La Libre Pensée sur France culture dimanche 11 août 2013

vendredi 30 août 2013
par  libre pensee2
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Emission animée par Patrice Sifflet et Georges-André Morin

La Libre Pensée sur France Culture
Emission du dimanche 11 août 2013

Patrice Sifflet : Mon cher Georges-André, ces derniers temps on tue beaucoup au nom de dieu. Ainsi cet enfant de 15 ans tué devant sa mère par des rebelles syriens, pour avoir tenu des propos jugés blasphématoires sur le prophète. En France, des religieux extrémistes se sont laissé aller, dans le cadre des campagnes contre le mariage pour tous, à des débordements de langages repris par des évêques de haut rang et le futur ex grand Rabbin Bernheim, qui se jour là ne plagiait pas. Quelques jours plus tard, la statue du Chevalier de La Barre a été saccagée. Pourtant, l’idée selon laquelle le monothéisme constitue un progrès par rapport au polythéisme est largement répondue. Comment réagissez-vous à cela ?

Georges-André Morin : Mon cher Patrice, c’est une idée reçue, au sens de Flaubert, même si le célèbre dictionnaire n’a pas d’entrée théologique. Elle est implicite d’ailleurs dans l’enseignement scolaire traditionnel, à cela deux explications possibles, probablement cumulative. La première : une séquelle de siècles de monopoles religieux dans l’enseignement. La deuxième procède du colonialisme : affirmer la supériorité du monothéisme permettait de justifier la colonisation par l’apport prétendu d’une civilisation auto-proclamée supérieure à d’autres moins avancées, « dans l’enfance » comme on disait alors. Certains, tel Auguste Comte, ont cru voir une série évolutive : le fétichisme, le polythéisme puis le monothéisme. Aussi, même dans la France de la IIIème République, le goupillon suit la canonnière, comme dans l’Amérique espagnole il suivait la caravelle. Les religions monothéismes, dont la période coloniale a largement étendu le champ d’influence, sont minoritaires sur la planète. Une partie importante de la population mondiale, la Chine en particulier, se passe de transcendance divine. Confucius répondait à son disciple Jen Lou « Ne m’interroge pas que sur qu’il y a après la mort, on ne sait pas ce qu’est la vie. »

P.S. : Dites-moi, quelle signification doit-on donner aux engagements de nombre de gouvernements derrière le monothéisme ? Par exemple récemment, une loi sur les associations caritatives en Angleterre, fait une discrimination au détriment des religions polythéistes dans la mesure où elles ne bénéficient pas de l’exemption d’impôt alors que les associations soutenant le monothéisme en profitent.

GA.M. : L’exemple anglais est intéressant. Malgré les apparences l’Angleterre est un pays moins laïque que la France. La reine est chef de l’Eglise d’Angleterre. La séparation d’avec Rome ne doit pas faire oublier que l’Eglise d’Angleterre n’est pas protestante. Son fondateur, le pittoresque Henri VIII, fut un défenseur rigoureux du catholicisme avant de rompre les liens avec Rome pour des raisons de haute politique on ne peut plus profanes : les rondeurs de Mademoiselle de Boleyn et d’autres raisons également.
Cela étant cet exemple est révélateur. Il est compréhensible qu’un pays qui a eu une position dominante, se fût évidemment le cas de l’Angleterre, considère ses pratiques religieuses supérieures à celles des autres.

P.S. : Mais alors, au fond, quelles sont les religions monothéistes ?

