L’Utopie

France Culture - Dimanche 14 mars 2010
jeudi 25 mars 2010
par  libre pensee2
popularité : 48%

Bonjour,

Au micro, Evelyne Salamero, Présidente de la Libre Pensée 75 et Jacques Lafouge du bureau national de la Libre Pensée, qui va nous parler de l’Utopie, un sujet pas toujours rose.

Jacques, c’est quoi l’Utopie ?

Jacques : C’est tout, c’est rien. C’est quelque chose qui n’est d’aucun lieu ni d’aucun temps. C’est un rêve, souvent un joli rêve, pas toujours.

Evelyne : Pourquoi « pas toujours » ?

Jacques : Il y a, vois-tu, deux formes d’Utopie la rose et la noire. Depuis longtemps, depuis Platon par exemple, des auteurs ont décrit ce que pourrait être une société idéale. C’est ce qu’on pourrait appeler les utopies roses. D’autres ont imaginé ce que pourraient devenir nos sociétés dans l’avenir et la plupart du temps ces sociétés sont inhumaines. Ce sont les utopies noires.

Evelyne : Ne serait ce pas plutôt des anticipations ?

Jacques : On voudrait bien que non, mais par certains côtés ce sont plutôt les utopies noires qui se réalisent, sans qu’on y prenne peut-être garde.

Evelyne : Commençons par les Utopies roses si tu veux bien.

Jacques : Je t’ai parlé de Platon. J’aurai pu te parler de l’abbaye de Thélème de Rabelais et d’autres, de Fourrier par exemple. Limitons-nous aux utopistes les plus célèbres. Thomas More qui écrit l’Utopie en 1516, Tomaso Campanella avec la Cité du Soleil en 1623 et Francis Bacon qui compose la nouvelle Atlantide en 1627. Donc ceci en un peu plus d’un siècle.
Saint Just pendant la Révolution française disait : « Le bonheur est une idée neuve en Europe ». Hé bien sur ce thème du bonheur ces trois auteurs paraissent en avance, comme sur bien des sujets, comme le thème du pouvoir politique et religieux par exemple. Le thème du pouvoir est en effet dominant.
Le Citoyen est roi, ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas de roi ou de pouvoir central, mais celui-ci est soumis à la volonté du peuple. Chez More les princes sont désignés par le peuple et ensuite élus par 200 représentants. Chez Campanella les dirigeants sont des prêtres qui peuvent être remplacés sur décision du peuple. C’était une opinion hardie et dangereuse en ces époques de monarchies absolues. D’ailleurs même si ce n’est directement pour ces motifs More sera décapité et Campanella passera plus du tiers de sa vie dans les prisons de l’Inquisition.

Quant à la religion on croit en une âme immortelle et à un dieu unique, inconnu, éternel, un être suprême. Leurs prêtres sont humbles et saints, très peu nombreux ; eux aussi élus par le peuple ; ils font les cérémonies sur lesquelles on ne donne pas de détails et ils surveillent les mœurs. De nombreuses religions se côtoient sans heurts ; il existe donc une tolérance religieuse.

Evelyne : Et le pouvoir économique ?

Jacques : Dans la Cité du Soleil les habitants n’ont pas d’intérêt pour les biens matériels. Dans l’Utopie de More personne ne songe à étendre ce qu’il possède ; vis à vis de la terre les citoyens se considèrent comme des fermiers plus que comme des propriétaires ; d’ailleurs après avoir passé deux ans à la campagne on revient à la ville et tous les dix ans on tire au sort les maisons on ne peut donc pas considérer la sienne comme sa propriété. On méprise l’or et il n’y a pas de monnaie : chacun demande ce dont il a besoin. Il y a égalité des sexes et vie communautaire. Les repas sont pris en commun, les vieillards étant servis les premiers par les jeunes.

Evelyne : Les Utopies s’intéressent-elles à l’éducation ?

