La Libre Pensée sur France Culture - 13 février 2011

mardi 22 février 2011
par  libre pensee2
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Chers auditrices et auditeurs, bonjour.

Nous continuons notre tour d’horizon des syndicats avec comme thème « Quelle instruction, avec quelle pédagogie, pour quelle émancipation ? ».
Aujourd’hui je reçois Roland Hubert de la Fédération Syndicale Unitaire (FSU), syndicat enseignant. Je vais laisser à mon invité le soin de se présenter.

Roland Hubert : Bonjour. Je suis co-secrétaire du SNES-FSU (Syndicat National des Enseignements du Second Degré), un des syndicats de la FSU.

D.G. : « Quelle instruction, avec quelle pédagogie, pour quelle émancipation ? ». Comment abordez-vous ce sujet ? Comment pouvez-vous y répondre ?

R.H. : Je dirai que c’est un sujet aussi ancien que l’école elle-même. C’est la question de quel citoyen, quel homme on forme.
Je voudrais au préalable, pour que les choses soient claires, dire qu’aujourd’hui cette question est d’autant plus difficile à traiter que l’on est dans une politique éducative qui nie ces dimensions de formation de l’individu et qui par la politique budgétaire fait des pressions telles que cette question de la formation du citoyen est passée au second plan.
On est beaucoup plus dans une logique d’employabilité, de formation d’un travailleur directement utilisable par l’entreprise et les dimensions qui sont fondatrices de l’école de la République, de la formation du citoyen et de l’homme, de son insertion dans la société sont aujourd’hui occultées.
Cela ne nous empêche pas de réfléchir, de continuer à être intelligents sur ces questions là, mais je tenais à préciser que le débat était difficile à cause de cette vision de l’école qui prédomine.

D.G. : Justement, face à cette vision de l’école, quand vous dites que cela nie la formation de l’individu, est ce que vous pouvez préciser ? Comment on peut palier, se défaire de ces entraves ?

R.H. : Il faudrait commencer par reprendre ce qui est un des fondements de l’école c’est-à-dire que l’on est dans la formation d’un individu qui doit s’insérer dans la société et qui doit pouvoir exercer un jugement libre et indépendant par rapport aux phénomènes de société. Je prendrais l’exemple de l’éducation civique : un travail avait été mené pendant un certain nombre d’années sur la question « Quelle éducation civique pour former le citoyen ? » Aujourd’hui on est dans une logique qui consiste à enseigner, ou essayer de faire passer ou faire acquérir un certain nombre de comportements d’obéissance à des règles qui s’inscrivent dans une politique sécuritaire que l’on combat au lieu de porter cette nécessité d’une réflexion sur le vivre ensemble, pourquoi des règles existent et comment les respecter. C’est-à-dire que ces règles ne soient pas imposées sous la forme d’une obéissance aveugle mais assimilées dans le cadre d’une approche du bien public et non comme une soumission individuelle.

D.G. : Vous parlez du savoir vivre. Je dirai savoir vivre, savoir être, ça c’est intéressant effectivement, mais les connaissances, le contenu même des programmes ? Nous avons analysé que le contenu commençait à se déliter, à tomber même en désuétude pour certaines choses. Vous parlez de comportement et de comportements de types sécuritaires, si l’on prend l’éducation civique par exemple on saisie bien en troisième que la question de la notion à la défense a tendance à guider les élèves vers des forums de rencontre de l’armée, de la police, de la gendarmerie. C’est quand même un drôle d’avenir que vous enseignants vous préparez à ces élèves. Est-ce que les enseignants acceptent de donner tous ces contenus, est-ce qu’il y a une forme de résistance ? Ce savoir vivre, ce savoir être d’accord, mais les connaissances quand est il ?

R.H. : Aucune réflexion ne peut se mener de façon efficace et intelligente si elle ne s’appuie pas sur un certain nombre de contenus, de concepts, de savoirs qui ont été intégrés.
Si on reprend l’éducation civique, bien sûr que parler et enseigner l’éducation civique nécessite un certain nombre de connaissances sur ce que sont les évolutions, la structure de la société, les problèmes sociaux, les problèmes d’aménagement du territoire, sur les problèmes de culture. Occulter toutes ces dimensions pour réduire l’éducation civique à un certain nombre de comportements d’obéissance à des règles, ne va pas permettre de rentrer dans une société, où l’individu se sent libre dans une société à laquelle il adhère mais bien contraint de renoncer à un certain nombre de choses pour pouvoir rentrer dans cette société. Toute intégration dans un groupe nécessite d’accepter un certain nombre de règles qui seront d’autant mieux appliquées qu’elles seront comprises et donc la nécessité d’appuyer ça sur un certain nombre de contenus est une évidence.
Quels contenus ? Ils doivent être très larges et toucher tous les thèmes de la société.
On est frappé aujourd’hui, dans la réforme du lycée, quand on nous dit on va revaloriser la série L en étudiant les problèmes du monde contemporain. Et si l’on regarde se qui est mis dans les programmes qui sont en train d’être travaillé sur cette question on s’aperçoit que l’on nous parle beaucoup d’économie, de droit mais très peu de problèmes scientifiques, qui peuvent être liés à l’écologie et au développement durable, très peu de problèmes de santé, d’éthique, d’organisation du territoire par exemple.
Tous ça nécessite de revisiter en permanence quels sont les problèmes importants et fondamentaux que la société va rencontrer dans les années qui viennent plutôt que de s’appuyer sur un modèle existant et d’essayer de perpétuer ce modèle.

D.G. : Que l’on se comprenne bien : est ce que vous êtes en train de dire que nous sommes, à travers l’école, en train de faire de l’élève non plus un citoyen mais que l’on tente d’en faire une sorte de mouton qui suivrait le troupeau ?

