Ethique laïque et unité de la République

Philippe Forget
lundi 14 mars 2011
par  federation nationale
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Progrès de la Raison, vertus civiques et transparence publique

Là où l’inconscience dogmatique voit une nature intangible des choses, la conscience moderne voit un monde en mouvement dans lequel les forces humaines inscrivent leur jeu créateur. Il n’existe pas un ordre des choses fixé à jamais parce que les forces productives, mondaines et humaines, déploient une puissance de transformation qui l’excède tôt ou tard. Aux fins de l’excellence humaine, le citoyen doit savoir comprendre et orienter ces forces. A son endroit, en effet, ces forces ne sont pas nécessairement productives et peuvent l’entraîner dans les ténèbres. Le citoyen doit lutter pour que la puissance engendrée ne soit point contre-productive à son humanité, la réforme une contre-réforme et la révolution une contre-révolution. Ce qui a le visage du nouveau n’est pas toujours moderne et la progression humaine peut être résistible, férocement contrariée. Les idéaux modernes exigent un effort constant, un travail permanent. Obscurantisme et archaïsme naissent de la facilité, la soumission de l’abandon, l’ignorance de la séduction. Il est plus aisé d’être servile que d’être libre. La tâche humaine exige davantage que la tâche divine. Marat avait vu juste : le peuple « court au-devant de ses chaînes », s’il ne s’instruit pas, s’il ne se forme pas à la lutte. Partant, la laïcité ne se réduit pas à un simple formalisme juridique, elle ouvre au citoyen un espace de lutte politique et éthique par lequel il élève son humanité.

La laïcité exige du corps civique de la République qu’il suive aussi l’éthique publique qui lui est nécessaire. Cette éthique ne prétend pas régenter les mœurs privées, mais seulement conditionner la pratique publique de la Raison. Cette pratique requiert donc l’exercice de vertus qui donnent sa clarté à la délibération civique. Car la République ne défend pas des « valeurs », notion confuse et issue de l’économie libérale, elle vise des idéaux, obéit à des principes et se règle selon des normes constitutionnelles. Dans cette perspective, l’humanisme civique cultive des vertus publiques, sans céder à la facilité publicitaire de l’appel aux « valeurs ». En revanche, si le régime politique de l’oligarchie se goberge de « valeurs », c’est qu’il veut nous faire croire que la liberté, l’égalité et la fraternité sont déjà réalisées et qu’en tant que « valeurs » vécues, elles sont menacées par tout bouleversement démocratique. Il n’en est rien évidemment puisque les idéaux et principes républicains sont défigurés par la pratique imposée de la « valeur » extraite du rendement et de la rentabilité. Dans leur incantation aux « valeurs », proférée ad nauseam, ploutocrates et technocrates espèrent arrêter l’histoire. Pour eux, les Droits de l’Homme recèlent juste des formules ensorcelantes dont l’usage médiatique sert à charmer les populations. La liberté et l’égalité se réduisent sous leurs yeux cupides à de juteuses valeurs du marché électoral.

C’est ainsi que manquent à ces esprits perfides, les deux vertus nécessaires à toute parole publique : la loyauté et la probité. D’une part, un citoyen qui ne se veut pas loyal à la cause républicaine n’est pas un citoyen et il se prépare à être un serf ou un despote. D’autre part, une rationalité qui dissimule ses motifs et biaise ses méthodes ne forme pas une raison civique et elle conspire à justifier des décisions arbitraires. La probité matérielle et intellectuelle accompagne nécessairement la liberté de conscience, sans quoi l’expression démocratique se voit égarée vers de troubles enjeux. Emancipant le Peuple des tutelles sectaires, la laïcité n’entend point le livrer à d’autres logiques sectorielles. La transparence de la sphère publique, de ses questions, solutions et actions, est une nécessité politique du corps républicain. Comment la Raison peut-elle travailler par tous et pour tous, si des forces sectaires obnubilent la sphère publique ? Comment cette même sphère peut-elle subsister si la raison affichée forme le faux nez de seuls calculs particuliers ? La Raison ne peut travailler universellement dans le théâtre des dissimulations. La Cité est la dupe de pouvoirs régressifs dès qu’elle délibère avec des voix duplices, des paroles de mauvaise foi, qui détournent le bien public vers leurs appétits partiaux. Hormis qu’il soit mené dans le respect de la probité, le discours de l’intérêt général conduit au bavardage ou au marchandage. Les progrès de la Raison s’effectuent dans un climat de probité, sous peine de subir la déloyauté des oligarques et leurs mœurs de satrapes. A rebours de toute morale de soumission, l’éthique laïque forge des caractères soucieux de probité commune.

