AUTOUR DE MONUMENTS AUX MORTS PACIFISTES EN FRANCE
Danielle et Pierre ROY

par Pierre Thévenin

jeudi 14 février 2013
par  federation nationale
popularité : 67%

Un coup de coeur qui, en quelque sorte, fait suite à l’article publié en décembre sur les morts stupides de l’Histoire. Est-il, en effet, destin plus idiot que celui des quelques 1 300 000 Français tombés au front entre 1914 et 1918 ? Sans parler des « gueules cassées », unijambistes, manchots et gazés. C’est dans les années 1920, après cette Grande Guerre, que sont apparus la plupart des monuments aux morts.

Toutes nationalités confondues, le nombre de victimes sur les champs de bataille a atteint environ 8 700 000.

Dans le livre « de décembre », écrit à 12 mains, on trouvait un lien avec le présent ouvrage : la mort d’Augustin Trébuchon, le 11 novembre 1918, 10 minutes avant l’armistice fixé à 11 heures.

Mais le ton léger adopté par les 6 auteurs n’eût pas été de mise dans ce livre-ci.

Car en même temps que d’un répertoire des monuments pacifistes, il s’agit d’une réflexion et d’une condamnation sans appel de la guerre, de toutes les guerres.

Celle de 14-18 peut paraître lointaine, occultée par les camps d’extermination nazis. D’ailleurs, dans mon enfance, je ne me la représentais pas comme l’atroce boucherie qu’elle fut. La seule personne vivant au sein de ma famille à avoir participé à ces quatre années de cauchemar était mon grand-oncle. Hormis le fait qu’il avait servi dans les crapouillots (petits canons), il n’a jamais rien raconté de cette aventure.

Beaucoup plus récemment, au cours d’une émission d’Yves Calvi, « C dans l’air », consacrée aux Français tombés en Afghanistan, un expert en stratégie militaire, Pierre Servent (qui a quasiment son rond de serviette sur le plateau), a laissé échapper que ces disparus n’aimeraient surtout pas être considérés comme des victimes, puis il s’est repris, comprenant qu’il venait de proférer une énorme ânerie, et il a ajouté que, bien sûr, il est difficile de faire parler les morts... Certes !

Et là, on est en plein dans le sujet du livre de Danielle et Pierre Roy, deux Libres Penseurs stéphanois qui ont enquêté avec une patience de fourmis (j’allais dire de bénédictins, alors que la Libre Pensée, héritière en ligne directe de la Révolution de 1789, est un mouvement 100% laïque), afin de recenser les monuments aux morts pacifistes.

Sur les 36 000 communes que compte la France, il ne doit pas y en avoir une qui ne possède au moins sa plaque commémorative et l’on ne trouve guère qu’une centaine de monuments pacifistes. La plupart du temps, on a considéré que tous ces braves poilus avaient sacrifié leur fleur de l’âge pour la patrie et les statues les représentent brandissant une arme en un geste qu’on est prié de juger héroïque.

Le livre ne prétend pas à l’exhaustivité, même si une première publication datant de 1999 a été largement complétée en 2006.

Une première remarque : à l’exception de Strasbourg, aucune grande ville ne figure dans leur répertoire (un quartier lyonnais, « Derrière les voûtes » de Perrache, possède bien son monument pacifiste mais ce n’est qu’un quartier).

Beaucoup de communes citées sont de petits villages dont seuls les gens du cru connaissent l’existence. Si vous n’êtes pas de la région d’Amplepuis, dans le Rhône, peu de chances que le nom de Saint-Appolinaire vous dise quelque chose.

Le discours officiel des pères la Victoire passait sans doute moins bien dans les petites localités où chacun des disparus était connu de tous. Donc, pour peu que le conseil mnicipal ait la fibre pacifiste ...

