La Libre Pensée sur France Culture - 9 octobre 2011

vendredi 14 octobre 2011
par  libre pensee2
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Bonjour,

Au micro Michel Godicheau. J’accueille aujourd’hui Serge Deruette, Docteur en Sciences Politiques de l’Université Libre de Bruxelles, Professeur de philosophie et d’histoire des idées aux Universités de Mons et à la Haute Ecole Francisco Ferrer de Bruxelles.
Bonjour Serge Deruette.

Serge Deruette : Bonjour

Michel Godicheau : Merci d’avoir accepté notre invitation. Nous nous sommes déjà rencontrés autour de notre curé préféré mais il est une question que je ne vous ai jamais posée : comment un sujet du roi des belges à t-il pu s’intéresser à un curé des Ardennes ?

S.D. : C’est un curé tout à fait exceptionnel. Un penseur exceptionnel, que j’ai découvert, qui est trop peu connu, trop injustement méconnu. Je l’ai découvert au hasard d’une lecture de l’ouvrage de Maurice Dommanget qui était son biographe en 1965. Ce curé d’un petit village des Ardennes françaises, a vécu au 17ème siècle sous Louis XIV. Il naît en 1664 et il décède en 1729 sous Louis XV, on est à l’aube du siècle des Lumières. En quoi est-ce un penseur exceptionnel ? C’est un penseur qui va développer le plus profondément dans le siècle des Lumières la pensée athée, tout curé qu’il soit, une philosophie matérialiste et qui est aussi un penseur qui prône le communisme, l’égalitarisme et le seul révolutionnaire avant la Révolution française. Ce curé va cacher ses opinions toute sa vie et il laissera la destinée posthume. Un énorme mémoire qu’il va recopier plusieurs fois circulera dans le XVIIe siècle, ce siècle des Lumières, dans le cadre des circuits clandestins de diffusion des idées. Un personnage fondamental dans l’histoire de la pensée et qui est trop injustement méconnu. C’est ce qui m’a amené à vouloir le faire connaître comme je l’ai fait dans ce livre "Lire Jean Meslier".

M.G. : Marx, qui figure au frontispice de votre ouvrage, définit la misère religieuse d’une part comme l’expression de la misère réelle et le soupir de la population accablée par le malheur. Meslier quant à lui commence son mémoire par un avant propos où il note ceci : "La religion soutient le gouvernement politique, si méchant qu’il puisse être. Et à son tour le gouvernement soutient la religion, si vaine et si fausse qu’elle puisse être."

S.D. : Oui. J’ai insisté sur les quatre aspects avancés de la pensée qu’il va développer dans son mémoire posthume : l’athéisme et le matérialisme mais c’est aussi, et c’est un des aspects par lequel il va innover, un penseur révolutionnaire. Il se prononce pour une société égalitaire où l’on partage les choses, où l’on produit en commun. Il n’est pas le seul et pas le premier à le faire, il y a d’autres penseurs parmi les utopistes les plus connus (Thomas More, Campanella) mais il se distingue de tous ces penseurs en ce que lui n’est pas un utopiste. Il a un programme et un projet révolutionnaire qui passe par l’action des masses. En cela aussi c’est un personnage important dans le monde de l’athéisme car cela va être le seul athée qui s’adresse dans le 17ème et le 18ème siècle, aux masses. Sa critique religieuse est essentiellement une critique de la féodalité et comme la féodalité qu’il veut combattre est soutenue par l’Eglise et comme l’Eglise fait profession de religion il veut combattre la religion et comme le fonds de commerce de la religion c’est Dieu il faut abattre Dieu.
Je pense que ce mémoire, il va décider de l’écrire après un événement qui va intervenir dans le cadre de sa vie. On connaît peu de chose de lui mais on a quelques rapports de l’archevêché de Reims sur lui et notamment après une dispute avec le seigneur local dans laquelle l’archevêque avait pris le parti de son seigneur et va alors tancer et punir le curé Meslier de s’être opposé à son seigneur. Meslier a perdu là une bataille, lui qui avait tenté de défendre ses paroissiens, et cette bataille qu’il a perdue, il sent qu’il ne pourra plus la gagner mais il va se résoudre à gagner une guerre contre la féodalité. On est en 1716, il a 52 ans c’est à ce moment qu’à mon avis il se résout à écrire ce mémoire contre la religion, contre l’Eglise mais qui est aussi un mémoire pour appeler au soulèvement pour désabuser les masses qui sont "abruties" comme il dit par la religion et pour leur permettre de se soulever contre cet ordre injuste.

