La Libre Pensée sur France Culture - 14 août 2011

jeudi 15 septembre 2011
par  libre pensee2
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Bonjour à tous nos auditeurs,

Au micro ce dimanche, Georges-André Morin et Patrice Sifflet du groupe Marianne de la Libre Pensée.

Georges-André, nous sommes à la veille du 15 août. Pour les catholiques c’est l’occasion de fêter l’assomption de la vierge Marie. Pouvez-vous nous éclairer sur l’origine de cette fête ?

GAM. : C’est une fête importante, c’est tous simplement le point culminant des vacances d’été. Dans les stations touristiques, les fêtes du 15 août sont le pendant de celles du 14 juillet selon que l’estivant est aoutien ou juillettiste et non pas républicain ou catholique pratiquant.
De plus cette date a été fête nationale durant les régimes pseudo-impériaux du 19ème siècle, le premier des Napoléons étant né un 15 août. Vous conviendrez qu’il n’y a là pas grand-chose à voir avec la vierge Marie.
Plus proche de la thématique religieuse, quand après 22 ans de mariage sans enfant, Anne d’Autriche attend enfin un heureux événement (le futur Louis XIV), Louis XIII qui avait peut être de bonne raison d’y voir un miracle, décide le 10 février 1638 de consacrer la France à la vierge Marie ce qui induit les processions du 15 août. Par ailleurs de très nombreuses femmes portent le prénom Marie et savent que c’est le jour de la Sainte Marie.
Cela étant si l’assomption de la vierge Marie est fêtée ce jour là depuis le VIème ou le VIIème siècle, ce n’est qu’à une date récente et même très récente sur une perspective historique que cette croyance est devenue un dogme. Celui-ci est proclamé par l’infaillible Pie XII le 1er novembre 1950.

PS : Mais de quoi s’agit il ? Quelle est la différence entre l’immaculée conception dogme proclamé par Pie IX le 8 décembre 1854 dans une bulle Ineffabilis Deus ré-ouvrant un débat théologique vieux de 14 siècles.

GAM : Ce n’est pas du tout la même chose. L’assomption est la conséquence de l’immaculée conception. C’est l’affirmation, ou plutôt la confirmation en dogme d’une croyance populaire selon laquelle Marie serait allée au ciel directement dans son enveloppe corporelle du fait de sa pureté virginale intacte. L’existence de frères et sœurs du christ mentionnés par les évangiles n’est qu’une confusion linguistique bonne pour les protestants, en quelque sorte elle échappe à la séquence mort/résurrection.
L’immaculée conception est le dogme selon lequel Marie, pour pouvoir être la mère de Dieu, a elle-même été conçue sans péché, donc faisant exception au péché originel, (je pense que dans le futur un Pape se préoccupera des grands parents de Marie, et ainsi de suite), ce que contestent bien sûr les protestants.
Comme chacun le sait elle apparaît régulièrement sur terre. Ainsi, alors que Dieu avait laissé les populations amérindiennes dans l’ignorance de ces vérités, elle apparaît peu après la conquête espagnole, au Mexique.
En France elle fit une apparition en juillet 1830, rue du Bac, d’où la fameuse médaille miraculeuse.
Sous la Restauration l’Eglise commençait à se remettre des commotions de la période révolutionnaire, mais on ne peut que saluer l’admirable formulation du Cardinal Archevêque de Quélen, qui résume bien les choses, en chaire à Notre Dame de Paris : « Non seulement notre seigneur Jésus-Christ était le fils de Dieu par son père, mais il était d’excellente famille par sa mère. ».
Il faut noter que ces apparitions parisiennes, comme celle de l’archange Saint Michel à un certain Martin, n’empêchent pas toute cette équipe d’être balayée par les trois glorieuses à la fin du même mois de juillet 1830.
Cependant ces apparitions près du Bon Marché, outre une intéressante opération commerciale, auraient incitées Pie IX à promulguer le dogme de l’Immaculée conception. Il y eu une vive résistance au sein de l’Eglise. L’Archevêque de Paris, en fonction en 1857, fut même assassiné par un prêtre qui le poignarda en criant « point de déesse ! ». Aussi eut elle l’idée simple d’apparaître à Lourdes peut après, s’adressant en patois local à une bergère illettrée et maladive pour bien confirmer les choses : « je suis l’immaculée conception ». Cela aurait du mettre un terme à tous débat. Vous connaissez la suite : les miracles etc.

