France culture – dimanche 8 avril 2012
Maria Deraismes

samedi 21 avril 2012
par  federation nationale
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Au micro, Claude Singer, secrétaire administratif adjoint de la fédération nationale et directeur de la revue trimestrielle de la Libre Pensée, L’Idée Libre. Je suis également président de la fédération du Val d’Oise de la libre pensée et c’est à ce titre que nous voudrions vous entretenir aujourd’hui.

En effet, la Fédération du Val d’Oise vient d’éditer aux Editions Karthala, les actes d’un colloque réalisé en 2009 à Pontoise autour de la personnalité quelque peu oubliée de Maria Deraismes. Le titre de cet ouvrage est  « Maria Deraismes, journaliste pontoisienne. Une féministe et libre penseuse au XIXème siècle » .

Elle passa de nombreux étés à Pontoise, dans sa résidence des Mathurins qu’elle partageait avec sa sœur.

Républicaine, libre penseuse, elle a fondé la Fédération de Seine et Oise de la Libre Pensée et a présidé plusieurs congrès internationaux. Elle fut également journaliste, écrivain, conférencière reconnue. Elle fut, à ce titre, invitée à de nombreuses reprises par l’obédience maçonnique du Grand Orient. Elle eut également une action sociale pour la défense du droit de la femme et de l’enfant.

Bien sûr elle est surtout connue aujourd’hui pour avoir fondé la première obédience mixte universelle : Le Droit Humain. Les obédiences maçonniques de l’époque refusant d’initier les femmes.

Pour parler de cet ouvrage j’ai invité Jean-François Dupaquier, écrivain et libre penseur, un des artisans de sa publication, et Michèle Singer, libre penseuse et secrétaire de l’Association laïque des Amis de Maria Deraismes, association pontoisienne qui s’efforce de mieux faire connaître l’œuvre de cette grande républicaine et libre penseuse née le 17 août 1828 à Paris et décédée le 6 février 1894.

Jean-François, comment se fait il qu’une personnalité comme Maria Deraismes, qui a joué un rôle si important dans la fondation de la République sous le Second Empire et immédiatement après, qui entretenait des relations avec toutes les personnalités républicaines importantes comme Victor Hugo ou Victor Schœlcher (qui fit abolir définitivement l’esclavage), et même comme la militante anarchiste Louise Michel, soit plus ou moins tombée dans l’oubli aujourd’hui ?

JFD : Il faut dire d’abord que presque toutes ses femmes que l’on va définir de façon un peu sommaire comme féministes, ont eu beaucoup de mal à s’imposer à leur époque et que la plupart sont aujourd’hui quasiment oubliées. Vous avez cité Louise Michel, celle que l’on appelait la pétroleuse parce qu’elle faisait peur aux bourgeois, donc une figure emblématique, menaçante pour l’ordre social, provocatrice, insultée et traînée dans la boue, elle a laissé une trace dans l’histoire. Mais presque toutes les autres femmes qui ont défendu le droit à l’égalité, à la citoyenneté, on les a presque toutes oubliées. Si je citais la litanie des autres noms, Maria Deraismes ne serait pas la seule.

Il y a d’autres raisons à cet oubli, parce qu’il est symptomatique pour Maria Deraismes. D’abord c’est une conférencière. La plupart de ses livres sont eux-mêmes le résultat de conférences et la conférence est un genre aujourd’hui considéré comme un peu oublié, un peu négligeable, alors qu’à l’époque c’est un événement considérable. C’est une femme modeste. Michèle Singer a rappelé lors du colloque qu’elle n’avait pas taillé son socle, elle ne s’est pas constituée une sorte de statuaire de son vivant. Ce n’est pas une provocatrice. C’est quelqu’un d’extrêmement doux qui essaye toujours de trouver des éléments de conciliation ; elle est d’ailleurs réputée pour être une conciliatrice. Et puis je dirai qu’il y a une autre raison, c’est qu’elle est un peu en décalage avec les grands événements de cette deuxième moitié du XIXème siècle.

Elle avait 20 ans lors de la Révolution de 1848 où les femmes ne peuvent pas s’imposer. Elle-même n’était pas encore la figure qu’elle allait devenir, c’est encore une jeune fille. Et puis elle va un peu « rater » la Commune. Elle a eu un rôle assez héroïque peut-on dire, pendant la guerre de 1870, puisqu’elle va constituer une ambulance sur sa fortune personnelle et sera donc aux avant-postes. Mais ensuite elle s’enfuit. On ne sait pas trop dans quelles conditions car c’est un épisode mal connu de sa vie. Elle s’enfuit à Saint-Malo où elle a un peu de famille. Et puis enfin elle va malheureusement décéder en 1894 avant l’affaire Dreyfus. Là aussi elle va être absente d’un épisode extrêmement important de l’histoire de la République au XIXème siècle ce qui fait qu’elle n’aura pas marqué les événements politiques les plus importants.