M.G. : Donc c’est la préoccupation sociale de Meslier qui va le mener au matérialisme ?

S.D. : On peut le dire. Je me suis longtemps posé la question parce que ces deux aspects cohabitent dans son œuvre mais effectivement je pense que c’est cette préoccupation d’égalité sociale, en tous cas cette haine de l’oppression qui va l’amener à se soulever contre les inepties qu’il décèle et qu’il dénonce dans le discours religieux. Par exemple, j’ai dit qu’il était athée, matérialiste, communiste, égalitariste et révolutionnaire c’est aussi un des précurseurs du féminisme : il se soulève contre cette condamnation du divorce par l’Eglise, contre l’indissolubilité des mariages. Il se prononce pour la dissolubilité des mariages non parce qu’il est un libertin, comme il y en a beaucoup dans son époque qui sont des grands bourgeois ou des aristocrates, il est tout sauf un libertin. Il s’adresse d’abord et avant tous aux masses et c’est dans l’intérêt tant des hommes que des femmes qu’il prend ce genre de position.

M.G. : Vous écrivez que Meslier est le premier athée à sortir l’athéisme de son éthos aristocratique, élitaire, et à le revendiquer comme pensée libératrice des masses populaires. J’avoue que cela m’interpelle au présent. J’ai tendance à penser à Michel Onfray pendant que vous vous pensez à D’Holbach.

S.D. : C’est vrai qu’il faut reconnaître à Michel Onfray cet énorme mérite d’avoir mis pignon sur rue l’athéisme et d’avoir également, dans sa Contre histoire de la philosophie, consacré un chapitre à Meslier et d’avoir contribué à le faire revivre alors qu’il était enfoui dans les brumes de la pensée. Mais ce que l’on peut faire également comme reproche à Michel Onfray c’est qu’il a tendance à considérer Meslier comme un penseur qui partagerait. Ainsi fait-il de Meslier ce libertin qu’il n’est pas. Meslier se prononce pour l’union libre mais c’est dans l’intérêt des hommes et des femmes mais aussi des enfants et on sent les secrets de confession derrière cette prise de position. Il en fait aussi un libertaire, ou un anarchiste dans la lignée de Proudhon mais Meslier n’est pas un anarchiste c’est un révolutionnaire qui se prononce pour l’instauration d’une sage autorité et qui ne nie pas totalement le pouvoir. Il dénonce le pouvoir qui soutient les possédants mais il se prononce pour un pouvoir au service du peuple.

M.G. : Pour dégoupiller Meslier on l’a parfois rapproché de Descartes.

