La crémation - Emission du 12/12/2010

lundi 20 décembre 2010
par  libre pensee2
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Bonjour,
Michel GODICHEAU, de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, reçoit aujourd’hui Jo LE LAMER, président de la Fédération Française de Crémation.

Michel GODICHEAU : Monsieur le Président, bonjour ! La crémation, est-elle une idée nouvelle ?

Jo LE LAMER  : NON !

De tout temps, l’homme, la tribu, la société, se sont trouvés confrontés au problème souvent difficile à résoudre : le devenir des corps de leurs défunts.
Un cadavre représente les restes d’un individu qui a pensé, travaillé, aimé et auquel sa famille et ses amis restent attachés. Aussi, depuis la plus haute antiquité, selon les époques, les climats, les conditions géographiques ou les religions, les hommes ont utilisé des procédés très différents et l’imagination ne leur a pas fait défaut, en utilisant les quatre éléments :
- la Terre : c’est l’inhumation traditionnelle.
- l’Eau : on a jeté (marins) et on jette encore (en Océanie, en Inde) les cadavres à l’eau.
- l’Air : les morts sont juchés dans les arbres (en Océanie) ou déposés dans les « tours du silence » (les Parsis en Inde).
- le Feu : son utilisation dans le domaine funéraire est extrêmement ancienne.
L’histoire de la crémation se confond avec l’histoire des civilisations, depuis la préhistoire jusqu’à l’Antiquité et au début de notre ère (en Grèce, à Rome, en Gaule…).
L’Europe a abandonné la Crémation au fur et à mesure qu’elle s’est convertie au christianisme, dont les adeptes souhaitant être inhumés « à l’image du Christ ».
C’est Charlemagne qui, dans un capitulaire de 789, a interdit la crémation dans son Empire. Et jusqu’au XIXème siècle, il n’en a plus été question en France. Il a fallu attendre la 3ème République… C’est en 1880 que la première « Société pour la propagation de la Crémation » a été créée en France. Un an plus tard, elle comptait 420 membres parmi lesquels des noms illustres : Léon Gambetta- Casimir Périer- Alfred Nobel (qui habitait alors Paris)- Paul Bert- Ferdinand De Lesseps- Victor Schoelcher- Edmond About… A cette équipe prestigieuse, d’autres devaient se joindre plus tard, dont l’astronome Camille Flammarion et un jeune député qui allait devenir une figure éminente de la IIIème République : Edouard Herriot. Vous l’aurez compris : des esprits éclairés- des scientifiques soucieux de l’hygiène et du respect de l’individu- mais aussi des Francs- Maçons et des Libres Penseurs, entre autres, avaient décidé d’agir en faveur de la reconnaissance de ce choix d’obsèques.
Après bien des vicissitudes, après des débats parlementaires acharnés où les tenants de l’obscurantisme et les porte- paroles de l’Eglise Catholique firent preuve d’une « mauvaise foi » aberrante, en utilisant des arguments ignobles, c’est le 29 octobre 1887 que fut adoptée une loi disposant que « Tout majeur ou mineur émancipé, en état de tester, peut déterminer librement les conditions de ses funérailles, notamment en ce qui concerne le caractère civil ou religieux à leur donner et le mode de sa sépulture  ».
Malgré cette loi fondamentale, la Crémation est restée longtemps dans la confidentialité, tout au moins dans les pays de religion catholique. A cette loi laïque, le Saint-Office réagit en dénonçant les promoteurs de l’incinération comme « des hommes de foi douteuse ou liés à la secte maçonnique qui travaille activement à rétablir l’usage païen de brûler les cadavres humains  ».
Il a fallu de nombreuses démarches avant que l’Eglise Catholique ne lève l’interdit de la Crémation, dans la foulée du Concile de Vatican II, en publiant le 5 juillet 1963 un décret indiquant « que l’incinération du corps n’affecte pas l’âme …
Il ne s’agit pas d’une pratique intrinsèquement mauvaise ou, de soi, hostile à la religion chrétienne ».
Cela a permis de faire –lentement- bouger les esprits… et les mœurs !
En 1980, 1% des obsèques faisaient l’objet d’une crémation en France ; en 2010, c’est 30% !