Jacques : Oui. Le plus remarquable dans ces trois utopies c’est que toutes insistent sur l’éducation et la culture. Dans la Cité du Soleil on commence l’éducation des enfants dès trois ans avec des travaux manuels et à partir de sept ans on étudie les sciences. Dans la Nouvelle Atlantide on recommande au roi de construire une bibliothèque, un jardin botanique et zoologique, un cabinet technique et un entrepôt d’instruments. Dans l’Utopie de Thomas More l’instruction est pour tous et on étudie toute sa vie.
C’est un peu la vue qu’avait Condorcet sur l’éducation du peuple. Un peuple instruit est mieux à même de résister à la tyrannie. En fait l’instruction rend l’homme à sa véritable nature : elle modèle sa vie extérieure et fait renaître sa vie intérieure.

Evelyne : Mais alors dis-moi : quand on allège les programmes, quand on supprime des enseignements, quand on ne recrute plus suffisamment de professeurs est-ce qu’on ne va pas à l’encontre de la libération de l’homme. Est-ce que, d’une certaine manière, on le prépare pas à accepter l’inacceptable, la tyrannie même soft, par exemple. Est-ce que ce ne serait pas une utopie noire ?

Jacques : C’est bien ça. On va alors rencontrer Haldous Huxley, Le meilleur des mondes, Ray Bradbury, Fahrenheit 451, George Orwell, 1984, Paolo Mantegazza, L’an 3000, et même Jules Verne, Paris au 20e siècle.
Ce sur quoi concordent tous ces auteurs c’est la disparition de la culture. Pour Huxley, Jules Verne et Mantegazza les langues actuelles sont mortes et on ne les apprend plus. Par contre on invente de nouvelles langues très simplifiées, comme la Novlangue d’Orwell dont le nombre de mots est de plus en plus réduit afin à la fois de diminuer les possibilités d’échanges entre individus et de restreindre les limites de la pensée.
Chez les uns et chez les autres il n’y a plus de livres et dans Ray Bradbury il est interdit d’en posséder et on les détruit. Il dit : « Les noirs n’aiment pas Little Black Sambo : brulons-le, la Case de l’Oncle Tom met les blancs mal à l’aise : brulons-le. » Fahrenheit 451 c’est la température à laquelle le papier s’enflamme. Transgressant les lois certains seront des conservateurs de livres, ils les apprendront par cœur parce qu’il faut quand même conserver le souvenir de la culture.
Dans « L’an 2440 » de Louis-Sébatien Mercier toute la littérature mondiale depuis l’invention de l’écriture tient dans quatre armoires.
La correspondance est limitée et contrôlée ; il existe des cartes postales avec une longue liste de phrases et il suffit de biffer celles qui sont inutiles.

Evelyne : Cela existait sous l’occupation.

Jacques : C’est vrai, j’en ai vu il y a longtemps, mais le souvenir reste.

Evelyne : Que fait-on si la culture a disparu ?

Jacques : On travaille. Le développement des machines a permis des productions de masse. Pour certains tous les besoins des hommes sont satisfaits ; pour d’autres la pénurie est organisée en prenant pour prétexte des guerres lointaines dont on ne sait si elles existent. La pratique d’un métier compte par dessus tout, les tâches sont compartimentées, les directions exigent des faits, des chiffres, pas de philosophie. On agit au nom de la seule logique financière. Par contre dans certaines œuvres le temps de travail est réduit à 6 heures par jour et il n’y a pas de travail de nuit.
Mantegazza dira : « Les sciences et les techniques assurent le bonheur de tous, nous sommes dans une République géniocratique. »

Evelyne : L’utopie serait-elle devenue réalité ?