CS : Comment se fait il qu’elle se soit installée à Pontoise ? Qu’est ce qu’elle y faisait ?

JFD : Pour parler de Pontoise il faut également évoquer sa sœur Anne Féresse-Deraisme, née 6 ans avant elle en 1822 et qui fut veuve après quelques semaines de mariage seulement. Ni l’une ni l’autre des deux sœurs ne semblaient très portées sur la gaudriole. Elles ont vécu ensemble le reste de leur existence. Maria Deraismes était elle-même d’une santé très précaire. Il faut se représenter ce qu’était la vie à Paris à cette époque là et le manque d’hygiène. Elles ont besoin de se ressourcer en quelque sorte dans la ville de Pontoise qui est une petite ville très provinciale à l’époque. La chance c’est que c’est la province à 35 km de Paris où elles vont trouver une maison pas très chère, une très grande maison, ancien couvent qui a été plus ou moins reconstruit en maison bourgeoise. Elles vont y rester tous les étés jusqu’à la fin de vie de Marias Deraismes et au-delà puisque Anne Féresse-Deraismes va conserver cette immense maison pendant quelques années.

Sur Pontoise il y aurait à la fois beaucoup et peu à dire. C’est une ville extrêmement pittoresque de 12 000 habitants avec une bourgeoisie de robe et une atmosphère assez compassée où Maria Deraismes passe quand même pour une quasi révolutionnaire.

CS : Michèle, peux tu nous parler d’une partie importante de son combat : la défense des droits de la femme, de la jeune fille et de l’enfant ?

MS : Maria Deraismes défend ses convictions sur les droits de la femme, de la jeune fille et de l’enfant avec beaucoup d’énergie dans ses conférences. C’est assez inhabituel de voir des femmes donner des conférences comme le disait Jean François tout à l’heure. Son ami et médecin Jean Bernard note la surprise provoquée par son intervention au congrès anticlérical du 15 mai 1881. Il dit : « Pour dire vrai il faut reconnaître qu’il y eut dans cette salle encore toute frémissante aux accents de Louis Blanc un moment d’étonnement. Ce ne fut qu’une impression vite dissipée car Maria Deraismes improvisa ce jour-là un discours magistral sur le rôle des femmes dans la société et à la fin des spectateurs charmés, entraînés, séduits et captivés renouvelèrent les mêmes salves d’applaudissements que l’on avait prodigués à Louis Blanc ».

C’est donc avec ce talent oratoire qu’elle défend ses convictions et elle a aussi de l’humour, du pragmatisme et elle évoque des images très parlantes pour convaincre les femmes. Par exemple dans Eve dans l’humanité une de ses conférences : « Voyons, la châtelaine sur le retour ! Que faisait-elle ? Elle s’ennuyait dans son triste manoir, ayant pour occupation la lecture du missel et pour plus grande gloire la fondation d’une abbaye ? La femme était l’objet d’une adoration fictive. Mais en même temps on la privait de la justice. Mesdames la justice vaut mieux que l’adoration. Le droit vaut mieux que le privilège parce que le droit est une chose qui ne serait vous manquer. La femme ornement non ! Quelle vieillisse et elle subira le sort des vieilles passementeries : on les jette au panier, on les relègue au fond d’un vieux tiroir. Mais si il y au fond la morale, s’il y a un capital intellectuel ou scientifique ce sont là des revenus que vous recevrez tous les jours ! Avec eux vous pouvez braver les cheveux blancs ! Voilà Mesdames ce que j’ai à vous enseigner ! »

Et donc cette action de Maria Deraismes est très importante y compris sur le plan pratique. Elle collecte ici des signatures pour une pétition contre le travail des enfants, là elle inaugure une crèche laïque. Elle défend dans ses convictions républicaines et laïques la cause de la femme, celle de l’enfant dans un même élan et s’attache également au droit de la jeune fille. Elle s’attaque au Code Napoléon qui consacre la toute puissance paternelle. Elle demande des droits pour l’enfant illégitime, pour l’enfant abandonné. Elle combat la maltraitance et s’attache à montrer que les conditions sociales sont à l’origine du mal surtout dans sa conférence sur les droits de l’enfant. Par exemple : « Dans ces intérieures délabrés, une naissance équivaut à une catastrophe. On était misérable à 3, 4, que sera-ce à 5 ou 6 ? C’est la faim, le froid, c’est le dénuement dans toute sa hideur et l’enfant est considéré comme une aggravation de peines et de maux. »
C’est vrai que dans ces moments tragiques, les espoirs commencent à être fondés. C’est le début de la Troisième République, les droits se construisent. De premières lois sont votées et son intervention parmi d’autres bien sur y contribue. En 1874 c’est la première loi sur le travail des enfants dans les manufactures, usines, mines, chantiers et ateliers. D’autres suivront. En 1889, c’est la loi sur les enfants maltraités et moralement abandonnés. Et elle, elle poursuit sans relâche. Son grand projet c’est de transformer l’éducation d’abord en instruisant les femmes, les futures mères, et puis en appuyant l’éducation dans le cadre de la raison : « Malheur à l’enfant si il réfléchit ! » s’exclame t-elle par dérision. L’école publique est en train de naître, elle participe à son avènement. Elle inaugure par exemple des écoles professionnelles de jeunes filles avec Camille Sée. Elle collabore avec Louise Cope aux maisons maternelles. En inaugurant celle des Gobelins dans le 13ème arrondissement de Paris elle conclut : « Que les établissements d’asiles maternels laïques se multiplient donc ! Là toutes les jeunes générations pourront se développer dans des conditions meilleures. »

