La Libre Pensée sur France Culture - 12 juin 2011

lundi 27 juin 2011
par  libre pensee2
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Auditrices, Auditeurs, bonjour.

Au micro, David Gozlan, Secrétaire général adjoint de la Fédération Nationale de la Libre Pensée.
Nous reprenons notre cycle d’émissions consacrées à notre question à l’étude «  Quelle instruction, avec quelle pédagogie pour quelle émancipation ?  ».
Nous recevons aujourd’hui «  L’Ecole émancipée  » et plus particulièrement Danielle Czaczynski et Nicolas Benies directeur de publication. Je vous laisse vous présenter.

N. Benies  : Je suis le Directeur de publication de cette revue qui existe depuis 1910 et qui est fondamentalement liée à toute l’histoire du mouvement ouvrier. La volonté de la revue c’est d’être un instrument de réflexion pour les syndicalistes et en même temps se préoccuper de toutes les questions pédagogiques qui sont des questions importantes quand on veut mettre en place la réussite des jeunes et des élèves, de se convaincre que la pédagogie fait partie intégrante de tous ce qui est esprit critique et mise en place d’un esprit critique qui permet aux futurs citoyennes et citoyens d’agir sur le terrain social et politique et évidemment syndical.
De notre point de vue notre revue permet de pouvoir mettre en œuvre un certain nombre de réflexions qui touchent l’ensemble des domaines, tant économique que social. On veut être un instrument de réflexion général pour l’ensemble des participant(e)s du mouvement ouvrier.

D. Czaczynski  : Ce qui est intéressant sur le plan historique et sur le plan de la pratique aujourd’hui, c’est d’avoir une revue qui a traversé 100 ans d’histoires du mouvement syndical avec des formes différentes. A l’origine la revue « L’Ecole émancipée » était un peu le flambeau des syndicats révolutionnaires c’est-à-dire les syndicats du début du siècle, qui ont créé les bourses du travail, qui ont créé toute une série d’outils pour que les travailleurs, la classe ouvrière puisse s’organiser et s’émanciper. Ils l’ont fait à travers une expérience de pratique sociale et au moment où le syndicalisme naissait chez les instituteurs ils se sont posés la question de savoir si il fallait principalement mettre l’accent dans leurs revendications sur la question du statut de fonctionnaire (les instituteurs n’étaient pas du tout indépendants mais sous la pression des potentats locaux et avaient du mal à fonctionner, à rêver, à inventer une école qui soit indépendante des pouvoirs locaux) et est-ce que la priorité du syndicat enseignant devait être les questions de l’école sous toutes ses formes.
Notre revue a gardé ce double axe n’opposant pas le revendicatif au pédagogique et à la transformation de l’Ecole. Je crois qu’à travers les formes différentes du syndicalisme auxquelles on a été confronté en 100 ans, y compris au sein de la Fédération Unitaire de l’Education au moment de la CGTU dans les années 30, elle a gardé ces axes là et celui qui animait particulièrement les débats pédagogiques au moment de la Fédération Unitaire de l’Enseignement s’était Freinet. Un de ceux qui ont poussé le plus loin possible la réflexion sur l’enseignement, l’émancipation, le statut des élèves, les formes d’auto-organisation et la démocratie au sein de l’école.

D.G. : vous avez en tous les cas l’air armés pour répondre à la question. Je sais qu’elle est complexe, nous avons reçu un certain nombre de syndicats qui s’en sont un peu étonnés, mais vous, comment tenteriez vous d’y répondre ?

N.B. : Les questions qui se posent autour de l’émancipation sont des questions qui se sont toujours posées au mouvement syndical quel qu’il soit, et particulièrement à la Fédération de l’Enseignement dans un premier temps. C’est vrai qu’on est entré dans un monde de plus en plus complexe dans lequel l’école joue un rôle de plus en plus grand et tous ce qui va dans le sens de la formation et de la formation critique est absolument important à développer. Le problème c’est que nous sommes dans un monde où les politiques d’austérité ont comme conséquence la suppression des dépenses publiques et particulièrement la remise en cause du service public d’éducation et cette remise en cause fait qu’il est de plus en plus difficile aux enseignants et à l’ensemble des personnels de l’Education de faire réellement leur travail. Nous avons une situation qui ressemble beaucoup à ce qui existe dans la plus part des autres groupements, que se soient les entreprises ou les services publics : il y a un stress au travail qui est énorme.
Aujourd’hui on ne peut plus faire son métier convenablement et la conséquence c’est que l’on intériorise, on culpabilise la manière dont justement on ne peut pas mettre en œuvre la réussite de l’ensemble des élèves. Je crois que nous sommes entré dans un monde qui est un monde complètement fou, absurde parce qu’il va contre la possibilité d’avenir.

D.G. : Si je comprends bien, on ne peut plus instruire, on ne peut plus en tant qu’enseignant développer sa pédagogie, ou le carcan est tel qu’en sortant de l’école les enfants ne peuvent plus s’émanciper.