Jacques : Sur certains points nous n’en sommes pas encore là.
Par exemple sur les religions.
Renan disait : « Nous autres qui avons l’art, la science, la philosophie, nous n’avons plus besoin d’églises. » Il y en a encore aujourd’hui. Mais les auteurs d’utopies considèrent généralement que les églises ont disparu ; que, s’il en subsiste, la religion est du domaine du privé ; on croit un dieu vague et aux hommes de génie ; il y a souvent un anticléricalisme discret, mais compte tenu de l’époque de rédaction de ces œuvres on comprend une certaine prudence dans l’expression.

Evelyne : Mais que la religion soit reléguée au domaine privé n’est pas pour nous déplaire ?

Jacques : Non, mais faut-il encore que la disparition d’une oppression n’en entraine pas une autre.

Evelyne : A quel type d’oppression fais-tu allusion ?

Jacques : Ces sociétés que je nomme utopies noires sont en fait extraordinairement oppressives. Si ce que nous avons appelé Utopies roses sont basées sur des concepts de tolérance et d’harmonie au risque qu’on s’y ennuie peut-être un peu, les Utopies noires sont basées sur le mépris, l’injustice et la haine.
D’ailleurs au tout début du « Meilleur des mondes » le héros assiste à une séance d’entrainement des bébés à la haine des fleurs et des livres. Le héros de « 1984 » participe, lui également, à une séance de haine vis à vis de Bronstein, l’ennemi de Big-Brother. Dans Fahrenheit 451 les enfants sont à la fois les espions et les délateurs de leurs parents.
Orwell fait état d’une police de la pensée qui observe chacun au travers des écrans de télé qui sont en même temps des caméras et de patrouilles d’observation en hélicoptères.
D’autres fois on imagine des coquillages à mettre dans l’oreille, nos modernes écouteurs peut-être, qui permettent à chacun de recevoir les messages du parti.
L’Etat, le parti peu importe, doit tout savoir de chacun. Il contrôle tout de la naissance à la mort. Dans certains cas on a supprimé la maternité et les embryons font leur gestation dans des bocaux. En cours d’évolution on va leur administrer des substances qui les rendront très intelligents ou au contraire des substances qui les rendront parfaitement imbéciles car ils sont destinés aux tâches les plus dures qu’ils accompliront avec joie. Ou bien encore dans L’an 3000 on déterminera l’avenir de l’enfant par l’observation de ses protubérances crâniennes et on éliminera ceux qui sont considérés ou inaptes au travail ou pouvant potentiellement devenir dangereux pour la société.

Evelyne : Cela fait penser à tout ce qui a été dit au sujet des tests ADN. N’y aurait-il pas, même à notre époque, une tentation d’introduction de l’eugénisme qui n’est pas sans rappeler la pensée d’Hitler, non ?

Jacques : Sans doute. Les dictatures aiment bien les individus coulés dans le même moule, ceux qui ne leur causeront pas de problèmes. Quant aux régimes plus doux ils ont le culte de la sécurité et de là a surveiller particulièrement ceux qui pourraient être tentés d’y attenter…Déjà Platon disait qu’on devait éliminer les enfants les plus faibles.
Quant à l’amour, la sexualité ils sont sévèrement contrôlés et limités à la perpétuation de l’espèce et bientôt remplacée par la fécondation in vitro ou au contraire parfaitement débridée surtout décrite par le moine Campanella.

