent d’épistolier ? Sa correspondance est souvent un régal à de multiples points de vue : il sait parler de l’amour avec Sophie Volland ... et d’autres ; il sait camper une scène et rendre une discussion entre des interlocuteurs variés. Il passe de sujets scientifiques à des sujets plus légers, du grave au jovial etc. Sa gamme est immense. Bref, il est très agréable à lire.

Si je te suis bien, la puissance intellectuelle de Diderot est à la fois impressionnante mais, si j’en crois tes derniers mots, également très accessible. Peux-tu nous en dire un peu plus à ce sujet ? Comment aborder cet auteur qui cette année évidemment a fait l’objet de nombreux colloques plus ou moins savants et qui est d’ailleurs le sujet d’un colloque organisé par la Fédération de la libre Pensée de l’Oise très prochainement les 2 et 3 novembre à Clermont d’Oise. Il sera inauguré par Marc Blondel et recevra, entre autres, Pierre Chartier, un des meilleurs spécialistes de Diderot. Donc, on le voit, c’est l’année Diderot et quel meilleur hommage à lui rendre que de le lire ? De là une question : comment celui qui ne l’a jamais vraiment lu, ou l’a lu il y a longtemps et un peu oublié, peut-il entrer dans cette œuvre foisonnante ? N’est-ce pas très difficile ?

Pas du tout. En tout cas pour l’œuvre romanesque au sens large, c’est exactement l’inverse. Il est comme Montesquieu, Voltaire, d’ailleurs très différent d’eux, un conteur extraordinaire. Pour entrer dans l’œuvre de Diderot, personnellement je recommanderais Jacques le fataliste et Le Neveu de Rameau. Choisir une bonne édition qui donne quelques clés car le lecteur non familiarisé peut en avoir besoin. C’est une littérature du siècle des Lumières, donc certes a priori peu obscure, mais des repères ne sont pas superflus. J’ajoute que cette facilité d’approche ne veut pas dire qu’il n’y a pas matière à exégèse, scientifiquement parlant.

On peut signaler aussi des dialogues philosophiques dont l’accès est assez aisé : Supplément au voyage de Bougainville ; Entretien d’un philosophe avec Madame la Maréchale de…

Tu as raison. Je voudrais ajouter qu’on insiste à juste titre sur le goût de Diderot, qui se manifeste dans toute son œuvre, dans tous les genres qu’il a pratiqués, pour le dialogue. C’est en effet un homme et un écrivain de dialogue, dont la pensée se déploie à la faveur d’affirmations et d’objections, de saillies intellectuelles fulgurantes comme le Rêve de d’Alembert nous en fournit de nombreux exemples, mais on trouvera cela aussi dans Jacques le Fataliste, notamment dans les conversations entre Jacques et son maître, ce style, cette manière dialogique qu’il a de faire progresser ses raisonnements. Si on lit un des Salons, comme celui de 1767, on sera emporté par ses conversations imaginaires avec des amis qui discutent sur le tableau, sur le faire de l’artiste, sur ses choix, sur toutes sortes de sujets liés à l’art, mais ouverts à des problématiques diverses, économique, sociale, historique, sexuelle, humaine en un mot, dans toutes les directions.

Il ne faut jamais oublier le contexte social et politique dans lequel DD a pris la plume. C’est l’époque de la pensée étroitement surveillée par l‘Eglise romaine et les autorités civiles qui s’en font le bras armé. Il a été dénoncé par le curé de sa paroisse pour La Lettre sur les aveugles, ce qui a entraîné une lettre de cachet qui lui a valu son emprisonnement à Vincennes. D’où l’anticléricalisme très fort que l’on trouve dans la plupart de ses œuvres, ce qui le rend très proche de nous, libre penseurs du XXI è siècle.

L’enfermement à Vincennes a été vécu très douloureusement par Diderot. Quelles en ont été les conséquences concrètes ?