Les pièges de la « société civile » : lobbying religieux et « gouvernance »

Ainsi la laïcité apparaît au cœur d’une politique de la liberté : elle affranchit la conscience humaine des pouvoirs cléricaux, elle la rend citoyenne, elle la fait souveraine de la res publica. Ce faisant, le citoyen acquiert l’autonomie de sa conscience politique et s’érige en sujet historique : soit il progresse vers sa plénitude, soit il régresse vers le chaos des appétits. Or, il n’y a pas de progrès sans travail ouvrier de la Raison dont l’efficace requiert et la probité des acteurs politiques et la transparence des affaires publiques. A ce propos, il importe de souligner combien la laïcité n’exhausse pas la « société civile », ce remugle d’envies où chacun est le jouet de chacun comme l’a bien vu Marx, mais élève la société civique des producteurs. Le combat laïque, en promouvant d’emblée une société de citoyens, accouche d’une société politique dans laquelle aucune « élite » autoproclamée ne peut prétendre diriger les sujets passifs d’un milieu civil. D’ailleurs, dès que l’on sait parler politiquement du Peuple, le terme de « société civile » révèle sa fonction duplice. Quand le technocrate gargarise l’opinion de ce vocable, il avoue qu’il divise le corps républicain pour mieux en usurper l’autorité. Du coup, on ne s’étonnera pas que la classe parasitaire invite les représentants religieux à envahir l’expression démocratique au nom de la « société civile ».

Non point que celle-ci n’existe pas, mais tout le propos de la démocratie civique vise à la dépasser par la constitution de la République. Au contraire, dans cette logique du marché qui sape l’unité indivisible du Peuple, la stratégie poursuivie par la technocratie apatride consiste à ruiner la laïcité en la remplaçant par la multiplicité des lobbies confessionnels et ethniques. La clameur revendicatrice des clientèles étouffera la voix sociale des producteurs autant qu’elle disloquera leur association républicaine. La « laïcité positive » ne signifie pas autre chose que l’intrusion du lobbying religieux dans la conduite des affaires publiques et de la question sociale. Comme les chefs de clientèle sont dénués de toute probité envers l’intérêt général, ils poursuivent par définition leur seule expansion sectaire ; leur rôle a pour effet de tordre la conscience éthique du citoyen. Les pouvoirs tribalistes l’incitent à s’identifier à une cause religieuse, à se réduire à une nature religieuse, de sorte que le citoyen prenne leurs soucis particuliers pour des questions universelles et leurs injonctions pour des vérités essentielles. Fixé à sa nature religieuse, l’individu perd l’usage politique de la Raison et oublie son inscription dans le procès du travail commun. Il confond bientôt la grégarité confessionnelle avec la fraternité civique. Il craint aussi tous ceux qui ne partagent pas son assignation identitaire : une violence stérile germe dans le choc des communautés immobiles. Chez lui, la passion des préjugés a aboli la probité de la raison.

Le technocrate se réjouit dès lors que l’unité rationnelle de la Cité se fissure sous les assauts de l’incohérence civile. Dans l’espace aveugle des appétits, il peut sans vergogne abolir le gouvernement des citoyens et lui substituer la « gouvernance » du système globalitaire. Retranchée derrière la « gouvernance », l’oligarchie, décomposée et décomposante, se veut irresponsable de la destinée humaine. Une mécanique usurière lui tient lieu d’esprit, laquelle s’applique à organiser fatalement la rentabilité des travailleurs. Aucun autre futur n’est possible que celui édicté par les règles et techniques objectives dont le maniement échoît à la technocratie financière et sécuritaire. Aux yeux blanchis de l’oligarque, si le futur est obturé, le passé peut être, en revanche, utilement recyclé. L’enjeu est d’interdire aux forces ouvrières d’engendrer un nouveau monde tout en les condamnant à reproduire à l’infini le cycle du profit, ainsi qu’à admettre la domination des appareils technocratiques. Partant, ces derniers sont chargés de livrer un combat sans merci contre la conscience historique, politique et éthique du Peuple. Intriqué à l’oligarchie financière, réticulé par ses lobbies, l’appareil d’Etat s’autonomise par rapport à ses administrés, se retourne contre sa propre nation et porte la confusion au sein des institutions républicaines. Il fonctionne comme seule force d’exécution du dispositif globalitaire dont l’empire passe par l’arasement des patries républicaines.