Elle va réapparaitre ensuite au Portugal, en 1917, à trois bergers. Deux mourront très vite, mais la troisième va survivre, jusqu’à sa mort à 98 ans après une vie soigneusement confinée dans un couvent. L’affaire est d’importance car la vierge Marie fait à ces trois bergers des confidences qu’elle leur demande de transmettre au Pape : les trois secrets de Fatima. La fin de la guerre, la seconde révolution russe, ou bien encore l’arrivée au pouvoir du bon docteur Salazar ou bien une recette de cuisine : on en sait rien. Curieux moyen de communication.

Ces deux avancées dogmatiques, l’Immaculée conception et l’Assomption, surviennent après 14 siècles de calme sur le front de la mariologie, en principe fermé par le concile d’Ephèse en 431. La mariologie est un néologisme que j’ai créé pour désigner le débat sur le statut de Marie et c’est la conséquence directe, inéluctable de la christologie c’est-à-dire le débat sur la nature du Christ tranché laborieusement par le Concile de Nicée en 325. Le Christ, dieu ou homme ? Donc de quoi ou de qui Marie est elle la mère ? D’un Dieu ou d’un homme ?

L’évêque de Constantinople, Nestorius, soutient avec bon sens qu’à partir du moment où le Christ ayant la double nature de dieu et d’homme, il est plus simple de dire que Marie est mère du Christ, plutôt que mère de Dieu ce qui est réducteur, et a fortiori mère d’un homme.
Nestorius relève le risque de revenir indirectement aux grandes hérésies qui ont marqué les premiers débats christologiques. Cependant la position de Nestorius suscite une vive opposition exprimée par l’Evêque d’Alexandrie, Cyrille, devenu depuis Saint Cyrille. Celui-ci s’enhardi jusqu’à dresser des libelles à l’Empereur et à ses sœurs, ce qui a pour effet dans un premier temps de choquer et d’agacer la Majesté de la cour impériale. Le premier mouvement de Théodose II est donc de soutenir son évêque. Il convoque, prérogative encore impériale à cette date, un concile à Ephèse.

PS : Pourquoi ce concile se tient il à Ephèse ?

GAM. : Mais parce que Marie aurait vécu dans cette ville où aurait eut lieu son assomption. Cette légende n’a bien entendu aucun fondement dans des textes évangéliques par ailleurs très succincts sur Marie.
Je crois à la limite qu’il doit y avoir sur son nom, plus d’occurrences dans le Coran que dans les Evangiles.

PS. : C’est important de souligner ce point. On est en somme dans une construction permanente à partir des premiers conciles.

GAM. : Tout à fait. Dès l’Edit de Milan qui permet à cette nouvelle religion d’exercer son culte à l’air libre, on assiste à de formidables et violentes querelles de Goupillons. La plasticité floue, pour être gentil, des textes évangéliques, permet beaucoup d’interprétations. Au final les arbitrages ultérieurs sont le reflet de rapports de forces et d’interprétations politiques.

PS. : Pourquoi cette construction autour de Marie et pourquoi Ephèse ?

GAM. : Je crois que cela s’explique assez bien par le contexte du 4ème siècle où se généralise le culte des Saints, astuce par laquelle l’Eglise offre un substitut habile aux innombrables divinités traditionnelles. Vous noterez que l’idée ne s’est pas perdue, et même la liste est régulièrement actualisée. Vous avez un Saint patron pour à peu près toutes les activités, et pour toutes les guérisons ! Pensez-y la prochaine fois en cas de verrue plantaire ou de varices. Et n’oubliez pas d’accrocher vos clés de voitures à un porte-clés dédié à Saint Christophe et si possible béni par le curé du coin.
Or Ephèse était le lieu d’un sanctuaire réputé dédié à Artémis, une des sept merveilles du monde, incendié puis reconstruit. Artémis, Diane chez les romains, était l’avatar de la déesse mère que l’on retrouve pratiquement dans toutes les religions primitives. Marie joue donc un rôle de substitut dans ce culte symbolique. Curieusement la substitution révèle une consécration matérielle puisque les colonnes de l’ancien temple d’Artémis seront démontées et transportées à Constantinople sous Justinien.

Mais le Concile réunit en 431 condamne finalement les thèses de Nestorius. En effet Cyrille d’Alexandrie fait preuve d’un activisme remarquable. « Il est temps de justifier les accusations injustes, mal fondées et malignes de Saint Cyrille. Les procédures de Saint Cyrille furent tout à fait irrégulières, on ne vit jamais un jugement plus précipité ni plus empreint de passion. On n’employa qu’une séance à le citer, à examiner les écrits Nestorius et de Cyrille mais celui-ci briguait la séance. Il fit commencer le Concile sans attendre les évêques et le légat du Pape. » (Histoire des Papes, François Bruys, Tome 1 – p.207).

