La Libre Pensée sur France Culture - 9 janvier 2011

vendredi 21 janvier 2011
par  libre pensee2
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David Gozlan : "Auditrices, auditeurs, bonjour. En ce dimanche matin, David Gozlan, secrétaire général adjoint de la fédération nationale de la Libre Pensée, en direct de France culture où nous accueillons le syndicat enseignant de Force ouvrière. Nous entamons en recevant ce syndicat un cycle d’émission pour préparer la question à l’étude, à savoir : "Quelle instruction avec quelle pédagogie pour quelle émancipation ?". Je vais laisser tout d’abord laisser mes invités se présenter.

Catherine Delarue  : Bonjour, je suis secrétaire nationale du SNUDI-Force Ouvrière, le syndicat national unifié des directeurs et instituteurs de force ouvrière. FO est une confédération qui regroupe plusieurs fédérations dont la FNEC-FP Fo, c’est à dire la fédération nationale de l’enseignement et de la culture, formation professionnelle. Cette fédération regroupe elle même les enseignants du premier et second degré, du supérieur, les administratifs.

Laurent Baussier  : je suis secrétaire national du syndicat nationale des lycées et collège, donc le second degré. Je suis enseignant en lycée et je suis évidemment intéressé par les questions d’instruction, de pédagogie et d’émancipation des élèves.

DG : Cette question à l’étude avait été abordée dans cette émission par Danièle et Pierre Roy ainsi que Sylvie Midavaine. Je vous pose la question, répondez y le plus librement possible, l’émission est ici comme la pensée, totalement libre : "Instruction et pédagogie", votre fédération syndicale a quel point de vue ?

LB : Cette question est au cœur de nos préoccupations et la question de l’instruction c’est le cœur de nos missions et ce n’est pas un hasard pour nous si le ministère de l’Education nationale a remplacé celui de l’Instruction publique. Derrière l’apparente question des mots c’est la question de savoir si c’est le lieu où l’on va pouvoir transmettre des connaissances ou pas. Si les enseignants ont actuellement tant de mal à exercer leur métier et à transmettre des connaissances c’est justement que cette question fait débat. Notre syndicat s’intéresse donc aux questions de pédagogies et en même temps il n’est pas en charge de la pédagogie. Le syndicat considère que pour pouvoir transmettre des connaissances il faut que les conditions d’exercice du métier soient réunies.

DG : Les conditions d’exercice du métier. C’est-à-dire ?

LB : Actuellement nous assistons au ravage de ce qu’on pourrait appeler l’autonomie des établissements et du « pédagogisme ». Sous couvert de pédagogie et d’autonomie des établissements on a remplacé l’égalité républicaine du droit à l’instruction par l’équité c’est-à-dire chacun à sa mesure mais chacun mesure au niveau de son établissement. Il n’y a plus de représentation ni de règles nationales. On remplace la pédagogie par le « pédagogisme » c’est-à-dire que l’école n’est plus considérée comme un lieu d’instruction mais comme un lieu de vie. Les enfants sont considérés comme porteur d’un savoir et l’on doit aller chercher ce savoir. Il y a une sorte de renversement des rôles et des hiérarchies des valeurs. C’est-à-dire qu’on va considérer que tout est dans tout : on va mettre sur le même plan Madame Bovary et la presse quotidienne. Donc il est important de pouvoir rétablir l’ordre des priorités et le « pédagogisme » a un peu mis à mal les valeurs qui sont dans l’enseignement notamment en remplaçant l’égalité républicaine en donnant une caution à la suppression des nombres d’heures de postes et aux postes budgétaires : par exemple le transfert aux Académies, aux Rectorats des questions de répartitions des horaires et des moyens. On va donner au bout du compte aux établissements le rôle de décider si on va enlever des heures dans telle discipline ou en rajouter dans telle autre. Cela se traduit concrètement par la mise en place du livret de compétences.

DG : C’est nouveau cela ? Est-ce que cela n’existait pas aussi dans le primaire ?

LB : C’est une nouveauté. Cela existait dans le 1er degré mais c’est un aboutissement aussi dans le 2nd degré.

