France culture : La Libre Pensée reçoit Philippe Forget

lundi 15 février 2010
par  libre pensee2
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PC : Au micro, Pascal Clesse, responsable de la commission philosophie de la Libre Pensée. Aujourd’hui, nous recevons à nouveau notre ami, le philosophe Philippe Forget, directeur de la revue L’Art du comprendre. Le dernier numéro de ta revue est consacré au philosophe anglais Alfred North Whitehead. Pourrais-tu nous expliquer ce choix et nous préciser qui est ce penseur ?

PF : Qu’il s’agisse des auteurs de l’Humanisme antique ou renaissant, ou bien de Vico, de Giordano Bruno, de Goethe, de William James et des théoriciens du pragmatisme, L’Art du Comprendre porte régulièrement son attention philosophique sur les penseurs du monde physique, historique et humain, qui le conçoivent comme activité, acte productif. Tous ces penseurs ont donc en commun d’affranchir le monde et l’homme de leur statut de sujet passif, soumis à une quelconque transcendance, théologique ou ontologique.

PC : Donc ta revue s’inscrit dans la tradition humaniste. En quoi Whitehead lui-même peut-il être rattaché à cette tradition ?

PF : « Au début, était l’activité », a écrit Goethe. Si l’on entend donc par Humanisme, une culture qui prend soin de l’action humaine et l’oriente vers l’excellence, alors A.N. Whitehead s’inscrit dans cette lignée libératrice. L’Humanisme qualifie un homme toujours à l’essai de soi et du monde, non pas évidemment un homme enfermé dans sa subjectivité souveraine.
Whitehead est d’autant plus intéressant à étudier que c’est un génie entièrement moderne qui fut professeur de mathématiques à Cambridge, puis de physique à l’Imperial College de Londres. Ses connaissances scientifiques lui permirent aussi d’être membre de la Royal Society et ensuite de la British Academy. Il occupa plus tard une chaire de philosophie à l’université Harvard, où il put professer sa « cosmologie spéculative » et sa métaphysique. C’est d’ailleurs le dernier grand métaphysicien du XXe siècle, mais cela d’une manière paradoxale, puisqu’il commence par détruire l’idée de substance, laquelle constitue le fondement même de la métaphysique traditionnelle.

PC : Peut-être faut-il rappeler à nos auditeurs ce qu’est une substance. On qualifiera de substance, tout ce qui est supposé demeurer un et permanent derrière les phénomènes, lesquels seraient d’ailleurs de simples modifications formelles, ou des « accidents » pour reprendre Aristote, de ce fondement originaire. Par exemple, Descartes parlera de « substance pensante » pour expliquer pourquoi je reste toujours identique à moi-même à travers le divers de mes pensées. De même, « l’étendue » est pour Descartes, le substrat de la diversité des choses qui existent spatialement. En quoi Whitehead s’inscrit-il en rupture avec ce courant dominant de la métaphysique occidentale ?

PF : Il substitue à la notion de substance des choses celle de leur procès. Etres et choses ne procèdent pas d’une substance, que celle-ci soit esprit ou matière, mais constituent eux-mêmes la réalité comme un processus de production illimité. C’est la conjonction dynamique des choses et événements qui constitue la réalité. Celle-ci est plus le fruit de leur processus d’interaction qu’elle n’en est l’origine. Le maître ouvrage de Whitehead s’intitule d’ailleurs Procès et Réalité.

PC : Comment donc Whitehead prouve-t-il l’inanité du concept de substance et parvient-il à penser la Réalité comme Procès ?

PF : Il faut d’abord savoir qu’entre 1910 et 1913, Whitehead a écrit avec Bertrand Russell, qui était son élève, les fameux Principia Mathematica dont la logique nouvelle refonda entièrement la langue des mathématiques. Il faut aussi savoir que ce fut Whitehead qui, dans le monde scientifique britannique, accueillit la théorie de la Relativité d’Einstein, sut la comprendre et même la critiquer. Il nourrit donc sa critique philosophique de ses savoirs de logicien et de physicien.
Partant, Whitehead ruine la notion de substance, d’une part en démontrant qu’elle est issue d’une illusion logico-grammaticale, et d’autre part en s’appuyant sur la théorie des quanta. Ainsi, parler d’illusion logico-grammaticale signifie que la notion de substance a son origine dans nos observations et descriptions linguistiques du monde qui nous environne. Nous substantialisons les choses dès le moment où nous les comprenons à partir de la structure grammaticale du langage courant. Par exemple, lorsque je dis : « Cette pierre est grise », je vais considérer le mot « pierre » comme un objet substantiel, parce que le langage m’impose la forme grammaticale sujet-copule-prédicat, et que je vais ensuite projeter mentalement cette forme sur la structure du monde. La permanence du sujet grammatical, gouvernant le verbe « être », est attribuée à la réalité concrète. En outre, observe Whitehead, la substance pierreuse devient avec la physique quantique un agrégat incertain de quanta d’énergie, notion elle-même problématique.
Aussi avec Whitehead, logique mathématique et physique modernes se conjuguent-elles pour prouver qu’aucun être persistant ne se cache derrière choses et phénomènes, que ceux-ci ne sont pas les simples formes passagères d’un principe ultime et permanent, esprit pour les uns, matière pour les autres.