GA.M. : L’appellation souvent usitée de « Religions du Livre » pour désigner le trio judaïsme, christianisme et islam, montre, par le singulier du mot « livre », « biblion » en grec (la bible), leur origine connue, leur proximité fondamentale. La plus ancienne est bien sûr le judaïsme, lui-même divisé en de multiples sectes. Mais la notion de peuple élu ne se prêtait pas au prosélytisme, donc nous avons là un produit non exportable ! Les débuts de l’emprise romaine sur la Palestine, en substitut de monarchie gréco-syrienne issue de l’émiettement de l’Empire d’Alexandre, constitue une période plus que compliquée et difficile propice aux fermentations religieuses. Dans ce contexte, un certain Paul de Tarse, citoyen romain d’origine syrienne, a l’astuce, à partir d’un mouvement issu de la secte dite des « esséniens » se réclamant de la prédication d’un certain Jésus Christ, d’inventer ce que l’on pourrait appeler « un judaïsme d’exportation » : le christianisme. Bien entendu cette religion va très vite être traversée par de multiples courants. Une crise majeure apparaît au début de IVème siècle : c’est l’arianisme dont l’islam est, si chose dire, un avatar.

P.S. : Effectivement, Arius d’Alexandrie prétendait que Jésus n’était pas consubstantiel, c’est-à-dire de la même essence que Dieu. On peut se poser des questions sur cette trinité. Citons sur ce sujet Thomas Jefferson : « Le ridicule est la seule arme efficace contre les propositions inintelligibles. » Qu’en pensez-vous ?

GA.M. : Arius pose une question sensible : Jésus est-il Dieu ou homme ? Vous ne trouvez pas de réponses dans les Evangiles. D’où les débats entre les tenants de la Trinité, Jésus et Dieu, et les Ariens tenants d’une stricte unicité de Dieu : Jésus est une création de Dieu. Vous citez Jefferson, vous pourriez citer Voltaire et beaucoup d’autres qui se sont étonnés de la virulence, souvent meurtrière, d’un débat sur un sujet au fond incompréhensible et sans objet pour tout individu de bon sens.
Pour résumé le IVème siècle : Constantin, après avoir mis les chrétiens à l’air libre, si chose dire, découvre le nid de guêpes. Il souhaite y mettre bon ordre et convoque dans son palais d’été de Nicée en Mai 325, la réunion de tous les évêques de l’Empire. C’est le 1er Concile. La motion finale valide la Trinité et condamne Arius. Ensuite, il est d’usage d’occulter le fait que dès 326 Constantin rappelle Arius à sa cour et est conseillé par des prélats ariens : Eusèbe de Césarée pour l’administration et Eusèbe de Nicomédie pour la religion. Sur son lit de mort en 337 il se fait baptisé arien par le second Eusèbe. Ce revirement s’explique pour des raisons politiques clairement exposées par Eusèbe de Césarée en 336 dans un discours pour les 30 ans du principat de Constantin. L’empereur est le représentant de Dieu sur terre donc Dieu est forcément unique. Dans le contexte politique de l’époque la Trinité est un fâcheux rappel au ciel des empereurs associés de la tétrarchie. Pour être empereur, Constantin a quand même du éliminer (assassiner) pas moins de 7 rivaux ! Ses 6 fils restent ariens, surtout Constance II jusqu’à sa mort en 361. Après l’extinction de la famille de Constantin, les Valentini, ont des positions qui vont de l’arianisme militant à la neutralité. Puis Théodose décide d’y revenir sur la base d’une nouvelle lecture politique de la Trinité. En un mot : si Jésus est Dieu, le fils de l’empereur est lui-même par nature empereur ce qui règle la succession et lui permet de justifier l’association au trône de son fils Arcadius alors âgé de 7 ans. Aussi décide t-il de clore le débat par le décret du 28 février 380 qui fixe la religion d’Etat de l’Empire, celle qui admet le dogme de la Trinité, dénommée religion catholique car universelle dans l’Empire.

P.S. : C’est alors que l’on voit peu à peu la religion catholique ouvrir largement les portes de nouvelles entités ayant pour objet d’intercéder au près de la divinité. Après Marie, la reine du ciel, et toute sa famille, on trouve une armée de saints. Le forum de la communauté catholique donne une liste très utile de 5 200 saints avec leur spécialité, je cite : les victimes de sévices, l’anorexie, les os brisés, les forgerons, les désordres intestinaux et même les trafiquants d’armes. Je ne voudrais pas oublier les 4 cœurs des anges répartis en 9 ordres : les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Puissances, les Principautés, les Archanges, et les Anges. Y compris notre propre ange gardien ! Est-ce encore du monothéisme tous cela ?