Evelyne : On a ainsi des sociétés parfaitement calmes …

Jacques : Oui. On peut aussi les maîtriser avec des stupéfiants comme le Soma du « Meilleur des mondes » ou par la peur de terribles châtiments ou encore par l’attribution d’avantages particuliers. Tout a été imaginé jadis et utilisé depuis.
Dans certains cas, dans « 1984 » par exemple, seuls les membres du Pari sont étroitement surveillés et ce qui est appelé le prolétariat est abandonné à lui-même, à la violence, au non droit.
A ce sujet je voudrais te lire un passage particulièrement intéressant y compris pour son écho actuel. Il est de « 1984 » de George Orwell :
« La plupart des prolétaires n’avaient même pas de télécran chez eux. La police civile, elle même, se mêlait très peu de leurs affaires. La criminalité à Londres était considérable. Il y avait tout un Etat dans l’Etat, fait de voleurs, de bandits, de prostituées, de marchands de drogue, de hors-la-loi de toutes sortes. Mais comme cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune importance. Pour toutes les questions de morale, on leur permettait de suivre leur code ancestral. Le puritanisme sexuel du Parti ne leur était pas imposé… Entre parenthèse, la dévotion religieuse elle même aurait été autorisée si les prolétaires avaient manifesté le moindre signe qu’ils la désiraient ou en avaient besoin ».
Cela n’est pas sans rappeler les zones de non-droit dans certaines banlieues. Les émeutes d’il y a peu d’années. L’idée selon laquelle les curés et les imans pourraient contribuer à faire régner l’ordre.

Evelyne : Que pouvons-nous faire quand l’utopie noire devient réalité ?

Jacques : La réponse est aussi simple et évidente que possible. Même si aujourd’hui on tente de nous dire le contraire nous sommes les héritiers de la longue lignée des Philosophes des Lumières qui nous ont parlé du cœur, de la tolérance, de la raison. Nous sommes les héritiers de la grande Révolution française de 1789 qui nous a donné la République : la Liberté, l’Egalité, la Fraternité. Elle nous a aussi donné la Tolérance, la Solidarité, la Laïcité et par dessus tout les Droits de l’Homme.
Mais tout cela s’apprend. Où ? A l’école de la République, à l’école laïque. A chaque fois qu’on l’amoindrit, on attente à l’esprit républicain, et ce n’est pas actuellement que les sujets de préoccupation manquent.
D’abord ceux dont nous avons hérité du passé, c’est à dire les statuts concordataires de l’Alsace-Moselle et quasi concordataires de la Guyane et de St Pierre et Miquelon. Ce sont les subventions aux églises et écoles privées ainsi que les avantages fiscaux pour les dons et legs faits au profit des églises. Et ça ne fait que croître.
Il y a pire. La plus haute autorité de l’Etat dans ses discours du Latran, de Riad, du CRIF a clairement montré où étaient ses sympathies et il se murmure de plus en plus haut que la Loi de 1905 n’étant pas constitutionnelle pourrait être modifiée sans phrases par le Parlement.
Ces attentats ne seraient rien si petit à petit ne se mettaient en place des systèmes qui font penser à l’utopie noire.
A partir du moment où on met en place des fichiers type Edwige, abandonné certes en apparence, mais qui reviendra, on marque la volonté de tout connaître des individus, pas pour les mieux connaître sois en sûre, mais pour les surveiller
A partir du moment où on s’intéresse aux petits à partir de trois ans pour détecter de possibles tendances à la délinquance.
A partir du moment la carte bleue, de simple instrument de paiement, permet de te suivre à la trace.
A partir du moment où les radars te pistent sur les autoroutes et maintenant en ville.
A partir du moment où la télé, les journaux te disent à longueur de temps ce qu’il faut penser.
Songe simplement que si un jour, qui est peut-être prochain, on corrèle tous les fichiers, Big Brother passera de la fiction à la réalité.
Alors où sera notre liberté ?
Que faire ?
Toi qui es jeune souviens- toi de ce que nous disions en Mai 68 : « Soyez raisonnables, demandez l’impossible ». C’est un message d’espoir.

Evelyne : On peut aussi dire, comme Marx dans sa Correspondance, « C’est parce que je vis dans une époque désespérée que j’ai de l’espoir. »
Merci à tous de nous avoir écoutés et rendez-vous le dimanche 10 avril. La Libre Pensée recevra Daniel CALWEART, président de la fédération nationale des DDEN.


Documents joints

France culture mars 2010
France culture mars 2010
France culture mars 2010

Agenda

<<

2019

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829301
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Annonces

RETROUVEZ LA LIBRE PENSEE SUR TWITTER