Michel GODICHEAU : « La crémation, est donc devenue un phénomène de société ? »

JO LE LAMER  : OUI !

Du fait de sa progression spectaculaire dans notre pays, ce mode d’obsèques (que notre mouvement promeut depuis qu’il existe) est abordé dans toutes les manifestations actuelles (colloque- tables rondes- conférences- forums…) concernant le domaine funéraire et auxquelles nous sommes invités. Pourquoi une telle progression ?

Quelles en sont les conséquences ?
En France, le CREDOC (Centre de Recherche pour l’Etude et l’Observation des conditions de vie) a confirmé, dans son Baromètre 2009 consacré aux pratiques des Français liées aux obsèques, ce que nous savons déjà : 50% d’intentions de crémation. Et, toujours selon cet organisme, cela continuera à progresser, du fait d’une baisse de la pratique religieuse.

Incontestablement, le choix rationalisé de la crémation se fait en raison de cette distanciation par rapport au fait religieux (seulement 53% des crémations font l’objet de funérailles religieuses) mais aussi pour des critères sociaux ( décider de son devenir après la mort - ne pas être une charge pour ses proches - pas d’entretien des tombes), écologiques (protection de l’environnement – hygiénisme - moindre occupation de l’espace, surtout en milieu urbain), économiques ( une crémation coûte 1 000 € moins cher en moyenne).

Pour autant, le choix de la crémation sans obsèques religieuses n’exonère pas d’une ritualisation : une cérémonie civile, un hommage personnalisé, dans un lieu adapté, est nécessaire pour l’aide et l’accompagnement des familles dans la préparation de la séparation avec le défunt, dans le commencement de l’inévitable et indispensable travail de deuil. Toujours d’après le CREDOC, le respect d’un rituel permet de garder un repère générationnel (63% des personnes enquêtées). Mais il est aussi estimé inutile (car il s’agit seulement de se « défaire » du corps) par 14% des personnes (35% des athées et 19% des agnostiques). Cette ritualisation, qui prend des formes nouvelles dans le cadre de la crémation, est un défi important à relever, notamment pour les professionnels du funéraire.

La crémation se singularise aussi par l’absence plus fréquente de lieu de recueillement, même si le cimetière reste perçu comme une tradition (26%) et un lieu de mémoire (33%). Comme pour le rituel et la cérémonie, c’est plus dans l’intime et de façon individuelle que va s’entretenir le souvenir en cas de crémation d’un proche : 4 personnes sur 5 disent penser au disparu sans avoir besoin de se recueillir dans un lieu précis.
Enfin, pour des produits tels que les cercueils utilisés pour la crémation, les critères « respect de l’environnement » et prix sont privilégiés par rapport à l’apparence et la qualité. Cela marque une volonté d’échapper à la marchandisation du décès, pour se rapprocher de valeurs plus personnelles et naturelles.
Oui, aujourd’hui, la crémation est entrée dans les mœurs. Plus qu’une idée à incarner, elle est un fait à défendre, à promouvoir et à réguler. Et en raison de son développement important, elle nécessite une information encore plus grande de nos concitoyens, en leur faisant aussi prendre conscience que les libertés non défendues disparaissent un jour. Et sur ce point, dans notre société, dans notre pays, il y a du « grain à moudre ».
Le Mouvement crématiste a du « pain sur la planche »…

Michel GODICHEAU : Certaines libertés sont donc actuellement menacées ?

JO LE LAMER  : Il y a, non seulement des menaces, mais des atteintes, suite à la publication de la loi n° 1350 du 19 décembre 2008, concernant le domaine funéraire.
Cette loi, votée à l’unanimité des parlementaires (représentants du peuple) des deux Chambres, présents lors des débats, comporte à nos yeux des dispositions que nous avons qualifiées de liberticides et d’anti-laïques, termes que d’aucuns ont jugé excessifs. Et pourtant…
En effet, cette nouvelle loi sur le funéraire restreint la liberté, reconnue par la loi fondamentale de 1887, et reconnue jusqu’ici, de libre disposition des cendres après la Crémation, mode d’obsèques choisi par le citoyen.

