La pédagogie

La Libre Pensée sur France Culture - dimanche 10 octobre 2010
lundi 11 octobre 2010
par  libre pensee2
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D - Bonjour. Au micro, Danielle, libre penseuse, posant des questions, à Sylvie Midavaine et Pierre Roy, membres de la Commission Administrative Nationale de la Libre Pensée et militant en Savoie et dans la Loire, dont les fédérations ont proposé au congrès national d’Artigues que les libres penseurs organisés dans la Fédération Nationale travaillent cette année, disons pour faire bref, sur la « pédagogie ».
Pourquoi, une nouvelle fois, la Libre Pensée a-t-elle décidé de s’intéresser au problème de l’école ? N’est-ce pas aux partis et aux syndicats de s’occuper du problème ?

S - Commenter la rentrée scolaire, c’est évidemment du rôle des partis et des syndicats. Cependant la Libre Pensée, en tant qu’organisation viscéralement attachée à la Séparation des Eglises et de l’Etat, à la laïcité, ainsi qu’à l’émancipation des citoyens de toute superstition, ne saurait se dispenser d’une réflexion sur l’école.
C’est d’ailleurs un sujet sur lequel les congrès nationaux de la Libre Pensée ont déjà largement débattu, par exemple l’an dernier où il s’est agi de se prononcer entre unification de l’enseignement privé-public ou liberté de l’enseignement sur la base républicaine : « A école privée fonds privés, à école publique fonds publics ».

Rappelons que l’unanimité du congrès s’est faite sur une motion qui reprend ce dernier point de vue.

D – Qu’est-ce qu’il y a de nouveau dans la question à l’étude cette année ?

P – D’abord je la lis dans la forme exacte où le congrès l’a adoptée :

« La République a toujours voulu, comme tout pouvoir politique, une pédagogie scolaire particulière, destinée à ses propres objectifs. Ils furent pour la troisième République : républicains, laïques, démocratiques, militaires et colonialistes avec une pointe de social.
En opposition, le mouvement révolutionnaire, ouvrier, libertaire, syndicaliste, « pédagogiste , a initié souvent des contre-projets sur la base de la liberté individuelle des enfants, régis en indépendance ou face à face à la volonté des parents.
A l’heure où l’école publique est démantelée, il convient de se reposer les questions fondamentales : le débat ne reste-t-il pas entier : quelle instruction avec quelle pédagogie pour quelle émancipation ?
 »

Comme nos auditeurs peuvent s’en rendre compte, il s’agit d’une approche relativement inédite dans le cadre de la Libre Pensée, mais c’est une question qui se pose à elle parce qu’elle veut débarrasser l’humanité de toute forme d’ignorance. Et il est normal qu’elle s’interroge sur la façon dont le savoir est dispensé aux élèves.

D – Est-il possible de présenter brièvement les différentes conceptions de la pédagogie ?

S – Vaste question !
Chercher à mettre au point une méthode pédagogique conduit à faire des choix qui peuvent s’appuyer sur des savoirs dans les domaines scientifiques (la psychologie de l’enfant), sur l’expérience du terrain ou par rapport à des principes éducatifs, ou à des convictions militantes.

P : Les modèles de classifications des pédagogies sont fort nombreux, on en dénombre plus de 80.

S : La plus simple est l’opposition binaire entre méthodes traditionnelles dans lesquelles le savoir est directement donné aux élèves qui sont censés l’enregistrer et l’accumuler, et les méthodes non traditionnelles qui présentent des caractéristiques opposées : découverte de la part des élèves placé au cœur du processus éducatif. Pourtant, l’opposition binaire a ses limites.

Des classifications plus complexes comme celle de Marguerite Altet ou de Louis Not sont très intéressantes mais difficiles à développer ici. Je présenterai donc la classification d’Houssaye qui propose le « triangle pédagogique » comme modèle de compréhension. Pour lui, les diverses situations pédagogiques s’articulent autour de trois éléments – l’élève, le savoir, l’enseignant - dont deux sont prédominants sur le troisième qui prend « la place du mort » mais avec qui cependant ils maintiennent des contacts.