C’est à partir de cet épisode très traumatisant qu’il a décidé de ne plus publier le fond de sa pensée en matière philosophique sinon de façon détournée et pour des lecteurs avertis (comme dans L’Encyclopédie). Marié, père d’une fille, Angélique qu’il chérissait profondément, il a voulu mettre ses proches à l’abri de la persécution et du besoin. Du même coup il a laissé à l’état de manuscrits, conservés dans ses tiroirs ou réservés à une tout petit lectorat trié sur le volet (via La Correspondance littéraire de Grimm), la majeure partie de ses œuvres les plus abouties Il a découvert avec horreur en 1764 que le libraire Le Breton, éditeur de l’Encyclopédie, lors de la sortie des derniers tomes, avait affadi sa pensée, avait changé des passages entiers quand il estimait que ces passages pouvaient lui attirer des ennuis de la part des autorités et de leurs organes de censure. Alors qu’il venait d’achever ce travail immense, il a été atteint au plus profond de lui-même (« vous m’avez mis dans le cœur un poignard ») par cette atteinte à ses droits imprescriptibles d’auteur.

Donc, les positionnements intellectuels de DD les plus hardis sont restés longtemps inconnus du public, durant la période révolutionnaire, et inconnus notamment des dirigeants jacobins politiquement les plus avancés. Robespierre ne voyait dans les encyclopédistes que des ci-devant athées, ennemis du nouvel ordre instauré par la Révolution et du culte de l’Etre suprême. Leur figure emblématique fut plutôt Jean-Jacques Rousseau, comme on le sait. Ce contresens s’explique parfaitement ; ce qui ne veut pas dire que si les jacobins avaient mieux connu cette œuvre, ils l’eussent accueillie avec faveur. On ne peut s’empêcher de penser qu’Ils y auraient trouvé un appui en faveur de l’abolition de l’esclavage et de la Constitution de 1793. Mais on est alors dans l’histoire-fiction dont l’intérêt scientifique est pour le moins incertain.

Je rebondis sur la fin de ton propos. Il me semble que tu n’as pas encore abordé un domaine de la pensée de D. Diderot, qui est le domaine politique. Or il existe des œuvres qui en traitent en quelque sorte directement. Je pense aux Observations sur le Nakaz, à ses contributions très remarquables par leur radicalité à l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal où il fustige le colonialisme, l’esclavage, les trafics en tout genre générés par la politique coloniale de l’Occident. Tu as fait allusion à son anticléricalisme mais tout cela mérite d’être développé pour les libres penseurs et tous nos amis auditeurs.

Nous entrons là dans un domaine très important de la pensée de D.Diderot. Au moins aussi important que celui de sa pensée philosophique, sur laquelle nous reviendrons bientôt. L’aspect politique dans l’œuvre ne fait pas l’objet d’une œuvre où celui-ci serait développé systématiquement comme l’a fait Rousseau dans le Contrat social par exemple. Il faut aller chercher ses positions politiques dans de multiples œuvres et c’est un domaine où sa pensée a fortement évolué. Il a cru, comme d’autres, à la monarchie éclairée. Il pensait que seule la monarchie avait la puissance suffisante pour s’opposer au clergé et mettre ce dernier hors d’état de nuire.

Il a connu probablement très tôt l’œuvre clandestine du curé Meslier, Mémoire de Jean Meslier, qui est une dénonciation de la religion et une mise en cause de la société d’Ancien régime de façon révolutionnaire. Il a partagé son athéisme, mais il ne l’a pas suivi sur le terrain politique. Tout du moins pendant la plus grande partie de sa vie officielle, pour les raisons que j’ai indiquées tout à l’heure. L’admiration qu’il a affichée pour Catherine II de Russie peut choquer aujourd’hui, mais il faut faire la part d’un opportunisme familial très prégnant (une dot à assurer à sa fille) quand il a accepté d’être confortablement pensionné par l’impératrice, en échange du legs de sa bibliothèque à sa mort. Mais dans ses toutes dernières productions, souvent écrites sous le masque d’un quasi-anonymat, il a affirmé des positions très radicales : il suffit de lire l’Adresse aux insurgents d’Amérique saluant l’indépendance conquise par les Etats-Unis et l’établissement d’une République authentique pour se persuader que D.Diderot avait une conscience assez aiguë que le monde de son époque basculait vers autre chose, qui était comme un passage obligé pour qu’un jour s’établisse enfin l’égalité.

Tu ne penses pas que tu sur-interprètes un peu sa lucidité ? N’était-il pas un partisan du luxe ? Comment concilier ce point avec ce que tu expliques sur ses considérations à propos de l’égalité ?