D.C. : Non. Le débat n’est pas entre instruire ou éduquer. C’est un débat qui est complètement dépassé. Ce qui est sapé aujourd’hui, ce sont les bases mêmes d’une école unique, ce qui est encore plus grave parce qu’à transformer l’école telle qu’on la transforme, on favorise ceux qui sont issus d’un milieu social favorisés, qui ont des pratiques sociales de lecture, d’information, d’éducation données dans la famille. Pour d’autres, parmi les classes les plus défavorisées à partir du moment où le travail de l’école va se réduire à les doter d’instruments sans leur donner la perspective d’un progrès pour tous les élèves dans une dynamique d’école unique ; à partir du moment où l’on commence à dire « il y a des élèves qui peuvent, il y en a qui peuvent pas », on instaure une école à 2 vitesses. On induit des formes d’organisation et de travail dans les classes qui font que certains élèves vont bénéficier de l’école, d’autres ne vont en bénéficier car ils n’en ont ni les codes ni les normes ni les références. Ce que l’école avait réussi à faire dans les années 1930-1980, on est en train actuellement de voir un clivage s’instaurer à l’intérieur des écoles, et du coup on a des situations explosives là où la crise sociale est la plus forte. Tout est fait pour continuer dans cette dynamique là au lieu d’apporter des réponses. Les enseignants étaient porteurs de réponses et d’égalité. Ce qui renvoie au stress des enseignants c’est avoir le sentiment, malgré l’investissement, malgré le travail fourni, malgré des réflexions sur les pratiques pédagogiques, que tout ce que l’on fait se heurte à une sorte de mur, de fatalisme, qui fait que l’inégalité est au bout du chemin et pas l’égalité.

D.G. : Je rebondis justement là-dessus, sur cette fracture. J’ai lu le dernier livre de mes amis et camarades Michel Eliard, Michel Godicheau et Pierre Roy « La revanche du parti noir. La lente mise à mort de l’école publique » (préfacé par H. Pena-Ruiz – Ed. Abeille et Castor), et dans ce livre les trois auteurs expliquent, notamment en citant la dictée de 6 lignes de juin 2000 pour le brevet des collèges, « relevons dans les protestations qui fusèrent de nombreux jurys, cette citation de recommandations qui leurs étaient adressées pour guider leur travail de correction de la dictée et des questions : on n’exigera pas naturellement une phrase entièrement rédigée » et les auteurs de dire « le niveau d’exigence de la dictée de la fin d’école élémentaire en 1981 est au moins par la longueur et la difficulté deux fois plus élevé que celui de la fin du collège en 2000 ». Qu’en pensez-vous ?

D.C. : L’affaire est compliquée. Elle est compliquée pour deux raisons. D’abord, le nombre d’enfants qui arrivaient à ce niveau d’étude il y a 30 ou 40 ans ne correspond pas à la réalité d’aujourd’hui où toute la classe d’âge globalement va jusqu’à la fin du collège. Et donc lorsque l’on faisait une sélection avec 25, 30, 40% des élèves concernés ou 100% des élèves concernés on n’a pas le même degré de réussite.
L’autre dimension, beaucoup plus complexe, qui touche au contenu à enseigner de l’école, se pose de la manière suivante selon moi : on avait donné comme fonction à l’école primaire et au début du collège, il y a 30 ou 40 ans, de travailler surtout sur les instruments du savoir.

D.G. : les instruments liés à la pédagogie.

D.C. : Pas uniquement de la pédagogie. Pour savoir lire et écrire il faut connaître les techniques de lecture. D’où de temps en temps des débats qui ressurgissent sur « avant c’était mieux quand on enseignait le B-A-BA », ce que je conteste complètement.

D.G. : On parle de méthode globale, semi-globale. On en est où aujourd’hui ?

D.C. : On ne parle plus de méthode globale ou semi-globale, on dit que lire c’est à la fois déchiffrer et comprendre. Il faut un travail à la fois sur la connaissance, mais ce travail n’est pas forcément surdéterminant par rapport au travail de compréhension des contenus. Les élèves qui sont de bons liseurs à haute voix mais qui ne comprennent pas le contenu de ce qu’ils lisent ont aujourd’hui des difficultés majeures pour la poursuite de leurs études.
De même qu’il y a encore 40, 50 ans, on attachait une importance première à l’orthographe, or aujourd’hui ce que l’on va faire avec les élèves se n’est pas simplement de l’orthographe : on va travailler la littérature, on va avoir une réflexion sur la manière dont s’organise la langue, on va ensuite sur d’autres domaines que le français comme les mathématiques, les sciences, l’histoire, avec des questions qui se sont élargies du point de vue des connaissances. Les connaissances qu’il y a 30, 50 ans ne sont plus les mêmes aujourd’hui.

D.G. : C’est le propre de l’homme et de son histoire !

D.C. : Oui mais du coup il y a un problème de choix des noyaux conceptuels de savoir qui n’est pas fait.

