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Emission du 11 mars 2012
jeudi 15 mars 2012
par  libre pensee2
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En 1760, Jean Jacques Rousseau disait : « Nous approchons de l’état de crise et du siècle des révolutions. Je tiens pour impossible que les grandes monarchies d’Europe est encore longtemps à durer. Toutes ont brillé et tout Etat qui brille est sur son déclin. »
En 1764 Voltaire écrivait : « Tous ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin. La Lumière s’est tellement répandue de proche en proche qu’on éclatera à la première occasion. Les jeunes gens sont bienheureux, ils verront bien des choses. »

S’agissait-il de propos prémonitoires ? Avait-on l’idée 25 ou 30 ans avant 1789 qu’une révolution pourrait avoir lieu et aussi radicale qu’elle le fut ? Sans doute pas.
Pour illustrer ce propos nous nous intéresserons à deux auteurs très différents : un utopiste et un philosophe.

L’utopiste c’est Louis-Sébastien Mercier. Aujourd’hui peu connu, c’est un écrivain, dramaturge, publiciste, journaliste aux talents aussi multiples qu’aujourd’hui oubliés. Il est né en 1740 et mourut en 1814. Sa famille était de petite bourgeoisie, rien de bien révolutionnaire. Il écrit, enseigne jusqu’à ce qu’en 1785 il collabore à des cercles qui pensent non à une révolution mais à une réforme des institutions, à la manière un peu de ceux qui aujourd’hui pensent à une VIème République. Lorsque vient la Révolution il s’engage tant et si bien qu’en 1792 il sera élu à la Convention comme député suppléant du Loiret. Il votera la détention de Louis XVI, la mise en accusation de Marat. De même, compte tenu de ses anciennes activités il sera élu au comité de l’instruction publique et deviendra ensuite professeur aux écoles centrales.
En 1793 il protestera contre l’arrestation des girondins, ce qui lui vaudra d’être emprisonné pour être ensuite libéré après le 9 Thermidor. Postérieurement il sera élu au Conseil des cinq-cents par les départements des Côtes-du-Nord et du Nord. Contre les loteries, il en sera nommé contrôleur en 1797. Comme on lui fera observer qu’il est contre les loteries et que néanmoins il en vit, il répondra : « Il m’est agréable d’être nourri par mon ennemi. »
Toute à la fin de sa vie il aura l’apparence de se rallier aux Bourbons puis sera enterré au Père Lachaise.

Pourquoi le qualifier d’utopiste alors que c’est un écrivain extrêmement prolixe doublé d’un homme engagé politiquement ? Parce qu’il a écrit en 1770 un livre : « L’an 2440 ». Il s’agit d’une fiction classique : un homme s’endort en 1770 et se réveille en 2440. Comme la société a changé ! Si il y a toujours un roi en France, il est devenu aubergiste et reçoit les vieillards, les femmes enceintes, les convalescents, les orphelins, les étrangers. La Révolution s’est opérée sans efforts et par l’héroïsme d’un roi philosophe. Comme l’écrira d’Holbach « c’est pour les nations que les rois sont faits et non les nations pour les rois. »
La justice règne. Les sciences sont développées, enseignées, l’Encyclopédie est encore étudiée, la santé est un droit pour tous, il n’y a plus de théologiens, les moines ont disparu, il y a peu de prêtres et la religion est légère et chante des hymnes à l’Etre suprême. La vertu règne. Il n’y a plus d’armée. Le gouvernement n’est ni monarchique, ni démocratique ni aristocratique. Il est raisonnable et fait pour des hommes. On paie volontairement un impôt du cinquantième de ses revenus, on croit rêver, et les pauvres ne paient rien. La presse est libre, le tiers état à repris sa place : la première.
« Comment êtes-vous devenus libres ? »
« Très aisément. La liberté et le bonheur appartiennent à qui sait les saisir. »
Vercors disait : « L’humanité n’est pas un état à subir c’est une dignité à conquérir ».

Il aura dans ce livre une prémonition : « On m’a dit que la Bastille avait été renversée de fond en combles par un prince que ne se croyait pas le dieu des hommes et qui craignait le juge des rois. »
Sur les débris de ce vieux château si bien appelé « palais de la vengeance » on avait élevé un temple à la clémence. Aucun citoyen ne disparaissait de la société sans que son procès ne fût fait publiquement.

Œuvre intéressante par sa dénonciation de l’absolutisme royal, des privilèges de la noblesse, de l’exploitation des prolétaires par les capitalistes, de l’esclavage des noirs, mais l’institution royale n’est pas mise en cause. Certes une forme de démocratie est instaurée mais il n’y a pas eu de révolution.
Remarquons que ce même auteur qui affirme que la Bastille a été renversée sera 20 ans après de ceux qui effectivement la prendront et la détruiront. En tout état de cause il appartient à cette bourgeoisie avide de pouvoir qui fera la révolution en s’appuyant sur le peuple et qui le trahira ensuite au nom, non prononcé, de la contre-révolution.