CD : Je veux bien enchaîner sur cette question du premier degré. Je suis directrice d’école de dix classes en ZEP aux Mureaux dans les Yvelines. Nous avons aussi l’expérience du terrain, tout en étant responsable syndical, des conditions dégradées faites aux enseignants. Quand nous parlons d’instituteurs, il faut revenir à l’étymologie du mot. Issu du latin, il signifie "mettre debout". L’instituteur c’est celui qui met debout, notre rôle est d’hisser les enfants jusqu’à un niveau de la connaissance selon leur classe d’âge. Ce n’est en rien le fait de niveler par le bas le savoir ou la connaissance. A l’école élémentaire, nous donnons et transmettons les éléments du savoir, les éléments de la connaissance. C’est pour cette raison d’ailleurs qu’elle s’appelle école élémentaire. Nous situons notre action du point de vue de l’histoire et de la tradition historique de l’école publique dans tous les textes de Condorcet "sur les cinq discours de l’instruction publique" dès 1792. Dans ces textes, Condorcet expliquait en quoi l’organisation et la structuration des éléments du savoir étaient déterminantes, y compris dans la pédagogie. Quand mon collègue parlait tout à l’heure de pédagogisme, il parlait de dérives « pédagogistes ». Cette dérive est rentre les méthodes de transmissions du savoir à un niveau supérieur par rapport au contenu du savoir. Or ce que nous devons transmettre ce sont des contenus, certes avec des méthodes appropriées, mais ces méthodes ne doivent pas remplacées le contenu et les éléments de la connaissance.

DG : D’accord, là dessus, mais avez vous des exemples concrets ?

CD  : Dans la finalité des éléments de connaissance je voudrais citer un passage de Catherine Kintzler tirée de son livre : Qu’est-ce que la laïcité ? (édition Vrin) : « Un enfant qui a compris, après s’être trompé et avoir fait le deuil d’une fausse certitude, pourquoi deux et deux font quatre, comment fonctionne une retenue dans une soustraction, pourquoi tel participe passé ne s’accorde pas , pourquoi il y a des saisons, fait l’expérience de la souveraineté absolue, car rien ni personne ne lui dicte ce qu’il pense. Et en même temps, ….il voit que l’autre, son semblable, est celui qui comme lui est capable de cette opération, c’est le sujet de la liberté. A partir de ce moment là, il devient sujet de liberté et sujet capable de former un jugement de citoyen et un sujet de droit. » Je pense que l’acquisition des techniques opératoires, de la technique du lire, de l’écrire qui rend l’enfant totalement indépendant dans son avenir, comme dans son immédiateté. A partir du moment où un enfant est indépendant il a une possibilité de former son jugement en tant que citoyen libre et de construire la République. Alors ça c’est le fondement disons un peu théorique des positions sur l’instruction publique. Il faut savoir que l’on est loin de cette réalité aujourd’hui puisque l’école publique subie une agression très forte de la part de différents ministères mais en particulier du ministère actuel qui fait le choix de faire payer la crise aux élèves et aux enseignants car la première agression que subie l’école publique c’est la suppression de 8 967 postes du premier degré au budget 2011 alors que nous attendons 8 300 élèves supplémentaires dans le 1er degré pour la rentrée 2011.
Un budget réduit qui s’inscrit dans un contexte de mise en œuvre de réformes qui loin de servir la cause de l’instruction publique et de l’école publique, la dégrade et vise même à sa dénaturation.

DG : Je vais peut être me faire l’avocat du diable, mais cela permet de relancer le débat. Je suis dans le département 95 où il y a la mise en place de tableaux numériques, il y a nationalement la mise en place de l’histoire des arts, on pourrait penser qu’en terme de pédagogie cela répondrait, au niveau de l’instruction, à l’émancipation des jeunes générations, est ce que cela répond pour vous à la question "Quelle instruction avec quelle pédagogie pour quelle émancipation ?"

LB : De ce point de vue là notre syndicat n’a pas de doctrine pédagogique mais est préoccupé par les conditions d’exercice du métier. L’exemple de l’enseignement de l’histoire des arts est emblématique et très concret : on va demander à chaque enseignant en collège de pouvoir dispenser un « enseignement » en histoire des arts alors qu’il n’en a pas la formation. Depuis le 9 juillet, date de cet arrêté ministériel, tous les enseignants sont déclarés compétents dans ce domaine. Cela pose le problème des compétences, de la formation des enseignants mais surtout, est ce que l’on transforme les enseignants en enseignant à tous faire ? En plus de l’histoire des arts, on va leur demander de remplir les livrets de compétences, de valider les compétences informatiques des élèves, de se charger de l’orientation. A partir d’un moment lorsque l’on fait plusieurs choses on ne les fait pas forcément toutes bien.
Nous voulons rétablir l’ordre des priorités. On veut que l’enseignant puisse enseigner dans sa discipline, pour laquelle il a été formé, et qu’il est une formation pour enseigner cette discipline. L’histoire des arts va à l’encontre de ça. On demande de diluer un enseignement entre les disciplines alors que les élèves ont le droit au meilleur de la formation où qu’ils soient sur le territoire. Il faut que partout ils aient cette garantie d’avoir le meilleur enseignement et des bases nationales et ce sont les programmes nationaux qui le garantissent.