Aussi appelle-t-il les associations confessionnelles à se renforcer. Le pouvoir les recycle médiatiquement : le temps de Noël ou celui du ramadan, ne sont-ils pas des événements exemplaires ? Le pouvoir « dialogue » avec elles, conférant ainsi un rôle public à leurs chefs. Il s’ingénie à persuader la foule que ces derniers représentent des fragments du Peuple, et qu’ils ont le droit d’être juridiquement institués comme tels. La République cesse alors d’être fondée sur l’individualité civique, elle mute en agrégat communautaire dont le sort aveugle est livré au marché « démocratique » des fractions et factions. A n’en pas douter, l’oligarchie rêve de dissoudre à terme les positions et oppositions des producteurs dans le tohu-bohu stérile de corporations civiles. Le régime oligarchique, pendant qu’il rénove les féodalités cléricales, conspire à dresser autant d’écrans qui séparent à jamais la conscience des producteurs de leurs intérêts publics. Consentez à être les pions subsidiaires de la gouvernance globalitaire ! Telle est l’implacable injonction que véhicule le recours aux religions.

Recyclage technocratique du religieux et défiguration de la République

L’Etat qui devait simplement gérer l’organisation civile des cultes érige leurs instances en partenaires d’un nouvel ordre politique et moral. Sur le plan sémantique, la République des citoyens est remplacée par une société française, composée de chrétiens, musulmans, juifs, etc., avec quelques humanistes et athées, par-ci par-là. Une sociologie religieuse, d’ailleurs trompeuse car elle confond coutumes et croyances, tient lieu de norme politique. On soumet un principe constitutionnel à la contingence d’une démographie confessionnelle que l’on interprète selon des intérêts opportunistes. Et la laïcité républicaine est bien vite considérée comme une opinion spirituelle parmi d’autres, ses militants fustigés comme « laïcards ». On s’ingénie à lui retirer son sens constituant, sa raison unitaire et sa puissance ouvrière. Sous couvert de pragmatisme, l’arbitraire s’étend. La technocratie félonne détricote l’armature républicaine du Peuple : des rationalités sectaires sont employées à décomposer la Raison universelle du citoyen par l’exercice de laquelle celui-ci se fait l’auteur politiquement souverain du progrès commun.

La Raison est davantage qu’une faculté, c’est une visée. Sitôt que la Cité oublie sa dynamique, tout projet opératif s’estompe et la première stagne dans l’ordre usé des castes parasitaires. Les satrapes de la domination planétaire exultent à l’idée d’évacuer les reliefs historiques et politiques des Républiques, et ainsi de se vautrer pour toujours dans leur bauge financière. Leur communication de propagande n’a de cesse de répandre partout le mensonge et l’obscurité. Elle taraude les esprits, tout à la fois de craintes, de peurs et de boniments humanitaires. Les archontes du Capital s’emploient à contaminer le genre humain de leur sénilité historique, à coup de confusion et de séduction. Tout paré de compétences, le technocrate apatride joue de sa flûte humanitaire afin de charmer les citoyens de la République, qu’il destine à l’errance infinie dans les circuits de l’usure. Se conformer aux ordres passés, et à leurs autorités dépassées, voilà la recette qu’il chante aux oreilles des peuples inquiétés. Par là, il les incite à se plier devant le sabre et le goupillon, à honorer la crasse de leur esprit, enfin à se sacrifier sur l’autel de la sainte mondialité. La misère de la conscience favorise la misère de l’appareillage sécuritaire des sociétés précarisées.

Quel ordre le citoyen peut-il, en effet, attendre du recyclage technocratique des pouvoirs religieux ? Cet ordre n’en est pas un, mais le dédale du minotaure, tapi dans la nuit de l’esprit. Greffer une tête religieuse sur le corps politique de l’homme moderne, équivaut à jeter le citoyen en pâture à la domination convulsive d’un cerveau halluciné. Si la République s’abandonne à cette créature hybride, une sinistre difformité en sera la rançon. Comme la soif d’expansion et la clôture de leur univers interdisent aux esprits cléricaux d’accéder à la Raison générale de la sphère publique, ils restent envoûtés sur eux-mêmes, haineux de toute progression. Les instituer comme acteurs publics revient donc à défigurer le visage unitaire de la République. C’est livrer le citoyen à la voracité de pouvoirs ténébreux qui en demanderont toujours plus. Dans le labyrinthe du monde, le citoyen suit l’usage de la Raison pour s’y retrouver ; le grever de masques religieux ne fait que l’aveugler puis l’immoler aux mâchoires du prêtre-minotaure.

