La Libre Pensée reçoit le philosophe Philippe Forget

Interview de Pascal Clesse
jeudi 20 septembre 2007
par  libre pensee2
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Aujourd’hui, la Libre Pensée reçoit le philosophe Philippe Forget.
Philippe Forget, vous êtes fondateur et responsable de la revue philosophique L’Art du Comprendre. Pouvez-vous rappeler pour nos auditeurs les principes fondateurs de votre revue ?

Ph. Forget : La finalité de L’Art du Comprendre est de traiter de sujets philosophiques qui mettent en jeu la compréhension de l’homme dans son rapport à soi, autrui et le monde. Elle s’intéresse plus particulièrement aux penseurs qui ont saisi l’homme en tant qu’être opératif : par exemple, Vico et l’historicité, Giordano Bruno et la pluralité des mondes, Goethe et l’esprit faustien. Elle a également exploré des thèmes qui éclairent l’élaboration humaine, tels ceux du prophétisme, de l’humanisme et, aujourd’hui, du pragmatisme.

1- Le dernier numéro de juin 2007 est consacré à la « tradition et à la vocation du pragmatisme ».Tout d’abord, pouvez-vous préciser le sens philosophique du terme « pragmatisme » ?

Ph. Forget : Avant de parler d’une définition du pragmatisme, je voudrais le situer historiquement. Il s’agit, en effet, du premier mouvement philosophique du Nouveau Monde qui s’est constitué à Cambridge (Massachusetts) au début des années 1870, autour de William James et de Charles Sanders Peirce. Ce mouvement s’est ensuite développé avec Dewey, Mead, Royce. Il a retrouvé une nouvelle vigueur, ces trente dernières années, avec Rorty, Cavell, Putnam, pour ne citer que les plus connus

Le pragmatisme américain a effectivement peu de chose à voir avec le même terme qui fait florès dans le discours des politiciens, dissimulant le règne du cynisme, et traduisant surtout la soumission à l’ordre des choses. Tout au contraire, le pragmatisme américain est une discipline intellectuelle, une méthode, qui enjoint l’individu et la société à user de leur raison expérimentale, pour évaluer la pertinence de leurs idées et concepts, quand ceux-ci viennent à se réaliser dans la pratique. En 1878, Peirce formule la « maxime pragmatiste » : « Considérer quels sont les effets pratiques que nous pensons pouvoir être produits par l’objet de notre conception. La conception de tous ces effets est la conception complète de l’objet. »

A l’encontre de la tradition métaphysique et crypto-théologique de la Vieille Europe, les pragmatistes développent une nouvelle conception de la vérité. La vérité cesse avec eux d’être une fondation ontologique, prétendument éternelle, qui régirait l’ordre du monde et à laquelle il faudrait se conformer. Pour Peirce, la vérité d’une conception se juge à la mesure des habitudes qu’elle produit dans la vie pratique, individuelle et sociale. A l’encontre de Descartes, le pragmatiste n’établit pas la vérité dans une refondation théorique absolue. Pour lui, l’expérience de la vie et de la pensée s’inscrit dans un flot continu qu’aucune abstraction ne saurait interrompre et normaliser. Dès lors, la vérité d’une conception se situe dans un processus de transformation, de métamorphose. Elle devient un processus de correction. Sur le plan existentiel, moral et politique, la vérité pragmatiste s’élabore dans une expérience perpétuelle et une invention continue, par lesquelles une communauté civile travaille à se construire de manière cohérente, sollicitant toujours mieux l’activité des meilleures dispositions humaines. Je voudrais souligner combien le pragmatisme n’est pas un utilitarisme. Il ne subordonne pas, en effet, l’activité humaine à des critères d’utilité, définis a priori, sans expérience partagée, tels ceux du marché ou de la technocratie. La raison pragmatiste ne constitue pas métaphysiquement la structure du monde, elle désigne la faculté à opérer dans le monde même. Il faut que les citoyens apprennent à croître ensemble ; et pour ce faire, ils doivent s’éduquer à corriger leurs croyances et leurs pratiques.

Bref, ils doivent s’organiser selon la voix d’une raison expérimentale, prospective et imaginative.