Le cas de la « capitale » alsacienne est intéressant et je laisse la parole aux deux auteurs :

« Une mère – c’est en même temps la ville de Strasbourg – tient dans ses bras deux de ses enfants mourants, leurs corps nus et vigoureux sont crispés par la mort et sont tournés, l’un vers la France, l’autre vers l’Allemagne ... Leurs mains cherchent à se serrer, exprimant pour la dernière fois une fraternité qu’avaient brisée les intérêts nationalistes des deux impérialismes rivaux, intérêts qui n’étaient pas les leurs. »

Voilà résumé le caractère de ce conflit qui fut un combat de coqs. D’innombrables coqs pas particulièrement agressifs, qui ne demandaient qu’à faire « ami – ami » et qui ont même tenté de le faire à l’occasion mais un tel comportement n’arrangeait pas, mais alors pas du tout, les affaires de leurs propriétaires.

A quoi reconnaît-on un monument aux morts pacifiste ? A la statuaire, comme à Strasbourg, ou aux inscriptions, quelquefois aux deux. Mais on se doute que, dans l’euphorie générée en haut lieu par l’ »heureuse » issue du conflit, il n’était pas aisé de « faire parler les morts » dans le sens d’une réconciliation et d’évoquer la terrible réalité des tranchées. De montrer, comme à Château-Arnoux (Alpes de Haute-Provence), à côté d’une mère en pleurs, son fils orphelin qui brise une épée sur sa cuisse.

Danielle et Pierre Roy ont eu l’excellente idée de reproduire quelques extraits de textes, notamment un de Giono dont une phrase suffit à nous faire comprendre ce qu’était le quotidien des poilus : «  Vaincre, résister, tenir, faire notre devoir ? Non, faire nos besoins. »

Très souvent, y compris dans les petites communes, les maires aux intentions pacifistes se sont heurtés à l’opposition des préfets et des curés. Il y a eu des actes de vandalisme, comme à Saint-Martin-d’Estreaux, au Nord du département de la Loire. Sur un monument qui ne laisse place à aucune ambiguïté et qu’une étude intitulée « La France et ses morts : les monuments commémoratifs dans la Loire » passe sous silence ! Il fallait le faire. L’auteure, une certaine Monique Luirard, l’a fait.

A Gy-L’évêque, dans l’Yonne, le maire, Emile Manevy, a été traduit devant le juge de paix. Celui de Tarnos, dans les Landes, a été destitué. A Gentioux (Creuse), ordre était donné aux soldats de détourner le regard en passant devant le monument.

Mais revenons à Saint-Martin-d’Estreaux, le temps de méditer sur une des nombreuses inscriptions que porte le monument :

« SI TOUT L’EFFORT PRODUIT ET TOUT L’ARGENT DÉPENSÉ POUR LA GUERRE L’AVAIT ETE POUR LA PAIX ... ? POUR LE PROGRÈS SOCIAL, INDUSTRIEL ET ÉCONOMIQUE ? LE SORT DE L’HUMANITÉ SERAIT BIEN DIFFÉRENT »

Voilà qui donne à réfléchir sur notre actualité de 2013. La crise que nous subissons est-elle une fatalité ? Tous les économistes patentés vous démontreront que oui mais l’ennui, avec les experts de tout poil, c’est qu’ils s’en tiennent toujours à l’aspect purement technique et ne remettent jamais en question le fond des choses, qu’ils laissent toujours de côté la dimension humaine.

Autres exemples d’inscriptions pacifistes :

QUE MAUDITE SOIT LA GUERRE (Erqueudreville (Manche) ; Balnot-sur-Laignes (Aube)

GUERRE A LA GUERRE : Balnot-Sur Laignes ; Gy-L’évêque (Yonne)

TU NE TUERAS POINT : Avion (Pas-de-Calais)
(n’est-ce pas l’un des dix commandements ?)

SOUVENEZ-VOUS ET LA GUERRE NE SERA PLUS : Le Caylar (Hérault)

L’HUMANITE TUERA LA GUERRE OU LA GUERRE TUERA L’HUMANITE MORT A LA GUERRE : Bar-sur-Aube (Aube)

La Grande Guerre devait être la der des ders. Comme s’il suffisait d’un traité de Versailles pour que les relations sociales se transforment !

Jaurès, avant d’être assassiné à la veille de la mobilisation parce qu’il aurait porté ombrage à l’Union sacrée, déclarait : « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage »

Evidemment, il est des culottes de peau fascinées par la violence. Témoin le capitaine de La Tour du Pin : « Je ne cesserai d’aimer la guerre pour la splendeur dont elle a revêtu les plus humbles et pour ses âpres jouissances. » Le sado-masochisme, comme aurait pu dire Claudel, il y a des endroits pour ça !