- Quand le savoir et l’enseignant sont les deux pôles privilégiés, c’est la pédagogie magistrale. L’élève est présent mais ses attentes, ses représentations, ses attitudes face aux apprentissages ne sont pas les références déterminantes de l’organisation pédagogique.
- Quand ce sont l’enseignant et les élèves qui sont privilégiés, la question du savoir se pose secondairement. Nous y trouvons les pédagogies non-directives, certaines pédagogies libertaires ou socialistes qui donnent toute leur importance à l’aspect social de l’école.
- Enfin quand ce sont le savoir et les élèves que l’on privilégie, les élèves sont dans la situation d’accéder au savoir par eux-mêmes. L’enseignant est alors « facilitateur ». On y trouve les pratiques préconisées par Freinet, les pédagogies différenciées, les pédagogies par objectifs, la pédagogie du projet… Ce sont les pédagogies, dites « de l’apprentissage ». Bien sûr cette présentation est simplifiée, d’autant plus que chaque pédagogue a sa pédagogie, mélange de pédagogies au pluriel, limitées, on l’oublie trop souvent, par les conditions de travail dans une classe.

P - Evidemment la Libre Pensée n’a pas plus en matière pédagogique que sur les autres sujets une doctrine particulière à défendre. Pour elle, on pourrait résumer les choses en disant :

« Bonnes sont les méthodes qui permettent aux élèves d’acquérir le maximum de connaissances, d’organiser leur pensée, de développer leur esprit critique, d’acquérir les fondements d’une démarche scientifique, d’exprimer leurs idées, y compris dans le champ de l’imaginaire. Mauvaises sont les méthodes qui échouent à le faire. »

S : Oui et l’essentiel pour la Libre Pensée c’est que soit défini aussi scientifiquement que possible, le contenu le plus enrichissant à acquérir, sanctionné par des diplômes nationaux aux étapes principales du cursus, le tout dans un cadre horaire adapté à ce but, à tous les niveaux de la scolarité et lui-même déterminé nationalement.

P : C’est une base qui nous paraît incontournable.

S : C’est pourquoi, il faut être très vigilant : des méthodes séduisantes ou d’aspect libérateur peuvent être les alibis d’un laxisme destructeur. Tel établissement privé qui laisse les élèves libres de choisir leurs programmes, leur progression, et donc leurs horaires, n’a-t-il pas pour résultat de désarmer l’élève et le futur adulte qui est en lui devant les impératifs de la vie sociale ? Cette dernière consistant entre autres à acquérir une qualification professionnelle, au sens large, car c’est ce qu’exige la vie réelle.

P : J’ajouterai que plus la vie économique est difficile, plus l’instruction doit être un recours contre tout ce que génère de négatif une telle situation.

A ce point de vue, le maintien des examens sous une forme nationale est pour la LP une exigence minimale.

D : Tu dis « minimale », c’est donc que ça ne suffit pas ?

P : Non, cela ne suffit pas. Prenons le cas du diplôme national du brevet (DNB). Les témoignages d’il y a une dizaine d’années sur cet examen étaient déjà très alarmants : en juin 2000, la dictée était d’un niveau très inférieur aux dictées d’entrée en sixième de la fin des années 80. Je cite la dictée en question, ça en vaut la peine :

Le petit Gavroche - Pourtant il avait un père et une mère. Mais son père ne pensait pas à lui et sa mère ne l’aimait point. C’était un de ces enfants dignes de pitié entre tous qui ont père et mère et qui sont orphelins. Il n’avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu, pas d’amour ; mais il était joyeux parce qu’il était libre.

Exactement trois lignes et demie. Une belle langue, certes, celle de Hugo, mais ce qui est en cause c’est le caractère extrêmement minimaliste des difficultés orthographiques pour des élèves de 14-15 ans. Quand on compare à une dictée que des élèves de 10-11ans en fin de CM2 eurent à faire, non pas sous Jules Ferry, mais bien en 1981, pour entrer en 6è, on est édifié.
Là encore je crois qu’il vaut la peine de lire le texte de cette dictée :

Margot et l’hiver – La neige tomba, couvrant le sol d’un drap mince, troué aux endroits humides et précisant dans l’aube du réveil, comme d’un coup de crayon lumineux, la joliesse ténue des dessins des rameaux.
Margot ne trouvant rien à manger partit rôder autour du village, derrière les haies des vergers, pour chercher parmi les reliefs abandonnés par les humains la pâtée de ce jour.
Sous l’abri des haies que la neige n’avait pu atteindre, des plaques de terre apparaissaient. Elle s’y précipita, lorgnant de côté les maisons fermées, aux portes closes barricadées devant le froid ennemi.