PC : Sur cette question, il existe donc une similitude de conception avec Russell. Rappelons ce qu’écrivait Russell au sujet de la substance dans son ouvrage, An Outline of Philosophy : « La catégorie de substance est un concept qui s’est développé à partir d’un sens commun de "chose ". Une substance est ce qui a des qualités, et est en général supposé indestructible, quoiqu’il soit difficile de voir pourquoi. » Et Russell ajoute :
« Les métaphysiciens sont tombés sous son emprise en partie parce que la matière et l’âme étaient tenues pour immortelles. »

PF : En effet, de concert avec Russell, Whitehead bouleverse toute une tradition de la métaphysique occidentale. Mais dès lors, il lui faut concevoir autrement l’univers, sa multiplicité et son unité. Comme les choses ne se forment pas depuis une substance, elles acquièrent avec Whitehead leur autonomie ontologique. Whitehead définit alors les choses comme des « entités » ou « occasions actuelles », c’est-à-dire des « événements » qui émergent, passent ou qui en se combinant, potentialisent des « organismes » plus complexes. En qualifiant les entités d’« actuelles », Whitehead signifie que chaque existant du monde se fait, s’opère, se produit. Chaque existant possède sa propre actualité, singulière et irréductible à toute transcendance préalable. Le cosmos éclôt ainsi dans l’infinité de ses « événements », en chaque « occasion » émergente : la cosmologie de Whitehead peut nous permettre d’éviter la métaphore crypto-théologique du Big Bang.

PC : Comment Whitehead rendrait-t-il compte de la formation de l’univers tout en évitant la métaphore du Bing-Bang ?

PF : Dans la perspective d’une floraison ubiquitaire de la réalité, Whitehead caractérise métaphysiquement l’univers par le principe de Créativité : le cosmos est régi par sa propre créativité incessante. La réalité jouit d’une unité permanente, non pas en tant qu’état des choses, mais en tant que processus liant tous ses composants. C’est comme procès productif qu’elle garde son unité, sans qu’il soit besoin de postuler une norme transcendante qui la soutiendrait et l’ordonnerait, ou sans qu’il soit besoin d’imaginer un unique événement cosmogonique qui serait à son origine. Je voudrais ici souligner combien la question cosmologique de l’origine met en jeu subrepticement les normes morales et politiques d’une société : origine unique pour le parti momifié des dominants, multiplicité unitaire pour les partisans du jeu fécond et tendu des liens.

PC : Si la réalité est un processus d’auto-engendrement, comment la multiplicité des choses y concourt-elle ? Que devient aussi l’idée de la Nature, fondatrice d’un ordre des choses ?

PF : « Avancée créatrice vers la nouveauté », selon les termes mêmes de Whitehead, le cosmos doit être conçu comme une totalité ouverte, à morphologie dynamique. Flux illimité d’actes d’être, d’événements, l’Un tire son unité et sa cohésion de l’interaction génésique du Multiple. La dynamique des relations que nourrissent les entités explique la créativité unitaire du cosmos. Des atomes au système planétaire, en passant par les organismes vivants ou les flux de pensées, tous les existants du monde, configurés sériellement, communiquent entre eux, interagissent, s’affectent les uns les autres, « se préhendent » dit Whitehead, et composent en définitive la combinatoire incommensurable de la productivité cosmique. Dès lors, l’espace et le temps cessent d’être les cadres a priori des choses : il faut désormais les concevoir comme les dimensions vectorielles de la futurition créatrice du cosmos. Par là ils deviennent relatifs à la morphologie dynamique du monde. L’espace et le temps se trouvent ici noués et fléchés par la vitesse et la masse des entités qui émergent et passent sur la spirale de l’Univers.

PC : En somme, la Nature n’est pas davantage fixée que fixiste ; elle est cette « grande Lieuse » dont parlait Giordano Bruno.

PF : En effet, pour Whitehead, la Nature désigne l’ensemble universel des rapports productifs. Dès ce moment, il n’y a pas une nature des choses qui rendrait compte de l’agencement des êtres, mais ce sont les relations entre les « entités actuelles » qui sont décisives pour comprendre la formation variable des milieux qui nous entourent. La Nature figure le procès de travail en continu de la réalité. Nous retrouvons d’ailleurs là l’antique idée platonicienne de la puissance des liens, dont héritèrent notamment Bruno, Diderot et Marx. Plongés au sein du procès, « nous nous trouvons dans un monde bourdonnant », s’exclame poétiquement Whitehead. En effet, le monde s’actualise depuis le jeu fécond de la puissance. La puissance d’agir et de pâtir trame la « loi-immanence » du processus productif.