Au nom de la dignité, de la décence et du respect dû au défunt et pour soi-disant protéger la société de dérives irresponsables, le statut désormais conféré aux cendres a pour conséquence « d’encadrer » cette libre disposition.
Il n’est plus possible de garder une urne à domicile, ni de partager ou mélanger les cendres. Et au nom de la « traçabilité » (ah !le joli mot !), il faut, en cas de dispersion des cendres dans la nature (encore possible, heureusement, mais pour combien de temps ?), faire une déclaration à la mairie de naissance du défunt.

Cette nouvelle loi donne aussi tout pouvoir « à la personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles », concept suffisamment vague pour ouvrir la porte du risque de non- respect de la volonté du défunt.
Mais qu’est-ce qui prime donc : le respect de cette volonté ou la décision de cette « personne ayant qualité… », cette dernière étant souvent un proche, un membre de la famille ? J’entends régulièrement aujourd’hui, une « petite musique » de ceux, dont certains philosophes, qui prônent le retour au religieux, à la tradition qui demande à la famille de se « charger des obsèques », en décidant de ce qu’il y a de mieux pour le cher disparu. Pour nous, c’est clair : c’est la volonté du défunt qui doit être impérativement respectée ! C’est son « ultime liberté » ! Encore faut-il qu’il l’ait exprimée à temps. C’est pourquoi nous conseillons, nous recommandons vivement, l’écriture d’un testament olographe - nous donnons un modèle à nos adhérents et nous portons garants du respect de ses volontés. Dans ce testament, écrit et daté, il faut indiquer son choix de la crémation, de la cérémonie (ou non) civile ou religieuse, de la destination des cendres …et désigner la (ou les) personne(s) « ayant qualité » pour pourvoir à ses funérailles !

Autre disposition de cette loi de 2008, inacceptable pour nous, comme pour vous libres penseurs (et vous l’avez également dénoncée !) : la possibilité de dépôt - à titre provisoire, certes- d’une urne dans un édifice religieux. Cet article, qui remet en cause la gestion républicaine des funérailles et constitue une nouvelle atteinte à la laïcité, a été introduit par le rapporteur de la loi à l’Assemblée Nationale. Il a été ratifié - à notre grand étonnement - par les parlementaires de tous les groupes politiques présents lors des débats. Et le Gouvernement ne s’y est pas opposé ! Et pourquoi pas la même possibilité de dépôt dans un édifice public, laïque et républicain, surtout si l’on est athée ou agnostique ? Que fait-on de la liberté de pensée, de la liberté absolue de conscience ?
Cette loi du 19 décembre 2008 est l’exemple même de ce que MONTESQUIEU dénonçait déjà, il y a 250 ans, à savoir que « c’est une loi inutile qui affaiblit les lois nécessaires ».
C’est une loi qui veut interdire, limiter la liberté et contrevenir aux volontés des individus.

Michel GODICHEAU « La laïcité est donc une des valeurs du mouvement crématiste ? »

JO LE LAMER  : Oui, tout à fait !
Comme les Libres Penseurs, les Crématistes sont profondément attachés à la Laïcité, qui garantit la liberté absolue de conscience de chacun, la liberté de croire ou de ne pas croire.

Le Mouvement crématiste est attaché aux valeurs républicaines de Liberté- Egalité- Fraternité et donc Laïcité. Il fonde son action sur les principes de Solidarité- Respect- Dignité, « mots –valises » certes, mais qui ne sont l’apanage de personne ! Et surtout pas de ceux qui, au nom de la religion, tentent de s’ingérer dans les affaires publiques… et de récupérer à leur profit – parfois insidieusement, comme par cette possibilité de dépôt d’urne dans un édifice religieux inscrite désormais dans la loi - des « avantages » antérieurs… ou nouveaux (les carrés confessionnels dans les cimetières). C’est pourquoi nous sommes farouchement attachés à la gestion républicaine des funérailles et des cimetières, au maintien du contrôle par la sphère publique des crématoriums et équipements cinéraires. Sinon, c’est le risque du (des) communautarisme(s)…