Huit lignes contre trois et demie. Des difficultés orthographiques au moins deux fois supérieures.
Si on ajoute à cela des consignes de correction extrêmement laxistes, on mesure la dégradation qui s’est produite. Des sociologues réputés compétents, comme Baudelot et Establet dans un récent petit ouvrage intitulé L’élitisme républicain , s’évertuent pour chercher à nous convaincre que les enquêtes réalisées par le Programme international pour le suivi des acquis des élèves qui est censé évaluer tout au long de la scolarité les progrès des élèves, montrent une élévation du niveau global des élèves. On se dit qu’on nous prend pour des imbéciles.

J’ai choisi la dictée comme exemple, mais en mathématiques, en histoire-géographie-éducation civique, on pourrait faire le même constat.

S : Qui plus est, désormais, les notes obtenues à l’examen écrit du DNB sont abondées par les notes obtenues en contrôle continu, et par une note de vie scolaire ; cette dernière intègre dans le fameux socle des connaissances la conduite de l’élève, introduisant ainsi une confusion complète entre savoir et être.

P : Oui, et je tiens à préciser ceci : ce qui est visé c’est le principe de l’examen lui-même. On veut nous faire glisser d’un système de contrôle anonyme, ponctuel, égalitaire, sanctionné par un diplôme national, à un système d’évaluation permanente où l’affectif et la subjectivité occupent une place démesurée, totalement contre-productive si on se place dans la seule perspective valable, celle de permettre au maximum d’élèves d’accéder à un niveau de connaissances aussi élevé que possible. Une bonne instruction n’est-elle pas un réel garant contre l’adversité ?

S : Il faut donc que les examens eux-mêmes soient en quelque sorte réhabilités, que les examinateurs puissent juger en conscience, sans directives les contraignant à un laxisme propice aux meilleurs effets d’annonce statistique.

P : Nous n’oublions pas que le cœur du système, c’est le baccalauréat, premier diplôme universitaire, diplôme sur lequel pèsent en permanence des menaces de dénaturation, voire de disparition pure et simple.

D – Est-ce que des méthodes pédagogiques, peuvent contrecarrer cette dégradation généralisée de l’enseignement constatée par la Libre Pensée et par bien d’autres ?

S – On est là au cœur de la réflexion que nous demandons aux fédérations. Nous savons quel a été le grand mérite de tel ou tel, celui de Francisco Ferrer y Gardia pour ne prendre que le plus emblématique pour les libres penseurs que nous sommes, ou de tel autre, comme Freinet, mais déjà nous remarquons qu’ils n’ont pas travaillé dans les mêmes conditions. Ferrer agissait dans le cadre de la monarchie espagnole la plus obscurantiste qui soit, où l’école officielle était sous l’emprise de l’Eglise catholique (ces deux institutions réactionnaires finirent d’ailleurs par l’assassiner) alors que Freinet a travaillé dans un cadre radicalement différent, en France, après la séparation des Eglises et de l’Etat, après l’adoption des lois scolaires laïques et dans un régime reposant sur un socle républicain.

P – Oui, ce qui nous intéresse et nous interpelle, c’est ce qui se passe aujourd’hui. Et donc pour répondre à ta question, il faudra un travail des fédérations. Nous avons, Sylvie et moi, une intime conviction.
Pour nous, il est tout à fait improbable que des méthodes pédagogiques, jugées en soi performantes, puissent contrebalancer une conception d’ensemble de l’école qui va à l’encontre des buts qu’elle doit servir.
Mais nous ne demandons certainement pas à être crus sur parole.
Il faut que les fédérations travaillent sur la question à l’étude.
C’est de cet échange que se dégageront peu à peu des éléments d’appréciation plus élaborés.

D. Vous partez d’un état des lieux très alarmant. Ne forcez-vous pas le trait ?

S : La Libre Pensée constate la dégradation des conditions dans lesquelles se trouve l’enseignement public : par exemple la non-formation des jeunes maîtres placés cette année en « situation » d’enseignement, ayant la responsabilité d’une classe, est dictée par la suppression drastique de postes d’enseignants. Par exemple encore, en maternelle où le taux de scolarisation des enfants de deux ans a diminué de près de 10 points depuis 2005.