2- La philosophie pragmatiste, dans sa diversité, recouvre un vaste champ de réflexion comme, par exemple, le problème de la connaissance et du scepticisme. Si on remonte aux sources de la philosophie pragmatique, on rencontre des philosophes américains du XIXe, tels qu’Emerson ou Thoreau, et surtout les concepts d’ « expérience » et de « confiance en soi ». Que signifie « éduquer » pour un philosophe comme Emerson ?

Ph. Forget : On peut en effet considérer Emerson et Thoreau comme des penseurs avant-coureurs de la philosophie pragmatiste. L’un et l’autre ont toujours tenu à défendre la liberté individuelle, son caractère inaliénable et son génie créateur. Dans cette perspective, le problème de l’éducation apparaît central dans la réflexion d’Emerson. Mais l’éducation dont il clame la nécessité n’est pas celle d’une intégration à l’ordre social. C’est qu’il n’y a pas de liberté sans aversion pour la conformité. Les adultes n’en ont donc jamais fini avec leur propre éducation et leur auto-gouvernement. S’ils veulent croitre et ne pas être normalisés par les pouvoirs institutionnels, ils doivent apprendre à trouver les pensées, les mots et les actes qui sont vraiment les leurs. « Non, écrit Emerson, mes frères, mes amis – nous marcherons avec nos propres pieds ; nous travaillerons avec nos propres mains, nous dirons avec nos propres idées ».

Cet appel à la libre productivité de l’individu repose nécessairement sur la « confiance en soi », la conviction que je puis me gouverner moi-même. La forte vie individualisée ignore le scepticisme sur sa propre puissance productive, elle ignore donc l’autorité artificielle des paroles instituées, celle du pontife, de l’expert… Plutôt que de m’en remettre à eux, je dois faire confiance à mon expérience. On remarquera aussi que l’idéal émersonien de l’auto-gouvernement de soi reste fidèle à l’idée de self-government qui est à la base de la Déclaration d’Indépendance des Etats-Unis d’Amérique. Il faut cependant voir ici toute la discipline personnelle qu’exige l’éthique d’Emerson. L’idée même de constitution de soi indique que le penseur américain ne professe nullement un individualisme infantile et spontanéiste.

L’exercice de la liberté implique la tension vers l’excellence. Passionné de Montaigne, Emerson propose une morale de la liberté, d’une grande exigence : devient libre celui qui sait examiner ses expérience à l’aune d’une véritable culture. Je ne peux faire confiance à mon expérience qu’autant que je puisse la décrire, l’interpréter et l’exprimer. En définitive, il faut éduquer son expérience pour lui faire confiance.

3- Pouvez-vous expliquer en quoi Dewey échappe justement au schématisme de l’opposition entre :
- d’une part une position traditionnelle qui insiste sur l’effort pour acquérir des connaissances transmises par un éducateur qui, lui, est au centre ;
- et d’autre part, une approche dite progressiste, où c’est l’enfant qui est au centre, d’où la nécessité de rendre intéressant le sujet ?
- L’acte pédagogique n’est-il pas par essence asymétrique dans la mesure où il implique, d’une part un maître qui détient le savoir et d’autre part un élève qui doit se l’approprier et qui, par définition, ne le détient pas encore ?
En résumé, n’y a-t-il pas une illusion dangereuse de considérer l’école comme une mini République ?

Ph. Forget : Héritier sous certains aspects d’Emerson, Dewey met au centre de sa réflexion sociale et politique la question de l’éducation. C’est en effet par l’éducation que l’enfant se dispose à devenir un sujet moral et politique. L’idée de disposition est ici cruciale. L’éducateur n’est pas un maître de morale, son rôle consiste à éveiller chez l’élève les dispositions nécessaires à une conduite intelligente et bonne de sa vie. A ce propos, il importe de ne pas dévoyer la pensée de Dewey. Celui-ci est tout le contraire d’un apologiste du pédagogisme et du spontanéisme infantile. Eveiller l’intérêt de l’enfant ne signifie pas chez lui entreprendre de le séduire par des activités ludo-éducatives. Il s’agit d’éveiller l’enfant aux activités de l’esprit et du corps qui lui permettent de développer sa sensibilité et l’intelligence de sa situation dans le monde social et historique. L’intérêt de l’enfant consiste dans la découverte de savoirs et de pratiques qui le forment à faire « entendre sa voix », pour citer Cavell.