DG : Est-ce qu’il y a une pédagogie parfaite, une formule, une alchimie qui permettrait un meilleur enseignement ?

CD  : Il n’y a aucune pédagogie parfaite. La pédagogie c’est un art, c’est une technique qui est mise au service de la transmission d’un certain nombre de connaissances. Les moyens sont certes réduits mais aussi les moyens sont mis pour quel enseignement, pour quelle instruction ? C’est la question que nous posons. Lorsque vous voyez qu’il y a 16 000 suppressions de postes (1er et 2nd degrés confondus) à la rentrée 2011, quand les effets de ce que l’on a appelé la « masterisation » de la formation des enseignants à les conséquences que l’on connaît (des milliers professeurs d’écoles stagiaires, envoyés dans les écoles, collèges et lycées, en responsabilité de classes, qui n’ont jamais été formés préalablement), vous pouvez mettre autant de tableaux numériques que vous voulaient dans les classes, si il n’y a pas d’enseignants formés derrière ces moyens matériels qui permettent d’enseigner, il ne peut pas y avoir d’instruction publique.
C’est pour cette raison qu’à Force Ouvrière nous nous sommes prononcés contre la réforme de la « masterisation » qui a supprimé au passage 3 870 emplois de prof d’écoles stagiaires l’année dernière et la diminution des postes au concours de recrutement des enseignants.

DG : On va peut-être pousser un peu plus loin la question sur l’enseignement, sur l’instruction : quelle est la liberté que l’on donne après à l’enseignant ? Est-ce qu’il a une liberté d’enseigner ?

LB : Cela porte un nom : c’est la liberté pédagogique. Elle est inscrite dans les missions et dans un cadre, référence pour l’enseignant, qui est son statut et qui est un statut national. Ce statut national permet à l’enseignant d’exercer sa liberté pédagogique mais dans le cadre de programmes nationaux. On n’interdit pas à l’enseignant d’innover mais il faut que partout sur le territoire les enfants de France aient le droit à l’instruction pour pouvoir acquérir un diplôme. Il faut que cette garantie soit assurée partout.

DG : C’est la garantie des diplômes nationaux.

LB : Exactement. Dans une période de récession cette question des diplômes nationaux est cruciale. Actuellement les adultes savent qu’avec un CAP ils ont pu trouver du travail, fonder une famille, acheter une maison etc.. Si ces diplômes disparaissent c’est cette garantie pour les futurs adultes de trouver un travail qui est en danger et que leur diplôme ne soient pas réduits à un simple bout de papier.

DG : Si vous avez un diplôme national mais que son contenu en est vidé est ce que là aussi cela ne pose pas un problème ?

LB  : Tout à fait. C’est la question de la définition nationale et c’est l’opposition entre la notion de connaissances et la notion de compétences. C’est vraiment important que la définition des savoirs et que les diplômes ne soient pas locaux. Il faut qu’ils soient basés sur des connaissances et le manifeste des instituteurs syndicalistes en 1905 rappelait que l’enseignant enseignait au nom de la vérité mais pas en fonction des définitions locales ou historiques des notions.

DG : C’est avec ce rappel historique de 1905 que je vais justement conclure et vous remercier. Cette année est l’année de la Libre Pensée puisque nous proclamerons à Oslo en août prochain l’Association Internationale de la Libre Pensée. Je pense que vous n’avez pas pu tout dire mais peut être un dernier mot pour conclure.

CD : Effectivement nous n’avons pas pu tout dire. Il y a tout de même une chose extrêmement importante c’est que pour l’enseignement du premier degré le temps d’enseignement est passé à 24 heures au lieu de 26 heures depuis 2008 le décret Darcos. Comment enseigner mieux avec moins d’heures d’enseignement ?

DG : Nous allons conclure avec cette question en espérant avoir contribué à alimenter la question à l’étude. Je vous remercie.



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