On peut mesurer aujourd’hui le chemin parcouru mais on peut aussi songer que l’engagement de Maria Deraismes est toujours actuel.

CS : Jean-François, Maria Deraismes était journaliste et dirigeait un journal ce qui était totalement nouveau à l’époque. Peux-tu nous indiquer dans quelles conditions ?

JFD : Tout d’abord le mot journaliste il faut le prendre pour son état d’aujourd’hui mais au 19ème siècle on dit aussi publiciste, nouvelliste, écrivain, homme de plume etc. Donc toutes les personnes qui ont une certaine aura se piquent d’écrire dans les journaux. Néanmoins pour Maria Deraismes c’est quelque chose de plus fort. Elle a écrit d’abord dans des grands journaux dont l’un s’appelait « Le grand journal », un autre le « Nain jaune » etc. Puis elle-même a fondé, sous l’Empire, un journal qui s’appelle « Le droit des femmes » en avril 1869. Ensuite ce journal a été interdit, transformé en « L’avenir des femmes », interdit à son tour parce que ces journaux féministes sont la cible des autorités de toute nature. Mais en 1881 elle va être sollicitée par le député maire de Beaumont-sur-Oise qui s’appelle Auguste Vermont pour reprendre un journal en difficulté dont le titre est « Le Républicain de Seine et Oise ». C’est une aventure journalistique à temps complet puisque là elle va être directrice de ce journal pendant 3 ans. Elle va y laisser une partie de sa santé déclinante, beaucoup d’illusions aussi parce qu’elle va être la victime des hommes. C’est malheureusement le lot des femmes qui veulent émerger à cette époque et il faut renvoyer nos auditeurs aux détails fournis dans l’ouvrage.

CS : Merci Jean Michel. Michèle, comme je l’ai dit, tu es secrétaire de l’association laïque des Amis de Maria Deraismes, association liée à la Fédération du Val d’Oise de la Libre pensée. Peux-tu nous dire quelques mots sur ses prochaines activités ?

MS : Maria Deraismes sera au centre des prochaines journées du patrimoine organisées par la ville de Pontoise, le troisième week-end de septembre 2012. Nous voulons à cette occasion faire apposer une plaque sur le portail de la maison des Mathurins où elle a vécu. Il y aura beaucoup d’événements au cours de ces journées du patrimoine : un spectacle de théâtre, une conférence gratuite à la Société historique. Dans le même temps, tout au long du mois de septembre, à la bibliothèque Guillaume Apollinaire de Pontoise aura lieu une exposition sur Maria Deraismes avec des œuvres originales et aussi des originaux du Républicain de Seine et Oise qui appartiennent au fond de cette bibliothèque. Nous y donnerons également une conférence.

Nous avons une activité régulière le premier week-end de février chaque année : nous lui rendons hommage devant son buste à l’Hermitage et nous organisons un banquet avec la Libre Pensée.

CS : Merci Michèle. Avant de nous quitter je vous rappelle l’ouvrage dont nous avons parlé aujourd’hui :
Maria Deraisme – Journaliste pontoisienne – Une féministe et libre penseuse au XIXème siècle. Editions Karthala.

Vous pouvez commander cet ouvrage à votre libraire habituel ou bien à la librairie de la Libre Pensée 10/12 rue des Fossés Saint Jacques 75005 Paris. Sur le site internet : http://www.fnlp.fr

Mais aussi, à un prix intéressant, directement à la Fédération du Val d’Oise : Maison de Quartier des Touleuses 95000 Cergy. Par mail à librepensee95@free.fr

Je vous rappelle que la Fédération nationale de la libre pensée publie deux revues : La Raison, un mensuel et une autre revue trimestrielle L’Idée Libre.