La Libre Pensée sur France Culture - 13 novembre 2011

lundi 14 novembre 2011
par  libre pensee2
popularité : 63%

Bonjour, au micro Pierre Girod, président de la Libre Pensée du Rhône.
Je vais interroger ce matin Danielle et Pierre Roy qui ont travaillé et continuent à travailler sur la recension et l’étude de monuments aux morts pacifistes. Ils ont écrit de nombreux ouvrages et des articles à ce sujet. Ils sont aussi des militants très actifs de la réhabilitation des fusillés pour l’exemple et ce sujet sera au centre de notre émission aujourd’hui.

Mais - pour commencer - cette question plus personnelle : qu’est-ce qui vous a incités l’un et l’autre à entreprendre et mener à bien ce travail ?

Pierre

Il y a eu l’événement déclencheur du rassemblement pacifiste de Gentioux en 1988.
Nous y reviendrons
Six ans plus tard en 1994, sous l’impulsion de la Libre Pensée et de son secrétaire national Christian Eyschen était fondée la Fédération Nationale des Associations des Amis des Monuments pacifistes, républicains et anticléricaux..
Il y a eu alors création d’associations et activités de groupements libres penseurs autour de monuments significatifs.
Pour le pacifisme, recherches et actions autour de monuments aux morts pacifistes se sont multipliées. La guerre - de fait - n’a pas cessé de hanter le monde depuis la première guerre mondiale, et aujourd’hui son spectre, celui de la Grande Faucheuse qui tue et massacre, on le retrouve en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie, sans compter sous forme de guerres civiles entre bandes armées au Mexique, en Somalie et j’en passe. On en compte 365 dans le monde entier, autant que de jours dans l’année. N’entend-on pas aujourd’hui Israël menacer de guerre l’Iran ?

Quel lien entre ce travail et l’action pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple ?

Danielle

Il faut revenir à l’époque de l’après-première-guerre mondiale, entre les deux guerres, comme on dit..
L’opinion découvre les fusillés pour l’exemple.
Le maire de Saint-Martin d’Estreaux dans la Loire fait graver en 1922 son Manifeste anti-guerre.

« Des innocents au poteau d’exécution Des coupables au honneurs ».

Ecrire cela c’est déjà poser le problème de la réhabilitation à mots couverts.
Le pacifisme de ces monuments pacifistes à contenu internationaliste implicite est chargé d’intentions fortes contre la guerre.
Ce fut un choix difficile pour les communes..
Sans l’aide de l’Etat, tout retombait sur les souscripteurs privés, habitant ou soutenant la commune. Encore n’était-ce qu’un moindre mal car il est arrivé assez souvent que la commission préfectorale qui supervisait les dossiers des communes relatifs aux monuments aux morts s’oppose à ce que le projet pacifiste soit réalisé.

Cette mobilisation pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple, quelles formes a-t-elle prises ? Quelles furent ses différentes phases ?

Pierre

C’est dès 1916-1917 que le combat pour la réhabilitation commence. On a comme référence l’intervention de Pierre Brizon en juin 1917, député socialiste de l’Allier, qui dénonce devant la Chambre le scandale inouï de soldats français tués par des balles françaises sur ordre du haut commandement.
Le silence imposée par le GQG sur ces exécutions est parfois déchiré ; des informations circulent malgré la censure postale.
De bons esprits s’émeuvent ; les milieux maçonniques à l’initiative du Grand Orient de France à partir des années 16-17 vont se mobiliser pour la réhabilitation . Certes ils le font avec prudence et discrétion car l’affaire des fiches encore fraîche dans les mémoires de l’époque les a contraints à faire profil bas, mais c’est eux qui commencent à soulever les bonnes questions sur les fusillés pour l’exemple.

Telle fut la première phase. Puis la LDH, des associations d’anciens combattants, de mutilés de guerre, associations très actives, soutenues en règle général par les partis de gauche ainsi que par la Libre Pensée ont porté en justice des affaires précises comme l’affaire de Vingré, l’affaire de Flirey, l’affaire des quatre caporaux de Souain ( cf. le film Blanche Maupas) ou telle ou telle affaire terminée par des exécutions, après parodie de jugement rendu etc.
Une cour spéciale de justice militaire est votée en 1932, mise en place en 1935, elle fonctionnera un an puis sera dissoute. Elle aura réhabilité au total 40 fusillés pour l’exemple !
C’est la vitesse de la tortue imposée par l’examen au cas par cas !!!

Cette mobilisation n’a-t-elle pas faibli avec le temps ?