R.H. : L’équilibre entre les deux est toujours difficile à trouver car les pressions sont fortes. Il y a un vrai besoin de l’entreprise de pouvoir recruter des personnels qui vont s’adapter très vite à l’entreprise, qui vont rentrer dans le moule de l’entreprise et dans une société libérale telle qu’elle est aujourd’hui construite en France, d’avoir des gens qui vont l’accepter très vite. C’est tout le discours que l’on peut entendre sur la connaissance de l’entreprise. En même temps on sait très bien que les progrès de la société ne pourront être réels que si l’on est capable d’avoir un regard critique sur son activité. Cela signifie d’avoir aussi un regard sur les facteurs sociaux, économiques qui influence la société. La tentation d’un certain nombre de gens qui pensent autour de l’éducation est de minimiser ces facteurs pour avoir quelqu’un qui soit le plus « employable » possible et pas forcément très critique sur l’organisation même de la société. L’équilibre peut être trouvé entre les deux, mais comme je le disais tout à l’heure, c’est un combat qui existe depuis que l’école existe.

D.G. : On a abordé la question de « Quelle émancipation ? », du but et de la finalité de l’école. Aux vues de l’expérience qui a été la nôtre en France, est ce que l’on peut répondre à « Quelle pédagogie ? ». Est-ce que vous avez un regard critique, positif ou négatif, sur les pédagogies qui ont été mises en place ? Ont-elles étaient bonnes ou mauvaises, faut il en tenter d’autres ?

R.H. : Là aussi les choses évoluent. Il est clair que lorsque l’on regarde l’histoire des méthodes d’enseignement, on est passé des méthodes frontales (modèle du maitre et du répétiteur) qui consistent à apprendre par cœur un certain nombre de concepts, à des modèles de mise en activité des élèves avec l’idée de donner sens à ce que l’on enseigne.
Aujourd’hui le débat c’est un peu déplacer avec cette volonté d’une certaine forme de changement de paradigme. On est passé d’une organisation de l’école qui consistait à dire on apprend ensemble, on apprend en groupe et c’est quelque chose de fondamentale car motivant et donnant les clés pour un travail collectif ensuite, à une individualisation. Il faut que chaque individu soit capable de définir son propre parcours. Il faut que chacun établisse très vite un projet en fonction du projet d’orientation scolaire ou du projet de vie, fasse très vite ses choix. Nous il nous semble que c’est aller à l’encontre de ce qu’il faut construire. Il faut permettre aux jeunes de prendre le temps, de travailler, d’aborder un certain nombre de questions fondamentales de la vie, et ça il faut le faire le plus collectivement possible. Mais cela signifie que l’on prend le pari que l’on peut garder ensemble toute une génération sans les trier et sans établir de hiérarchie. Là on se retrouve sur une difficulté majeure des hiérarchies qui existent aujourd’hui dans le système éducatif. A coté des pédagogies il y a les organisations structurelles. On ne peut pas à la fois promouvoir une individualisation des parcours et dans le même temps dire « on n’a pas les moyens » et bourrer les classes à 35.
La question fondamentale derrière ces effectifs, c’est que l’on continue à augmenter le nombre d’élèves par classe, et pour répondre à cette idéologie de l’individualisation, on va prélever quelques heures au cours desquelles on va essayer de prendre les élèves individuellement. Nous considérons qu’il serait plus intelligent et plus efficace de prendre des élèves dans des groupes plus réduits mais de maintenir la structure classe pour continuer à avoir des apprentissages les plus collectifs possibles et d’éviter de tomber dans le piège du « moi j’ai besoin de ça lui il en a pas besoin donc on s’occupe que de moi ».

D.G. : Au regard des chiffres, ce que vous avancez est quand même contradictoire avec ce qui est en train de se faire au niveau du nombre de postes d’enseignants avec 16 000 postes supprimés à la rentrée. Est-ce qu’un jeune, collégien ou lycéen, est à même de faire des choix d’orientation ? Est-ce qu’il est libre ?

R.H. : Les systèmes qui fonctionnent le mieux sont ceux qui permettent une scolarité obligatoire la plus unique possible, le plus longtemps possible. Aujourd’hui la scolarité obligatoire est à 16 ans en France et l’on s’est très bien qu’à partir du collège commencent à apparaitre un certain nombre de parcours différenciés. L’idée n’est pas que tous le monde fasse la même chose tous le temps en même temps mais bien de conserver ce cadre collectif. Au lycée on avait réussi à construire cela avec trois voies de formations avec des séries clairement identifiées qui faisaient que les jeunes n’étaient pas obligés des enseignements particuliers mais plutôt un équilibre d’enseignements qui avaient été pensé et construit avec des objectifs de formation initiale et de poursuite d’étude.
Le renversement qui consisterait à dire on fait un lycée, un collège à la carte où chaque individu choisit le nombre d’heures dans telle ou telle discipline, lui renvoie la responsabilité de ces équilibres et nous pensons que ce n’est pas quelque chose de sérieux. Certains par leur formation, leur milieu social, seront peut être à même de faire des choix efficaces mais d’autres sont complètements démunis par rapport à ces questions.

D.G. : La multiplicité des projets, des contenus, les différences entre établissements amènent à un éclatement. Est-ce que l’éducation est toujours nationale ?

R.H. : L’éducation est toujours nationale dans ses objectifs, dans le recrutement des personnels, dans son mode de financement, mais dans son organisation, avec le renvoi d’un certain nombre de responsabilités au local, elle devient de moins en moins nationale. Le renvoi au local peut aussi conduire à des choix d’adaptation qui sont des choix inégalitaires.

D.G. : C’est sur ces derniers propos que nous terminons notre émission. Roland Hubert je vous remercie.



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