Le philosophe c’est Paul Henry Thiry d’Holbach. Né allemand à Edesheim en Rhénanie-Palatinat en 1723 dans une famille catholique et mort à Paris en 1789. Après avoir étudié le droit à Leyde, il s’installe à Paris en 1749, devient français et avocat au parlement de Paris. En outre, il participe à la rédaction de l’Encyclopédie. C’est également un savant reconnu qui sera académicien des académies de Berlin, Mannheim et Saint Pétersbourg. Son livre, « Le système de la nature » aura un énorme retentissement.
Il sera franc-maçon et appartiendra à la célèbre loge des Neuf Sœurs.
Il est ostensiblement, ce qui est rare à l’époque, athée, antichrétien, anticlérical et fataliste. Il écrira sur ces thèmes de nombreux livre dont en particulier en 1777 « Traité des trois imposteurs. Moïse, Jésus-Christ, Mahomet », ainsi que « Le christianisme dévoilé », « La Contagion sacrée, ou Histoire naturelle de la superstition ». Tous ceci naturellement sous des noms d’emprunt car il ne faut pas oublier que le Chevallier de la Barre avait été exécuté en 1766 pour des motifs beaucoup plus futiles. Après cela il n’hésitera pas à écrire : « Enfin, comment peut-on attendre de l’humanité, de la justice, des vertus, d’une foule de fanatiques à qui l’on propose comme modèle un Dieu cruel, dissimulé, méchant, qui se plait à voir couler les larmes de ces malheureuses créatures, qui leur tend des embuches, qui les punit pour y avoir succombé, qui ordonne le vol, le crime et le carnage ? De même ce fut au nom de Dieu et pour venger sa gloire que les plus grands forfaits se sont commis sur la terre. »

Dans ce même « Christianisme dévoilé » il écrira : « A ces fondations religieuses, dont le bon sens rougit, qui n’ont permis qu’à récompenser la paresse, qu’à entretenir l’insolence et le luxe, qu’à l’orgueil sacerdotal, un prince ferme et sage substituera des établissements utiles à l’Etat, propres à faire germer des talents, à former la jeunesse, à récompenser les services et la vertu, à soulager les peuples, à faire éclore les citoyens. »
Que voilà un beau programme électoral ! Et il ajoutera : « Quelques personnes ont cru que le clergé pouvait servir quelque fois de barrière au despotisme. Mais l’expérience suffit pour prouver que jamais ce corps n’a stipulé que pour lui-même. Ainsi l’intérêt des nations et celui des bons souverains trouvent que ce corps ne sert absolument à rien. Tous prince qui voudra tyranniser impunément doit régner par les prêtres et les mettre dans ses intérêts. »
Il précisera dans « La Contagion sacrée » : « Dès que l’homme ose penser l’empire du prêtre est réduit ».
Si Louis-Sébastien Mercier pense à une religion légère, et en tout état de cause raisonnable ; si d’Holbach déteste l’idée même de religion, ni l’un ni l’autre ne mettent en cause la royauté. Mercier parle d’un brave aubergiste et pourquoi pas philosophe, d’Holbach s’adresse aux rois et leur dit « souverains des nations, régnaient par la justice, la morale et les lois et vous régnerez sans les prêtres. Vous n’aurez pas besoin du secours du mensonge pour gouverner des hommes que vos soins vigilants rendront véritablement heureux. Princes soyez citoyens ! ».

Il n’y a pas à l’époque de républicain. On veut une réforme de la royauté. D’Holbach, l’athée radical, s’adressant à Louis XVI, écrira : « Même dans la moral universelle, reçois, ô Louis XVI, l’hommage pur et désintéressé d’un inconnu qui te révère. Continue Prince vraiment bon de mériter la tendresse d’un peuple sociable, docile, soumis, même sous l’autorité la plus dure. Que par tes mains généreuses les fers du despotisme soient brisés, que les portes de ses prisons, tant de fois le séjour de l’innocence opprimée, soient à jamais fermées. Deviens le législateur d’un grand peuple, sois le restaurateur d’une nation illustre, le réformateur de ses mœurs, le créateur de sa félicité. Montre du mépris au vice, récompense le mérite, les talents, la vertu. » Et il ajoutera dans « La Contagion sacrée » : « Les souverains éclairés, équitables et vertueux, qui s’occupent sérieusement du bonheur de leur peuple n’ont pas besoin de la religion pour régner ni du sacerdoce pour contenir leurs sujets. Assurés de l’affection des peuples, ils ne craindront pas l’inimitié des dieux ».

S’il n’y a pas de républicains avant 1789, ou si peu, il y a des patriotes. La révolution, ou mieux, les révolutions, auront quand même lieu. Comment réaliser la première révolution ? Réforme ou révolution ? La carapace de la royauté craquait et d’abord le 26 août 1789, par la déclaration des droits de l’Homme, on y retrouvera beaucoup d’idées philosophes de Mercier et d’Holbach. Elle se répandra sur le monde entier. Quand on considère l’état du monde dans lequel nous vivons, ces droits de l’Homme ne sont ils pas resté à l’état d’utopie ? Certes on s’y réfère, certes on prétend les appliquer, en est-on bien sûr ici et ailleurs ?