Les religions dans la République et non de la République

La République, armée de l’humanisme civique, opère le procès civilisateur. Cultiver la Raison, notre Raison : tel est le motif unique qui trame l’âge moderne et combat dialectiquement les forces contrariantes. La politique républicaine et démocratique s’anime de la culture de la Raison, de sa tradition et de son horizon. La dite « culture de la diversité », laquelle n’est pas une culture mais une somme incohérente de mœurs et d’usages, reste nécessairement impuissante à former l’espace de la chose publique, sauf à confondre celle-ci avec le marché des tribus. La diversité des cultes, croyances ou crédulités, et de leurs mœurs relève de l’étiage civil et privé de la société. Elle ne saurait rentrer dans la constitution politique du Peuple, à peine de le dilacérer et d’abolir sa raison unitaire.
Or, il est des voix publiques qui entreprennent cette régression. Pendant qu’elles agitent le recours au religieux, elles décomposent le sens commun du bien public. Vicieusement, elles tentent d’étouffer la question sociale sous de faux problèmes religieux qui sont échafaudés en enjeux politiques. Pourtant la laïcité a déjà tranché, bien que les pouvoirs régressifs fassent mine de l’ignorer. Dans notre démocratie civique, rien n’autorise les pouvoirs publics à traiter les convulsions de pratiques confessionnelles comme si elles participaient de l’intérêt général. L’Etat n’a pas à se soucier du point de vue d’une association cultuelle, il a à garantir la liberté du culte en sachant néanmoins la subordonner aux impératifs de souveraineté populaire, d’instruction publique et d’ordre public.

Il n’y a pas des religions de France mais des religions en France, ou plus précisément car le vocable de « France » ne désigne pas un principe politique, il n’y a pas des religions de la République mais des associations cultuelles sur le territoire de la République. En effet, un culte ne jouit ni de l’universalité de la raison politique, ni de l’universalité de la raison ouvrière ; il ne participe pas à la mise en œuvre des Droits de l’Homme et du Citoyen, et pas davantage au progrès des forces du Travail. Stérile en matière d’utilité publique, il serait inique qu’il bénéficie d’une quelconque faveur de la République. Dès lors, L’Etat n’est pas tenu de se préoccuper de l’enseignement des cultes et de soutenir leurs pratiques rituelles et leçons privées. En outre, dans la perspective des libertés cultuelles, L’Etat n’est pas en droit de s’immiscer a priori dans le contenu des confessions : la séparation laïque les protège de toute manipulation étatique. Mais, s’il s’avère a posteriori qu’une pratique confessionnelle viole les principes de la République, ses responsables encourent les peines prévues par la Loi. L’expérience de la liberté prévaut sur les besoins de la sûreté.

Puisqu’elle sépare les Eglises de l’Etat, la Loi de 1905 établit une norme intangible : les organisations religieuses compteront sur leurs seules forces pour maintenir leurs positions au sein de leur concurrence civile, cela évidemment dans le strict respect de la souveraineté nationale et de la Loi républicaine. Ce n’est pas à la laïcité à s’adapter aux religions, mais aux religions à s’adapter à la laïcité. Vouloir greffer la religion sur le corps institutionnel de la République relève d’un esprit de Concordat. La déloyauté politique engendre ici la régression historique.
Le pouvoir déloyal qui vide la laïcité de sa puissance directrice menace la forme républicaine du gouvernement. Il est impératif pour le citoyen de s’insurger contre ce stratagème et déjouer les manœuvres dominatrices de l’oligarchie. Il y va du Salut Public. Plus la restauration publique des religions s’insinuera dans les institutions, plus la conscience du citoyen, abusé dans son amour de la liberté, subira la répression. Si la ruse de l’oligarque venait à l’emporter, c’est sa propre arriération spirituelle qu’il imposerait à la conscience collective. En effet, son habileté maligne est tout entière au service de la reproduction illimitée de ses intérêts pécuniaires. Le satrape du capital ignore tout du Progrès ; emmuré dans ses réflexes cupides, il patine dans l’usure des êtres et des choses. Ploutocrates et théocrates adorent la même divinité qui pétrifie la vie ouvrière des hommes. Néanmoins, leur démesure amène tôt ou tard la puissance populaire à leur décoller le chef.

L’unité indivisible du Peuple, le progrès social et la laïcité forgent le trépied politique de la progression humaine. Afin de traverser le dédale du monde, le citoyen s’est tissé, grâce à sa raison inventive, un fil d’Ariane qui a pour nom Laïcité. Quand elle promeut la laïcité, la République met à merci les pouvoirs archaïques et partant, libère la lutte créatrice des producteurs. Tant par l’intelligence des choses qu’elle sollicite, que par la contrainte légale qu’elle exerce, la laïcité relie le Peuple dans la poursuite lumineuse du Progrès. Ainsi, les feux fauves de la Raison nous accordent aux métamorphoses du monde.


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