D. Ce que dit Sylvie peut-il être généralisé aux autres niveaux de la scolarité ?

P - Dans les collèges, on est confronté à des problèmes graves générés par la part de plus en plus réduite faite aux enseignements disciplinaires au profit de la transversalité ; on inaugure cette année une initiation à « l’histoire des arts » qui ne peut pas être, à ce niveau, une discipline intellectuelle précise, si bien que tout professeur peut la prendre en charge (je n’ose dire enseigner !), alors qu’on est arrivé à la raréfaction organisée de l’enseignement d’art plastique : tout se passe comme si le fait d’apprendre à dessiner, à peindre, à modeler etc., était remplacé par un discours sur l’art d’une façon complètement détachée de toute pratique artistique enseignée par un professeur qualifié dans sa spécialité. Pour ce qui est de l’art plastique, l’élève passe ainsi du maniement malhabile du crayon remontant à son enfance à une approche prétentieuse de l’esthétique.

S : Dans les lycées, en seconde, on inaugure un « enseignement d’exploration » dont les thèmes sont un mélange d’éclectisme et d’ambitieuses synthèses destinées à des adolescents qui, dans leur majorité, ont encore de la difficulté à écrire des phrases correctes et à organiser un développement de leur pensée.

P : Leur demander, dans ces conditions, d’être des généralistes de la culture, c’est renversant. On a l’impression de marcher sur la tête.
Je signale d’ailleurs en passant que dans la longue description des 7 « grandes compétences qui, je cite, définissent ce qu’aucun élève ne doit ignorer en fin de scolarité obligatoire », pas une fois la question de l’esprit critique n’est citée.
Significatif, non ?

S : De même comment ne pas être consterné par la réforme de l’enseignement supérieur et la substitution de la préparation de masters à la formation en IUFM ? La préparation aux concours n’est plus assurée par l’Etat mais inscrite dans des cursus de « Masters » qui varient d’une université « autonome » à l’autre. Parallèlement, les étudiants sont censés s’initier à la recherche et produire des Mémoires rendant compte de leurs travaux de recherches. Ils ne seront formés correctement ni pour l’enseignement, ni pour la recherche. Pour ceux qui réussiront les concours, ils vont devoir affronter des classes à temps plein sans véritable formation didactique ou pédagogique et avec une formation disciplinaire moindre. On voudrait accentuer l’affaissement des savoirs et les difficultés dans les classes qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

P : On voit bien que tout se tient. Y compris un rapport de 3 inspecteurs généraux, gens posés s’il en est, dénonce une situation plus que préoccupante et souligne en particulier que les tensions vont croissantes dans les établissements scolaires du fait de la baisse constante du nombre d’enseignants.

D. A vous entendre, on est conduit à penser que la pédagogie est un enjeu subordonné à la conception d’ensemble de la scolarité. Celle-ci, vous le démontrez, est aujourd’hui en danger. De ce point de vue, à quoi va servir ce travail des libres penseurs ?

S - La Libre Pensée mène ce travail de réflexion au compte du progrès, des Lumières pour aujourd’hui. Elle considère que cette situation n’est pas irréversible. Pour emprunter un mot à Bertolt Brecht, on dira que cette situation dégradée est parfaitement « résistible » ; autrement dit l’espoir que cette dégradation soit stoppée, ne nous quitte pas et c’est pourquoi nous faisons ce qu’il faut pour cela, à notre place et à notre mesure.

D. Je vous remercie Sylvie et Pierre.

Je rappelle que la Libre pensée a invité les syndicats de l’enseignement à s’exprimer dans le cadre de la présente émission. La FNEC-FP-FO, le SE-UNSA, la FERC-CGT et les revues Ecole Emancipée et l’Emancipation syndicale et pédagogique ont répondu favorablement. La FSU n’a pas encore donné de réponse aux demandes que nous lui avons faites. En tout cas, durant les premiers mois de l’année 2011, ce sont ces entretiens de la Libre pensée avec les syndicats et des revues à caractère syndical qui seront diffusés.Pour tout contact, Libre Pensée, 10-12 rue des Fossés Saint-Jacques, 75 005, Paris.



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