La maîtrise de l’expression orale et écrite incarne évidemment une condition indispensable de sa progression. Dans cette perspective, l’enseignant assume en quelque sorte une fonction herméneutique : celle de former l’élève au goût et au sens des savoirs par lesquels il se développe en se les appropriant. Ce n’est donc ni l’éducateur ni l’enfant qui doivent être au centre de la pratique de l’éducation, mais la constitution progressive d’un individu sachant conduire sa pensée, son jugement et ses expressions multiples. Nourrir cette constitution : là réside l’autorité du maître. Pour les pragmatistes, il n’y a pas de séparation entre l’éducation à l’école et la vie sociale, dans la mesure où l’on ne doit pas cesser d’éduquer son expérience. La vie déploie une itinérance au cours de laquelle vous devez savoir abandonner vos croyances ou vos pratiques, vos standards de conduite ou vos préjugés, quand, contradictoires, ils ruinent votre existence. Quand Dewey envisage l’école comme une société en miniature, il veut simplement dire que déjà à l’école, l’élève doit apprendre à raisonner ses expériences, à vérifier la cohérence entre les idées qui lui sont enseignées et les pratiques qu’elles devraient susciter.

L’école ici n’est pas un moule d’individus dressés à répondre aux besoins du marché ou de l’Etat, mais un espace public où se constitue un individu capable d’affirmer intelligemment son caractère et de lutter, en coopération avec d’autres, pour accroître ses possibilités de développement. A mon sens, il n’y a là aucun refus des Humanités, puisque celles-ci renferment elles-mêmes une expérience du monde, une somme d’idées sur la vie, qu’il faut évidemment savoir déchiffrer. Je rappellerai donc une phrase de William James : « L’esprit le mieux éduqué est celui qui […] possède la provision [d’idées] la plus grande et qui est prêt ainsi à affronter la plus grande variété possible des urgences de la vie ». Ces idées, il appartient au maître de les faire respecter, admirer même, et de les transmettre. En ce sens, l’Ecole peut être considérée comme une mini-République qualitativement hiérarchisée.

4/ Dans votre article, Ph. Forget, vous indiquez que le pragmatisme se situe dans le prolongement de l’humanisme antique et renaissant. Pouvez-vous développer cet aspect ?

Ph. Forget : Le pragmatisme vise la naissance d’un homme nouveau, doté d’une vie forte, libre et productive. Son idéal est celui d’une existence en progrès continu, de large respiration au sens quasiment propre. Apprendre à mettre en pratique, au fil de l’existence, ses meilleures dispositions ; à savoir déplier son génie propre, en s’affranchissant de tout surplomb dogmatique : comment ne pas sentir une parenté profonde entre le pragmatisme et l’humanisme antique ou renaissant ? Que propose Cicéron quand il invente l’idéal de la « culture » et ce mot même, sinon de prendre soin de soi, de considérer le citoyen comme une individualité qui doit s’éduquer à croître bellement et bonnement, en oeuvrant notamment à l’éclat de la République. On retrouve chez les humanistes et les pragmatistes l’ambition de former l’existence humaine à oser savoir, à s’exprimer et donc à délibérer collectivement. Un même humanisme civique, qui veille à articuler la puissance créatrice des caractères avec l’édification de la cité, nourrit l’antique et le moderne. Cet humanisme me paraît être le rempart de toute libre pensée, aujourd’hui mise en péril autant par le conditionnement consumériste que par l’humanitarisme lacrymal et compassionnel.

Ces deux postures du système actuel de domination composent d’ailleurs, à mes yeux, deux facettes d’une même évaluation : celle de tenir la vie en déchéance qu’a léguée le christianisme, aux dépens du déploiement productif d’un autre monde de plus grande respiration, de plus grande lumière.


Cet article est également disponible dans le n° 524 de la Raison en vente au siège de la fédération, 10/12 r des Fossés St Jacques 75005 Paris

Ce numéro est également distribué par Vrin


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