Danielle

Elle a été inégale selon les moments et les situations politiques. D’autres préoccupations vont complètement submerger le problème : le nazisme est arrivé au pouvoir en Allemagne, la Révolution espagnole dresse la République sociale contre Franco et l’Eglise romaine, puis c’est la seconde guerre, ses horreurs, ses camps de concentration, le Blitzkrieg contre l’URSS avec ses exactions sans nom, et, en représailles, Dresde, puis Hiroshima, une forme de l’horreur, etc. etc.
Par ailleurs, le mouvement social qui suit la fin de la seconde guerre mondiale occupe tout l’espace et la guerre de 14-18 bascule dans l’oubli.
Finalement il faudra attendre les années 70 et l’impact de films comme Les Sentiers de la gloire de Kubrick, qui sera interdit longtemps en France, Les Hommes contre de Francesco Rosi, Pour l’exemple de Losey et quelques autres, pour que la question des fusillés pour l’exemple de 14-18 reprenne place au grand jour peu à peu dans la conscience collective.

Quel fut le rôle de la Libre Pensée à partir de ce moment ?

Pierre

La Libre Pensée s’est inscrite en quelque sorte en avant-garde de ce combat pour la justice.

Ce sont des militants de la Libre Pensée, René Debord de la Creuse, Pierre Forestier de la Haute-Vienne et Jean-Louis Crouzevialle de la Corrèze, militants dont on salue ici la mémoire, qui ont été les artisans du rassemblement autour du monument de Gentioux.

On doit à nos camarades Philippe Besson et Régis Parayre d’avoir focalisé une nouvelle fois l’attention sur le monument de Gentioux au printemps 1988 et d’avoir ainsi rendu possible le premier rassemblement du 11 novembre de cette même année.
Ce premier rassemblement s’est fait autour de l’écolier de la laïque, en blouse et en sabot, brandissant le poing sous la liste des morts à la guerre et soulignant par ce geste l’inscription « Maudite soit la guerre ».
Monument emblématique que les militaires en convoi qui passaient devant pour aller en manœuvre au camp de La Courtine avaient pour ordre de ne pas regarder !!!

On l’a évoqué au début de l’émission.
A parti de 1988, les choses avancent autour de quelques autres monuments. En 1994 sera fondée la Fédération Nationale Laïque des Associations des Amis des monuments pacifistes, républicains et anticléricaux, par laquelle la Libre Pensée va pouvoir élargir son action.
Il se crée tous les ans de nouvelles associations adhérentes de la Fédération.
Avant-hier, vendredi 11 novembre, c’est plus de 80 rassemblements qui se sont tenus, rassemblant des milliers de manifestants et déployant des banderoles pour exiger la réhabilitation collective des fusillés pour l’exemple, tout de suite, sans tergiverser davantage.

Donc la réhabilitation reste à faire. Mais alors, est-ce que cette action qui a maintenant près de 25 ans d’âge, a eu quand même des résultats ?

Danielle

Le premier de ces résultats - et il n’est pas mince - c’est que la réhabilitation est sortie du domaine confidentiel et individuel pour devenir une cause dont l’opinion s’est emparée, avec des expressions, artistiques notamment, très fortes : films, romans, pièces de théâtre, chansons etc. ont été créés autour de ce thème.
Les historiens ont été sensibles à ce mouvement venu des profondeurs de la mémoire collective et les travaux se sont multipliés à ce sujet, en lien bien évidemment avec l’histoire plus générale de la guerre de 14-18 sur laquelle le regard des spécialistes s’est fait plus lucide, plus objectif.
On se doit de citer le travail du général Bach qui a mis en corrélation le nombre incroyable de fusillés pour l’exemple dans les tout premiers mois de la guerre (près du tiers du total de 650 pour toute la guerre) avec l’incompétence du haut commandement.
Joffre ordonne de faire des exemples faisant retomber sur les poilus, accusés de lâcheté, les échecs et le recul des troupes françaises sur toute la ligne du front.
Sauvagerie complète. Pour terroriser les soldats.
L’armée anglaise agit de même. En 1915, quand l’Italie s’affrontera à l’Autriche, ce sera le début d’un recours systématique à l’exécution pour l’exemple : plus de 1000 soldats italiens seront ainsi sacrifiés sous les balles de leur propre armée.
Mieux préparée, avec un commandement plus performant, l’armée allemande semble avoir été plus économe en exemples.
En tout cas c’est moins connu.
Pour revenir aux conséquences de cette mobilisation.
Il y a eu le discours de Lionel Jospin le 5 novembre 1998, à Craonne, discours auquel notre camarade Eyschen a répondu le 11 novembre suivant à Gentioux.
Il s’agissait de saluer le pas en avant sans renoncer à l’objectif ultime.
Pour nous ce n’est pas une question mémorielle, c’est une question de justice.
On aura ensuite le président de la République Nicolas Sarkozy qui sera obligé de s’adapter à la montée en puissance de l’exigence républicaine de réhabilitation et par deux fois est au bord de prononcer le terme.
Mais jusqu’alors il s’est arrêté en chemin…