Je m’appuie sur les travaux d’Yves Benot, qui fait un parallèle entre Rousseau et Diderot. Le premier considère que l’égalité suppose une économie peu développée alors que D.Diderot hésite à se rallier à la thèse rousseauiste qui va à l’encontre du nécessaire développement des forces productives. Reste que l’argent, le goût pour son accumulation et des dépenses improductives est pour D.Diderot l’objet d’une critique très acérée, saisissable dans Le neveu de Rameau par exemple. C’est pourquoi il distingue deux types de luxe, un négatif synonyme de gaspillage et un autre, positif, avec les arts d’agrément qui enrichissent l’esprit, développent la sensibilité et nourrissent l’imagination. Bref la situation est complexe et la pensée de D.Diderot est en recherche sur ce point crucial que seul le développement historique pourra trancher.

Comme tu y vas ! Tu sembles faire de Diderot un penseur social du XIX ème siècle avant la lettre ! Mais si ses positions politiques ultimes inclinent à nous le faire considérer comme un penseur très avancé en son temps, il reste de son temps. Tu n’as pas encore abordé sa philosophie. Pourtant c’est un point central de sa pensée. Qu’as-tu à nous dire là-dessus ?

Bien évidemment c’est un penseur extrême des Lumières mais c’est un homme pleinement des Lumières. J’ai laissé de côté un nombre considérable d’aspects de cette pensée multiple. Sa position philosophique va du déisme des Pensées Philosophiques (mais déjà confronté à l’athéisme), une œuvre de jeunesse au matérialisme athée le plus achevé pour l’époque, reposant sur ses études de physiologie, ses intuitions sur le rôle du cerveau et du système nerveux. Pour lui, qui est un moniste complet, pour qui l’esprit est inséparable du corps, la matière est capable d’organisation et le mouvement lui est inhérent. Il faut se reporter au Rêve de d’Alembert, cet immense chef d’œuvre, pour lire les considérations sur les origines de la vie et sur la disparition corporelle de l’individu d’où de tout autres formes d’existence animale et végétale vont tirer leur substance. Son intuition d’une évolution des espèces, appuyée sur Buffon et le docteur Bordeu, est étonnante de modernité. Ses considérations sur les monstres, son intuition d’une histoire de la matière, se diversifiant, au hasard de développements aléatoires, sont pour le lecteur moderne encore un sujet d’admiration. Dans cette vue de la vie, il n’y a pas de place pour une divinité. C’est un philosophe sans dieu qui se dresse devant nos yeux, véritable géant de la pensée qui dispose déjà des matériaux conceptuels les plus élaborés pour en finir avec les religions et leurs prêtres, où il voit les pires ennemis du genre humain.

Pour terminer, je crois que tu as choisi de lire pour nos auditeurs, quelques lignes de Diderot, qui restent très actuelles, à notre époque du retour de l’obscurantisme religieux.

Oui, j’ai choisi un passage extrait des Observations sur le Nakaz (Garnier – édition P. Vernière - p346), sans oublier que si son jugement s’effectue dans un contexte monarchique, ce qui suppose quelques précautions de langage, il n’en est pas moins déjà très moderne :

Les prêtres sont encore de plus suspects conservateurs des lois que les magistrats ; en aucun lieu du monde on n’a pu les réduire sans violence à l’état de pur et simple de citoyen […]. Partout ils ont prétendu à une juridiction particulière […] On ne peut tenir trop bas une race d’hommes qui sanctifient le crime quand il lui plaît ; on ne peut trop se méfier d’une race d’hommes qui a conservé le seul privilège royal de parler aux peuples assemblés, au nom du maître de l’univers. […]. Jamais les troubles de la société ne sont plus terribles que quand les perturbateurs peuvent se servir du prétexte de la religion et en masquer leurs desseins

Avouons qu’on en saurait mieux dire.

En effet. Merci Pierre. Le texte de cette émission sera mis sur le site internet de la FNLP et il paraîtra dans un prochain n° de La Raison.
Avant de nous quitter, je voudrais lancer un appel :
Il y a 2 ans, a été fondée l’Alliance Internationale de la Libre Pensée ; pour aider au combat pour la laïcité et la liberté de conscience dans le monde.
Elle tiendra son 2ème congrès, le 8, 9 et 10 novembre prochain à Conception au Chili.
Une délégation de notre Fédération nationale y sera présente.
Pour aider à son financement, vous pouvez verser un chèque de soutien à l’ordre de la FNLP
10-12 rue des Fossés St Jacques, 75005 Paris
Ou directement en ligne sur notre site : www.fnlp.fr
Merci et rendez-vous dans un mois pour la prochaine émission de la Libre Pensée.



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