GA. M. : Malgré tous oui. Cette religion catholique créée par décret impérial a simplement transposé le panthéon traditionnel, se contentant de rétrograder les divinités secondaires en saints supposés avoir été des hommes ou des femmes, le plus souvent des hommes, dont la vie et le comportement sont donnés en exemples. L’astuce est donc double : d’une part on met en avant des modèles, d’autre part on siphonne le polythéisme et on donne à chaque groupe organisé un référant religieux. Sans même discuter de leur sexe, le statut des anges est plus complexe. Se sont, au sens étymologique, des envoyés de Dieu, des messages divins, des mails ou des drones emplumés (des drones pour les anges exterminateurs). Ces entités sont communes aux trois religions du Livre. Il faudrait étudier la symbolique de l’oiseau dans les religions traditionnelles.

P.S. : Que deviennent les tenants d’Arius dans tous cela ?

GA.M. : On aurait pu croire qu’ils disparaissent mais il n’en est rien. D’abord au IVème siècle, sous le règne de Constance II, les Barbares, hors des frontières de l’Empire, sont évangélisés dans l’arianisme. D’où plus tard, quand l’Empire s’efface en Occident, une différence religieuse entre les romains devenus catholiques en 380 et les Barbares restés ariens. Les principaux royaumes qui à la fin du Vème siècle se substituent à l’Empire d’Occident, Vandales, Ostrogoths, Wisigoths, sont ariens. Reconnaissons la grande habileté manœuvrière de Constantinople et des catholiques qui arrivent à éliminer ou à convertir les royaumes ariens aux Vème et VIème siècle. Clovis n’a d’importance que dans ce contexte. Ce fut un instrument efficace.
Mais les ariens vont réapparaitre plus tard sous un autre nom : l’islam. Nous ne serions trop recommander la lecture du dernier numéro de l’Idée Libre consacré à la christianisation de l’Empire romain. En particulier l’article de Dominique Goussot « L’arianisme, terreau de l’islam » où il est clairement expliqué que les chrétiens antitrinitaires considérèrent que la prophétie de Muhammad constitue l’achèvement de l’enseignement d’Arius.
Au milieu du XIIème siècle, après un demi-siècle de ses expéditions brutales et hasardeuses appelées croisades, le religieux Pierre de Cluny a cette curiosité de faire traduire le Coran en latin pour voir ce qu’était cette nouvelle religion. Il était temps ! Quand la copie lui fût remise il se serait écrié : « Mais c’est Arius ! ». Rappelons le verset du Coran : « Jésus est comme Adam une créature de terre ».

P.S. : Le grand romancier, essayiste américain Gore Vidal écrivait à ce sujet : « Le grand fléau au coeur de notre culture, un fléau dont on n’ose pas parler, est le monothéisme. A partir d’un texte barbare de l’âge de bronze connu sous le nom d’Ancien Testament, ont évolué trois religions antihumaines : le judaïsme, le christianisme et l’islam. Ces religions vénèrent un dieu du ciel. Elles sont littéralement patriarcales - Dieu est le Père Tout-Puissant, ce qui explique le mépris dont souffrent les femmes depuis deux mille ans dans les pays soumis à la férule de ce dieu du ciel et de ses délégués masculins sur la terre. » Comment est-ce possible et pourquoi ce fléau existe encore et existe toujours depuis 2000 ans ?