Oui, nous sommes pour la séparation de la sphère publique - consacrée au seul intérêt général - et de la sphère privée- dévolue à l’intimité et à la conviction personnelle. C’est pourquoi nous nous opposons à tous les cléricalismes, y compris ceux d’aujourd’hui. Je veux parler aussi de cette figure moderne du cléricalisme qu’est la sphère politico-médiatique, dont a si bien parlé l’écrivain- philosophe Régis Debray, dans sa brillante étude « L’emprise », en examinant les modalités du règne de cette « nouvelle puissance sociale » qui a – peut-être - supplanté les Eglises (sans pour autant les supprimer !) dans le « magistère moral » de notre société. Que faire face à cette dictature médiatique, à cet énorme pouvoir des médias ?

Comme tous ceux qui prônent la laïcité, le Mouvement crématiste n’est pas indifférent à ce questionnement.

Michel GODICHEAU : « Vous nous invitez donc à l’action et c’est ce que nous avons commencé à faire dans la déclaration commune FNLP- FFC du 3 octobre 2009. Il y est fait état de démarches communes pour l’obtention de salles municipales pour un hommage civil aux disparus et l’accueil des familles et amis, notamment à l’issue des obsèques avec ou sans crémation. Qu’en est-il ? »

Jo LE LAMER  :
Oui, nous prônons une ritualisation en cas d’obsèques sans cérémonie religieuse, c’est- à -dire une cérémonie civile, un hommage personnalisé, dans un lieu adapté, pour l’aide et l’accompagnement des familles. D’ailleurs, nous avons mis au point un rituel crématiste et nous le proposons aux familles qui le souhaitent, en liaison avec les professionnels.

Dans le cas d’une crémation - et c’est notre préoccupation exclusive - il y a lieu tout indiqué pour cet hommage : la salle de cérémonies du crématorium. Et, parfois, ces équipements sont pourvus de « lieux de convivialité » pour les familles et amis.
Mais ce n’est pas toujours possible. La distance entre les lieux de décès, de résidence du défunt et de crémation est parfois grande et elle ne permet pas à tous de se déplacer pour la cérémonie souhaitée…et souhaitable (sauf volonté contraire exprimée par le défunt) :
- avant la crémation : il faut parfois faire de 80 à 100 km…et quelquefois plus !
- après la crémation, quand celle-ci est réalisée près du lieu de décès…et loin du lieu de résidence du défunt (plusieurs centaines, voire des milliers de kilomètres)

Dans ce cas, ceux qui ont des convictions religieuses demandent bien un hommage devant l’urne (quand le prêtre accepte !) dans l’église du village. Pourquoi pas l’équivalent, en cas d’hommage civil, dans la commune de résidence ou de naissance (que les cendres soient mises au cimetière ou dispersées dans la nature) ?
Bien sûr, ce n’est pas la majorité des cas. Mais cela existe. Il faut savoir y répondre…comme dans le cas d’une cérémonie civile en cas d’inhumation.
De fait, l’obtention d’une salle municipale peut générer un coût d’obsèques supplémentaire (transports, location de salle… si celle-ci n’est pas gratuite). Il faut donc y être vigilant et plaider la cause auprès de chaque municipalité…sans pour autant revendiquer une salle dédiée à ces cérémonies ! Toutes les communes - même les plus petites - sont dotées d’une salle municipale « polyvalente » ou a vocation sportive, voire culturelle qui peuvent convenir - à moindre frais - pour cet hommage auquel ont droit tous les êtres humains décédés.
Je crois que dans de nombreux départements et communes, des actions et démarches ont été engagées depuis un an à ce propos par nos associations et représentants locaux.

FFC – 50, rue Rodier 75009 Paris Tel : 01 45 26 33 07 http:// www.cremation-france.com

Pour écouter ou ré-écouter l’émission : http://www.franceculture.com/emission-divers-aspects-de-la-pensee-contemporaine-divers-aspects-de-la-pensee-contemporaine-2010-1-7


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