PS : Cela me rappelle des choses. Ce mode de conduite d’assemblée est resté un modèle pour certains !


GAM. : Vous ne croyez pas si bien dire. Certes le déviationniste de droite n’est pas encore inventé, mais les vipères plus ou moins lubriques apparaissent à l’époque dans le vocabulaire polémique.

PS. Mais dites-moi ce Cyrille d’Alexandrie, n’est ce pas celui qui apparaît dans le film d’Alejandro Amenábar « Agora » qui évoque la destruction de la bibliothèque d’Alexandrie et l’assassinat de la mathématicienne Hypatie ? Dans ce film il est souligné la responsabilité écrasante dans ces crimes de l’évêque Cyrille. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce personnage ?

GAM. : Nous parlons du même homme. Rappelons les faits qui constituent la trame en deux parties de ce film remarquable et en même temps très pédagogique. La première partie se déroule en 391 quand corrélativement à la destruction des temples antiques, la bibliothèque d’Alexandrie est détruite. Et non pas lors de la conquête arabe comme l’on cherche parfois à la faire croire.
On voit les deux figures contrastées du philosophe Théon, père de la mathématicienne Hypathie, et de l’évêque Théophile.
Puis en 414, Hypathie, mathématicienne et philosophe réputée à son tour, et bien que non chrétienne est une personne respectée et même écoutée du gouverneur Oreste. Or, Cyrille neveu et successeur de Théophile à l’évêché d’Alexandrie, toujours en avance sur son temps, excite la populace et fait expulser la population juive de la ville après quelques pogroms. Le gouverneur veut sanctionner au nom du maintien de l’ordre. Cyrille suscite une émeute au cours de laquelle Hypatie, censée être la conseillère du gouverneur, est enlevée, promenée nue dans la rue, lapidée et son corps coupé en morceaux.

Si je voulais résumer le personnage : un peu voyou en assemblée générale mais un peu assassin dans son évêché.
Curieusement l’homme qui a formalisé le culte marial a au préalable sacrifié une femme réputée également vierge et de haute moralité
.

PS. : C’est un de ces saints qui font désordre et que l’Eglise moderne occulte aujourd’hui ?

GAM. : Figurez vous qu’il n’en est rien. J’ai découvert son apologie par Benoît XVI Ratzinger dans l’Observatore Romano (Octobre 2007) : « Cyrille, gardien de l’exactitude, gardien de la vrai fois. A la mort de son oncle Théophile, encore jeune, il fut évêque de cette influente église d’Alexandrie qu’il allait gouverner avec grande énergie pendant 32 ans ; visant toujours à en affirmer la primauté dans tous l’Orient, renforcée encore par ses liens traditionnels avec Rome. Grace à des alliances judicieuses, il obtient à plusieurs reprises que Nestorius soit condamné etc. ».
Finalement la malheureuse Hypatie a été la victime d’un trop plein d’énergie par un évêque dynamique et plein d’exactitude.

PS. : Mais enfin avez-vous une explication sur le fait que le Pape Ratzinger a choisi ce moment pour faire un panégyrique public de ce Cyrille.

GAM. : Je vois plusieurs explications. Si je reviens sur l’affaire d’Hypatie : la trilogie pogrom antisémite, destruction d’une bibliothèque ou d’un temple et une lapidation c’est parlant. Qu’est ce qui peut choquer un théocrate ?
En termes d’achalandage, le culte marial est trop important pour que l’on soit regardant sur ses origines historiques qui ne changent d’ailleurs rien au fond. Et l’on est dans une époque où l’Eglise a un problème avec la femme et c’est un problème qui dure.
Et puis surtout ne perdons pas de vue les jeux politiques de l’époque. Dans cette affaire il y a la mise en échec de l’Evêque de Constantinople, donc un jeu à trois, dont l’évêque de Rome l’obscure Célestin Ier finira par être le premier bénéficiaire.

Je ne sais pas à quelle profession ce saint énergique a été affecté. Il aurait pu être le saint des bourreaux mais avec la disparition progressive de la peine de mort ce n’est pas espérons le, une fonction d’avenir.

PS : Je vous propose d’y réfléchir cet été. Merci Georges-André.


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