La répartition géographique des monuments pacifistes est très inégale d’un département à l’autre : un seul signalé en Bretagne (à Primelin où un jeune garçon s’applique à faire dégringoler quatre pierres superposées qui représentent les guerres de 14-18, de 39-45, d’Indochine et d’Algérie), une région où l’on préfère les « grands pardons » au pacifisme et au progrès social. Beaucoup dans l’Allier, la Loire, la région parisienne, l’Hérault, le Rhône, le Pas-de-Calais.

A Ambierle, dans la Loire, tout près de Saint-Martin-d’Estreaux, deux victimes, Jean Blanchard et Francisque Durantet, ont droit à un hommage particulier : ce sont deux des six fusillés de Vingré.

En effet, non seulement l’Etat-major envoyait les hommes au casse-pipes mais, si ces derniers avaient le malheur de reculer pour sauver leur peau, ils n’y coupaient pas : c’était le peloton d’exécution après un simulacre de procès. J’ai eu l’occasion, dans un coup de gueule de novembre, d’écrire quelques mots sur le film de Stanley Kubrick, « Les sentiers de la gloire », inspiré par le lieutenant Jean Chapelant, revenu blessé des lignes allemandes et exécuté sur sa civière pour désertion.

Les fusillés pour l’exemple étaient fréquemment choisis de façon arbitraire. On ne voulait pas éliminer toute une section, alors on tirait au sort. Les Romains pratiquaient déjà ce qu’ils appelaient la décimation : ils en tuaient un sur dix.

Comble de l’absurde, un certain Alphonse Maillet, fut condamné à mort par contumace. Sa veuve en mourut de chagrin. On le croyait déserteur alors qu’il était ... déjà mort et enterré.

Le livre est aéré, imprimé sur un très beau papier, émaillé, sans excès, de documents (articles de journaux, compte rendus de délibérations dans les conseils municipaux). Les photos y sont très nombreuses et judicieusement choisies.

Le complément de 2006 peut être obtenu seul, pour ceux qui possèdent déjà l’ouvrage de 1999, On peut aussi se procurer les deux en un seul volume.

En appendice au premier volume, on trouvera des textes sur les fusillés de Vingré et d’ailleurs, celui de Giono, déjà cité, et aussi des poèmes et des paroles de chansons, notamment « La chanson de Craonne », anonyme (une prime d’1 millions de francs était promise à qui révèlerait le nom de l’auteur. En vain.). Personnellement, je la verrais bien remplacer « La Marseillaise » à laquelle tiennent les Libres Penseurs, Révolution oblige.

Pour finir, une citation que je ne peux m’empêcher de vous livrer. Elle est de Christian Eyschen, secrétaire national de la Libre Pensée et président de la Fédération Nationale Laïque des Amis des Monuments aux morts pacifistes, républicains et anticléricaux, prononcée en 1995 :

« Si l’on fait du pape, du pasteur, du rabbin, de l’ayatollah les guides des peuples, alors on a la guerre ». Ça doit vous rappeler quelque chose, non ?

Si vous voulez vous procurer l’ouvrage, 2 adresses :

Librairie de la Libre Pensée : 10 – 12 rue des Fossés Saint-Jacques 75005 PARIS

Chez Danielle et Pierre ROY : 31, rue du 11 novembre 42100 SAINT-ETIENNE

Prix du complément seul : 10 euros (de frais de port inclus)
Prix du volume entier (publication de 1999 et complément) : 20 euros (frais de port inclus)

Chèques à l’ordre de FNL

Pour plus de renseignements : mail

Danielle Roy est présidente de l’Association laïque des Amis du Monument Pacifiste de Saint-Martin-d’Estreaux et trésorière de la Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des Monuments pacifistes, républicains et anti-cléricaux,

Pierre Roy est président de la Fédération départementale de la Libre Pensée de la Loire, président de la Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des Monuments pacifistes, républicains et anti-cléricaux

Pierre Thévenin, blogueur de Roanne (42), auteur d’articles coups de cœur sur Dix Vins Blog.


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