PC : Dans cet univers, au fond très héraclitéen, de flux qui passent, reviennent ou diffèrent, comment Whitehead conçoit-il la situation de l’homme ? Celui-ci se laisse-t-il emporter par le flot des événements ou peut-il y inscrire sa liberté créatrice ? Autrement dit, comment Whitehead envisage-t-il la liberté du sujet ?

PF : A l’aune de ces considérations, l’être humain ne peut plus être posé, soit comme le sujet obéissant d’un ordre substantiel, soit comme la subjectivité constitutrice du réel. En revanche, il jouit, lui aussi, de la créativité universelle qu’il exprime par la productivité de son travail. Immergé dans de multiples couches du réel, le sujet whiteheadien consiste en un nœud relationnel, un nexus dont les connexions le situent en accord ou non avec la réalité processuelle. Le nexus humain émerge comme « sujet-superject », énonce Whitehead. Il est superject parce que transi de ses expériences, il est toujours lancé en avant de soi, toujours tendu au-delà de son identité du moment. Aussi l’enjeu de son activité réside-t-il dans la consistance durable de son individualité face à la vicissitude des événements.

PC : Ainsi, le sujet ne fait pas l’expérience de sa liberté en étant coupé du monde. Ce n’est pas non plus l’expérience du pouvoir infini d’une volonté isolée sur elle-même comme chez Descartes ?

PF : Certes non. Entité complexe du monde, le sujet-superject court à sa perte s’il ne sait plus entretenir des rapports mutuels d’expérience avec les autres nexus, s’il se croit au dessus du procès qui les relie. Son actualité créatrice menace ruine dès qu’il est en perte de monde. Tel est le sens de la fameuse formule de Whitehead : « Un voyageur perdu ne devrait pas se demander : “ Où suis-je ? ”, mais plutôt : “ Où est le reste du monde ? ” » L’homme de Whitehead peut conquérir sa liberté du moment où il se sent et se sait relié au jeu productif de la vie, et donc où il est loin de s’en imaginer délié.

PC : Comment Whitehead envisage-t-il l’évolution historique des sociétés ?

PF : Puisque individus et sociétés se métamorphosent au fil de leurs expériences et que celles-ci peuvent les amener à leur progression ou à leur régression, Whitehead les qualifie de « trajets historiques ». Les organisations sociales peuvent en effet souffrir d’une créativité négative si elles ne savent pas se transformer. Elles sont vouées à poursuivre leur histoire ou à se décomposer. A suivre Whitehead, la consistance d’un peuple culmine dans la souveraineté de son trajet historique. Comme la vie est productivité, « elle désigne l’innovation, non la tradition », précise Whitehead. Ainsi, quoique la civilisation soit une héritière, son héritage, loin d’être ressassé, doit être réinterprété et criblé par l’esprit de progression. Il n’acquiert de sens que vectorisé par la poussée d’un nouveau monde. Seul un art opératif des liens, une politique réfléchie des rapports productifs, peut faire en sorte que l’Avancée créatrice signifie pour le nexus humain sa progression transfiguratrice.

PC : En conclusion, pourquoi la lecture de Whitehead peut-elle contribuer à la formation d’un citoyen éclairé, et l’aider à résister à la normalisation des pensées et attitudes ?

PF : La politique de Whitehead nous invite à prendre soin avec justesse de la plasticité du nexus humain et de ses milieux productifs. Elle nous aide donc à combattre tous les dogmatismes, qu’ils relèvent des appareils religieux ou idéologiques, de l’Economie politique ou de la technocratie globalitaire. Si les producteurs humains veulent poursuivre leur trajet historique vers leur plénitude concrète, ils doivent se risquer à l’aventure des idées et actions transformatrices. Ils doivent apprendre à s’orienter parmi le jeu profus des processus, à y porter la lumière de leurs symboles, langues et mots, en les éprouvant et les rénovant. Une société ne perdure qu’autant qu’elle se fait l’aventurière consciente de ses métamorphoses.
Le pragmatisme mutagène de Whitehead enjoint non pas de s’adapter à l’ordre des choses, mais de le reconfigurer. L’obnubilation par la sécurité et la stabilité est historiquement mortifère, prévient Whitehead. N’écrit-il pas : « La vie est une offensive menée contre la répétition mécanique de l’univers. » La jeunesse du monde appartient aux ouvriers du futur, qui ont pour tache historique d’évincer les mécaniciens de l’ordre. Un Prométhée expérimenté, armé de sa cognition et de son imagination : telle est la métamorphose humaine que requiert le procès périlleux des liens.

Le numéro de L’Art du Comprendre, consacré à A. N. Whitehead, est disponible à la librairie de La Libre Pensée.



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France culture 14/02/2010
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