S.D. : Oui c’est une des façons universitaires d’avoir parlé de Meslier que de le considérer comme un descartésien ou un cartésien. On l’a dit parfois cartésien d’extrême gauche ce qui ne veut rien dire ! Descartes a constitué un grand moment de l’histoire de la pensée en France au XVIIe siècle. Il ouvre une porte dans l’obscurantisme religieux mais il conserve Dieu, il prouve Dieu et si l’on peut dire que Descartes est tout entier tendu vers la pensée rationaliste moderne il est aussi complètement chevillé dans cette conception qui l’amène à devoir prouver Dieu. Meslier lui veut briser toute rémanence de Dieu. Il utilise le cartésianisme comme un tremplin mais aussi comme un repoussoir et il va construire un matérialisme pur, débarrassé de toutes ces scories religieuses que la pensée traine encore avec elle et dont le cartésianisme était une des représentations avec ses deux aspects idéaliste et matérialiste à la fois. Meslier coupe là ce nœud du dualisme pour ouvrir la voix vers le matérialisme qui sera celui de la pensée moderne du XVIIIe. Et son matérialisme est plus profond que l’ensemble de ce que les Lumières après lui, Holbach et Diderot réunis, vont pouvoir écrire. Un personnage capital dans l’histoire de la pensée.
Un mot sur ses rapports avec Descartes et sur sa différence. On connaît chez Descartes la théorie des animaux machines par laquelle les animaux sont censés ne pas avoir de sentiments et ne sont pas doués de parole. Descartes rabaisse les animaux pour pouvoir élever l’homme au rang de création particulière de Dieu. Meslier qui aime les animaux, la vie, les hommes, va élever les animaux au rang des hommes pour ravaler Dieu comme création particulière des hommes. Les animaux sont doués de pensée et même de parole et même dit-il "leur langage est souvent bien plus probe, bien moins fourbe que celui des hommes". Un des aspects de son matérialisme est son expérience paysanne qu’il mobilise sans cesse. Un des passages les plus truculents de son mémoire c’est là où il va convoquer les cartésiens : "venez messieurs les cartésiens, venez expliquer à mes paysans que leurs vaches ne s’appellent pas entre elles. Vous verrez comment ils en rient de vos théories."

M.G. : A l’heure où cette émission est diffusée, elle rencontre un certain nombre d’auditeurs que Meslier appellerait christicoles et déichristicoles. Pouvez-vous leur donner une bonne raison de lire Jean Meslier ?

S.D. : "Les christicoles" est effectivement une expression que Meslier utilise pour parler des croyants et pour s’adresser aux auditeurs qui vont succéder à cette émission pour la bonne messe, avec tout le respect que l’on doit à des gens qui ont des convictions, je leur dirai qu’une bonne raison de lire Meslier est que c’est un curé et qu’il n’y a aucune mauvaise raison de ne pas écouter un curé. Le curé Meslier qui prône l’athéisme parce que lui connaissait sur le bout des ongles les textes sacrés de l’Ancien et du Nouveau Testament. Il en connaissait les contradictions, les aberrations, les abracadabrances : que se soit le serpent qui dans la création va se mettre à parler et a plus de raison que les hommes, que se soient les miracles que Moïse fait mais que les magiciens de Pharaon font également et sur le même niveau. Ce n’est pas véritablement une preuve de l’existence de Dieu. Mais Meslier les décortique et donne toutes les raisons de ne pas croire que ces textes aient pu être d’inspiration divine mais bassement humaine.

M.G. : Je ne sais pas si le Meslierisme existait avant que vous n’en ayez parlé mais où en est le Meslierisme ?

S.D. : Le Meslierisme maintenant est sur les rails. Le XXIe siècle sera celui de Jean Meslier. Il ressuscite depuis quelques années et aujourd’hui certaines productions lui sont consacrées. Le livre par lequel j’essaie de le faire connaître, et dans lequel après une petite présentation je le donne surtout à lire dans le texte après en avoir fait une sélection commentée d’extraits.
Mais il y a également le livre de Thierry Guillabert qui en fait dans la lignée d’Onfray un penseur anarchiste.
Il y a aussi un livre de la société d’études ardennaise auquel j’ai eu l’occasion de collaborer.
Egalement une pièce de théâtre qui circule en France, par la troupe angevine ATEtc., qui s’appelle : "Jean Meslier, athée, profession curé", qui contribue remarquablement à la promotion de ce curé peu connu.
Il y a aussi une association des amis de Jean Meslier à laquelle on peut adhérer pour obtenir toutes les informations qui se font autour de ce curé.

M.G. : Avant de prendre congé je voudrais dire un mot au sujet de notre mensuel La Raison qui a du cesser sa diffusion en kiosque, comme d’autres journaux d’opinion, suite à la réforme de la diffusion de la presse.
Vous êtes souvent nombreux à nous écrire après les émissions, pour nous féliciter ou pour contester, cette fois ci une suggestion : si vous souhaitez le faire, joignez donc un chèque parce que nous en avons besoin pour poursuivre une diffusion publique.
Serge c’était un plaisir. Le XXIe siècle sera Meslieriste ! A bientôt !


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