Réhabilitation donc, comme objectif. Mais ne s’agit-il pas d’un combat d’arrière-garde ? N’est-ce pas un peu tourné exclusivement vers le passé, à l’heure des guerres en Irak, Afghanistan, Libye, avec les révolutions en marche au Maghreb, en Egypte , avec la crise mondiale et ses répercussions en Grèce, en Espagne, en France même ?

Pierre

Tout d’abord une précision importante : nous demandons une réhabilitation républicaine et non un pardon religieux. Le pardon anglais, la loi votée par le Parlement britannique, est lié au régime monarchique avec la religion anglicane d’Etat. La réhabilitation que nous demandons doit être laïque, entièrement. Il faut que cela soit clair.

Par ailleurs, plus précisément sur ta question : « Serions nous passéistes etc. ? »
Pour nous, le passé rejoint le présent.
Ce que la Libre Pensée veut promouvoir, c’est le droit à la désobéissance.
Des centaines de GI, soldats en Irak, en Afghanistan, ont profité d‘une permission pour quitter les USA, pour se réfugier comme déserteurs dans les pays limitrophes.
Nous voulons que soit reconnu le droit de dire non lorsque la conscience dit à l’individu : « Ce qui t’est ordonné est un crime, une ignominie. » Qu’il ait le droit de dire : « Je ne marche pas ; je n’exécuterai pas cet ordre. »
Qu’il soit reconnu qu’il y a en tout être humain une liberté fondamentale qui est celle de la liberté de conscience qui lui donne le droit de refuser l’inacceptable.
C’est un combat très actuel. Ce droit n’est certes pas un devoir., mais c’est une question de choix individuel, reconnu comme inaliénable en quelque sorte.

Un combat très actuel, en effet, et une mobilisation qui semble prendre de l’ampleur chaque année. Je sais qu’il y a eu pour ce 11 novembre près de 80 initiatives dans les départements initiées par la Libre Pensée avec des partenaires comme l’ARAC, la LDH, le mouvement de la paix, l’Union pacifiste. Il y a même eu des actions avant cette date, dès début novembre. Pouvez-vous nous en dire un mot ?

Pierre

En effet, avant le 11 novembre, il y a eu une semaine pacifiste à Saint-Junien dans la Haute-Vienne qui s’est conclue à Limoges. A Saint-Junien, le vendredi 4 novembre, le film Fusillés pour l’exemple d’Alain Moreau a été projeté, suivi d’une conférence-débat, le tout avec 150 participants, dont de nombreux élus locaux, des responsables associatifs, des citoyennes et des citoyens. Le lendemain s’est tenu un rassemblement au monument aux morts de Limoges avec de nombreux partis se revendiquant de la démocratie et des associations laïques.
A Saint-Nazaire, en, Loire-Atlantique, le colloque a été un grand succès avec 200 participants. Je n’ai pas pu y être étant à Saint-Junien et Limoges, mais je sais qu‘il y a eu des communications de très haut niveau, et une cérémonie importante liée au souvenir de deux fusillés pour l’exemple natifs de l’endroit.
Bref, le 11 novembre pour la réhabilitation a connu le succès que l’on sait et il a été préparé par des initiatives ayant aussi connu une réussite incontestable.

Merci Danielle et Pierre.
Je signale à nos auditeurs la parution d’un ouvrage que tu as signé, Pierre, intitulé Vingt-cinq ans de combat libre penseur pour la réhabilitation des fusillés pour l’exemple qui fournit les éléments essentiels de cette mobilisation, en vente au prix de 10 euros.
On peut le commander à la Librairie de la Libre Pensée ou auprès de la Fédération Nationale Laïque des Monuments, chez l’auteur, 31 rue du 11 Novembre, 42 100, Saint-Étienne.
Je signale aussi la parution du dernier numéro de l’Idée Libre intitulé 1914-1918 et ses suites – Fraternisations, mutineries, fusillés pour l’exemple… Titre suivi de la question : quelle actualité ? qui aurait pu servir de titre à cette émission. La revue est en vente au prix de 6 euros. A commander au siège de la Libre Pensée.
Je vous remercie


Documents joints

Emission du 13/11/11
Emission du 13/11/11

Agenda

<<

2019

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829301
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Annonces

RETROUVEZ LA LIBRE PENSEE SUR TWITTER