D.G. : Peut-on en conclure que l’élève en sait plus aujourd’hui ?

N.B. : On peut dire ça. Le problème qui est posé aujourd’hui, c’est qu’il y a une diminution du niveau. C’est ce que l’on dit. Les élèves d’aujourd’hui auraient un niveau moindre que ceux d’hier. En fait ce n’est pas comparable. Ce que l’on demande aujourd’hui à un élève de l’Education nationale, de la maternelle à l’Université, est sans commune mesure avec ce que l’on demandait aux élèves avant. Il faut comprendre que la massification des années 60 a aussi des conséquences sur les contenus et sur les formes d’apprentissage qui existent. Ce ne sont plus les mêmes.

D.G. : Pourtant vous dites « il y a une fracture ». Ils en connaissent plus mais en même temps il y a une fracture. Je voudrais comprendre.

N.B. : Il y a une fracture qui vient d’autres choses. Il y a une vraie crise de l’école. La crise de l’école en France vient aussi de la crise d’un modèle. Le modèle français est un modèle d’assimilation. Il n’y avait pas d’intégration, on ne reconnaissait pas les cultures spécifiques, on ne faisait pas en sorte que ces cultures existent au sein de l’école, il y avait une seule langue : la culture commune française.
Quand on nous parle aujourd’hui de l’identité française, qui est une question complètement délirante, cette identité elle se trouve à l’école, là où l’on apprend la culture commune, la langue commune.
En France on avait ce modèle qui aujourd’hui éclate sous les coups de la crise sociale, économique, écologique, de toute cette crise qui en fait est une crise de civilisation, culturelle.
Face à cette situation c’est vrai qu’il y a une sorte de remise en cause de la laïcité. Tout ce qui a trait aujourd’hui à cette question est très mal traité. Marine Le Pen a une vision de la laïcité qui n’a aucun rapport avec la laïcité puisqu’elle s’adresse simplement à « des français de souche », ce qui n’existe pas par ailleurs !
Cette crise de l’école qui réfracte d’une certaine façon la crise de la société, peut être une chance pour tout le mouvement ouvrier et syndical.

D.G. : Comment ?

N.B. : On peut prendre en compte cette situation qui est que c’est une crise d’un modèle, un modèle d’assimilation, et faire en sorte que puisse naitre un autre modèle qui puisse mettre en avant l’esprit critique, d’autres types de formations. Je suis professeur d’économie ; regardez les livres d’économie qui sont proposés aux élèves de lycée, c’est une honte ! Aujourd’hui où il y a une crise du libéralisme on veut enseigner de nouveau aux enfants des écoles le libéralisme !

D.G. : Oui parce que ça c’est une forme de la pensée unique !

N.B. : Oui mais on peut prendre tous cela en compte pour dire qu’aujourd’hui il faut reposer toute la question à la fois de l’éducation, de la formation, dans un sens qui soit celui de l’émancipation. Tout à l’heure on parlait de l’approfondissement des inégalités, aujourd’hui il faut lutter contre les inégalités sociales, il faut dire comment nous pouvons le faire et prendre tous cela en compte pour dire qu’il nous faut un modèle d’école alternatif.

D.G. : L’actualité nous sert aussi. Quand on parle de fracture, nous dites il y a moins de moyens aussi dans l’école. Je vais vraiment me faire l’avocat du diable là, mais on vient d’annoncer cette semaine qu’il y aurait 17 000 emplois en plus.

D. C. : Non ce ne sont pas 17 000 emplois en plus ce sont les recrutements. Il en aurait fallu 33 000.

D.G. : Ce sont de vrais enseignants qui vont être recrutés ?

D. C. : Ce sont de vrais enseignants qui ont fonction d’être titulaires. Le seul problème c’est que l’on a supprimé la formation professionnelle des enseignants. Les 17 000 de la campagne publicitaire du gouvernement ce sont les 17 000 postes ouverts au concours de recrutement du 1er et 2nd degré.
Ces enseignants sont formés à l’Université sans pratique professionnelle, sans réflexion sur la pratique professionnelle ce qui va amener une pression et un stress amplifiés. C’est un métier qui s’apprend, ce n’est pas inné, ce n’est pas un don. Il y a des pratiques professionnelles, il y a un travail sur les contenus, sur les formes de transmission, sur les formes d’organisation de la jeunesse, sur la manière dont la jeunesse fonctionne. Les jeunes ont changé dans leurs habitudes, dans leurs références. La société a complètement évoluée. Nous ne sommes plus dans une société qui faisait de l’école le lieu de l’unité nationale. C’était sa première fonction : transmettre des éléments de culture et favoriser l’unité nationale.
Nous nous battons syndicalement pour que ce ne soit plus cet objectif là qui soit déterminant mais le travail sur l’esprit critique et une ouverture sur l’ensemble des problèmes posés à la société.

D.G. : Je vous remercie et à bientôt pour une prochaine émission.



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