GA. M. : L’expression texte barbare est intéressante. Gore Vidal est un auteur important et de lecture agréable. Sa biographie de l’Empereur Julien est remarquable. La citation souligne le lien entre les trois religions pose leur problème commun : pourquoi sont elles politiquement si pesantes ?
Ce qui les distingue réellement des autres religions finalement, ce n’est pas en soi le monothéisme. Le séduisant et évident principe de ludicité est en fait présent dans les religions traditionnelles. Dans le Panthéon gréco-romain où trois dieux principaux, Zeus, Poséidon, Hadès, trois rescapés – leur père Cronos (temps), ayant la fâcheuse habitude de manger ses enfants – et ce Cronos et le fils d’Ouranos (univers) qui se contente d’être mais n’intervient jamais.
Dans son livre « Dieu et les Hommes », publié en 1769, Voltaire note au chapitre 8 « Il n’y a point de religion dans laquelle on ne voit un Dieu suprême à la tête de tout. » Le problème tient au fait que ce Dieu unique, commun aux trois religions, est un Dieu interventionniste, une sorte de « Big Brother » céleste : Dieu cruel dans l’ancien testament, Dieu plus bonasse dans le nouveau.
Mais au chapitre 42 de l’ouvrage que je viens de citer, de Jésus et des meurtres commis en son nom, Voltaire se livre à un chiffrage du nombre des victimes de l’intolérance religieuse et constate : « Le tout calculé ne montera qu’à la somme de 9 468 800 personnes ou égorgées ou noyées ou brulées ou rouées ou pendues pour l’amour de Dieu ». Depuis lors il serait intéressant de parfaire le décompte, l’augmentation serait effarante. Au final toutes les religions sont monothéistes, mais les trois religions dites monothéistes ne font qu’une : le monothéisme d’intervention.

P.S. : On a constaté un changement important dans les représentations graphiques de la civilisation égyptienne quand Akhénaton a essayé d’imposer un seul dieu, Aton, rejetant le panthéon traditionnel de l’Egypte. En effet, pour la première fois apparaissent des images où l’on voit des sujets du Roi inclinés très bas devant le dieu et devant le pharaon, étant lui aussi de caractère divin. Jusqu’alors et encore après son règne, les individus sont debout ou couchés mais jamais dans une position de soumission. D’après vous est-ce une marque qui deviendra une caractéristique majeure du monothéisme ?

GA.M. : Vous avez raison et permettez moi de verser une autre pièce au dossier. Dans les rares représentations atonienne qui nous sont parvenues, Aton est représenté par un disque solaire rayonnant dont les rayons sont prolongés par de petites mains qui marquent l’implication de ce Dieu dans les affaires terrestres. Le message est clair.
La main de Dieu est omniprésente dans les synagogues de l’Antiquité et elle fut reprise par Théodose dans les éditions monétaires commémorant l’association au trône de son fils Arcadius : la dite main pose le diadème sur la tête du nouvel empereur enfant (a Deo coronatus / couronné de la main de Dieu), fondant ainsi la monarchie héréditaire de droit divin.
La question de savoir si le culte d’Aton est une préfiguration du judaïsme mérite pour le moins d’être posée. Elle l’a été par des gens plus sérieux que nous ; je pense à Freud. Cette théorie séduisante repose sur de nombreux éléments concordants mais le sujet est trop sensible donc reste controversé. Ce qui est sûr c’est qu’en son temps cette réforme religieuse, jugée néfaste, fut rapidement abandonnée, le pharaon réformateur objet dans l’Antiquité sinon d’une damnation éternelle du moins de vives critiques de ses successeurs, notamment Ramsès II.
L’épisode Atonien procède de façon concrète d’un pouvoir politique. Le monothéisme d’intervention est en fait une instrumentalisation politique. Je pourrais conclure en laissant la parole à la fille de Théodose, Galla Placidia, qui écrit en 425 : « En donnant des privilèges à l’Eglise, le pouvoir gagne plus encore que l’Eglise elle-même. ».

P.S. : Ecoutez, puisque nous sommes au mois d’août, sans défendre le monothéisme, profitez du soleil et bonnes vacances !


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