Le premier article de la Constitution de 1793 ne disait-il pas : « le but de la société est le bonheur commun ». C’est le temps où Condorcet pouvait dire : « viendra un temps où le soleil n’éclairera plus que des hommes libres ».
Il y eu à ce moment une première séparation de l’Eglise et de l’Etat, les lois sur la famille et sur les libertés, mais très vite tous cela sera remis en cause par Napoléon.
Il y eu une autre révolution dont on ne parle pas ou peu : la Commune qui ne dura que deux mois. Mais du point de vue de l’utopie et de l’idéal des Lumières que d’avancées même si elles furent sans lendemain !
D’abord des mesures immédiates destinées à améliorer les conditions matérielles de larges masses de la population parisienne dont : interdiction aux propriétaires d’expulser leurs locataires n’ayant pas payé leurs termes, lutte contre le chômage par la création d’ateliers de confection d’uniformes militaires, création de coopératives ouvrières à qui seraient confiés les ateliers abandonnés et détermination de la quotité qu’auraient à payer ces coopératives aux patrons. Frankel dira « Je n’ai accepté d’autres mandats ici que celui de défendre le prolétariat et quand une mesure est juste je l’accepte et l’exécute sans m’occuper de consulter les patrons ».
Il y eu ensuite des projets qui n’eurent pas de suites faute de temps : salaire égal pour les hommes et les femmes, prêts sociaux, interdiction des amendes et retenues sur salaires, salaires minimum à payer aux ouvriers inscrits dans les cahiers des charges, contrôle ouvrier de la production, refonte de l’instruction publique obligatoire et gratuite, pas de distinctions entre enfants légitimes et naturels.
Songeons aux dizaines d’années qu’il fallut ensuite pour que ces mesures soient appliquées et souvent de façons incomplètes. Mais son plus beau titre de gloire fut la séparation des Eglises et de l’Etat le 3 avril 1871.
Rappelons ce texte :
« Considérant que le premier des principes de la République française est la liberté ;
Considérant que la liberté de conscience est la première des libertés ;
Considérant que le budget des cultes est contraire au principe, puisqu’il impose les citoyens contre leur propre foi ;
Considérant, en fait, que le clergé a été le complice des crimes de la monarchie contre la liberté ;
Décrète : L’Eglise est séparée de l’Etat. Le budget des cultes est supprimé. »

En ces temps pré-électoraux il y a là matière à réflexion pour les différents candidats.

Après c’est le Premier Empire, la Restauration, la Seconde République, le Second Empire. On oublia, on voulut oublier Mercier et D’Holbach. C’est l’époque de la contre-révolution. Ceci ne veut pas dire que l’idée de Révolution ai disparu de l’horizon politique, mais changer le monde parait aujourd’hui hors de portée. En ce qui concerne la France il n’y a pas eu de révolution en 1789 car le royaume et donc la royauté subsistèrent malgré la proclamation d’une Assemblée nationale, la prise de la Bastille, la Déclaration des droits de l’Homme, et le retour à Paris de la famille royale. Par contre c’est en 1792 qu’il y eu changement total de régime avec la proclamation de la République et l’évolution même du régime politique amena la contre révolution et l’apparition du bonapartisme. Cela traduit l’inquiétude d’une bourgeoisie avide de pouvoir qui a réussie à enchâsser la noblesse et le clergé avec l’aide d’un prolétariat qu’elle voit avec terreur revendicatif. Le XIXème siècle sera majoritairement réactionnaire.

On peut considérer que la contre-révolution est une réaction contre la révolution comme son nom l’indique. Mais c’est aussi la réforme qui elle aussi s’oppose à la révolution. Notre époque, qui a besoin d’une révolution dans tous les domaines se voit opposer par le pouvoir en place la réforme qui n’est qu’une opération cosmétique.
Le spectacle du Puy du Fou est emblématique à cet égard. Subtilement la révolution française est présentée comme l’annonce des totalitarismes car ils représentent l’ordre.
Les attaques contre la laïcité en France sont un désir avoué de retour à un ordre s’appuyant sur les religions. Il faut attendre la IIIème République et les suivantes pour qu’une partie de l’idéal des Lumières et de 1789 connaissent un début de réalisation : la séparation des Eglises et de l’Etat, la liberté politique et la liberté de la presse, la sécurité sociale et les retraites, les services publics.
Qui niera que sur tous ces sujets et bien d’autres, que nous sommes aujourd’hui dans une période de régression ?
Victor Hugo disait : « L’utopie est la réalité de demain ».
Merci à Mercier et d’Holbach de nous avoir montré qu’une autre société est possible.



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