Jean Jaurès : sa personnalité, son oeuvre

Emission France culture du dimanche 12 décembre 2009
jeudi 11 février 2010
par  libre pensee2
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Au micro : Jean-Marc Schiappa, Président de l’Institut de Recherches et d’Etudes de la Libre Pensée (IRELP) et Gilles Candar, Président de la Société d’Etudes Jaurésiennes.

JMS : Aujourd’hui nous avons décidé de nous entretenir avec G. Candar, de la personnalité et de l’œuvre de Jean Jaurès. En quelques mots, qui était J. Jaurès ?

G.C. : Chacun a un peu son Jaurès et c’est assez compréhensible : le Jaurès philosophe, historien, du Midi, de Paris, de l’Internationale. Jaurès est un personnage à multiples facettes.
Pour ma part je crois qu’il faut insister sur le fait que Jaurès c’est avant tout quelqu’un qui veut changer le monde, qui veut changer la société de son temps. On peut dire que c’est un révolutionnaire à condition de ne pas mettre derrière ce mot toutes les évocations de violences ou d’insurrection auxquelles on peut penser et qui ne sont pas forcément contenues dans le terme.
C’est un homme politique au sens élevé du terme. Il n’est pas préoccupé plus que cela par une réélection ou un mandat, mais c’est quelqu’un qui veut agir dans la France et dans le monde de son temps pour que la vie change.

JMS : Pour la Libre Pensée, J. Jaurès c’est aussi l’artisan essentiel de la loi du 9/12/1905. C’est quelque chose de considérable de notre point de vue. Il est notamment l’organisateur de l’article 4 qui est l’article clé de cette loi, notamment avec son très célèbre discours dans lequel il expliquait que la France n’est pas de tradition schismatique mais de tradition révolutionnaire.
Quels sont les rapports qu’entretien Jaurès avec la laïcité ? Je pense notamment à cette attaque curieuse de Clémenceau, qualifiant Jaurès de « socialiste papalin ».

G.C. : Vous avez raison, Jaurès était un laïque avant d’être un socialiste. Il vient au socialisme par la laïcité. Il a vécu dans une famille catholique sans être bigote, il connaît très bien les doctrines de l’Eglise et d’autres religions. Il a reçu une instruction religieuse comme cela était normal de son temps, et comme il était professeur de philosophie de formation il a lu la plupart des pères de l’Eglise.
Jaurès très vite dans sa jeunesse, va être un penseur libre. Il est toujours opposé à l’esprit de dogmes, d’autorités et à tous ce que l’Eglise pourrait charrier de coercition et de vision autoritaire de la société.
C’est fondamentalement ce qu’il lui reproche.
Il commence par vouloir être un républicain laïque et c’est pour cela qu’il s’engage dans le socialisme et dans le mouvement ouvrier.
L’influence qu’il a sur la loi de 1905 c’est pour avoir une réorganisation de la société française qui soit réellement laïque c’est-à-dire fondée sur l’égalité des droits. Quelque chose qui ne soit pas un aménagement, une vengeance, mais qui permette d’envisager une république entièrement laïque et tournée vers l’avenir, ouverte à tous.

JMS : Quand on attaque J. Jaurès, il y a un épisode qui revient souvent c’est le baptême de sa fille. On a expliqué que J. Jaurès ne pouvait pas être réellement un socialiste puisqu’il a fait baptiser sa fille. Anecdote lorsque l’on regarde la vie entière d’un personnage et son œuvre, mais sur laquelle il faut lever le voile. Que peut-on en dire ?

D.C. : Que c’est un cas d’application concrète de ce que je viens de dire précédemment. Jaurès part toujours de la liberté et du droit de chaque conscience individuelle. C’est un homme libre et il entend que tous les hommes soient libres. Il s’est expliqué sur cette question en disant qu’il était dans une famille chrétienne, que sa mère et sa femme pratiquaient, et qu’il fallait que chacun fasse sa part : sa fille aurait toujours des maîtres laïques mais elle aurait également une éducation religieuse et ferait sa première communion. Partage assez classique à l’époque. Jaurès respectait énormément le point de vue de son épouse.

JMS : Jaurès combat le cléricalisme, toute forme de dogme et en même temps on peut noter dans son œuvre une formulation très nettement idéaliste. Y-a-t-il contradiction ou complémentarité entre ces deux facettes ?

G.C. : Jaurès est assurément un idéaliste. Il l’a toujours dit. Même quand il est compagnon de route des marxistes et du parti ouvrier de Guesde, il s’oppose à Paul Lafargue dans une controverse célèbre, où il défend le point de vue idéaliste sur la formation de l’humanité et sur son devenir. Il accepte du marxisme un certain nombre d’explications économiques, sociales, la théorie de la valeur, l’analyse des classes, mais sur l’humanité elle-même son point de vue philosophique est celui d’un idéaliste.
Ce que Jaurès combat ce n’est pas telle ou telle croyance ou conception philosophique, c’est l’esprit de dogme, l’esprit d’autorité, l’esprit héritier de l’inquisition dans tous les domaines. Cela il n’en veut pas.

JMS : Ce qui est frappant, mais pas seulement pour Jaurès, quand on lit les débats parlementaires - notamment pour la loi de 1905 - ou les controverses contre Lafargue, Guesde ou bien d’autres, c’est la qualité de ces polémiques improvisées, prises sur le vif, le degré d’engagement, de sincérité, et d’immense culture de ces hommes politiques.
Pour nous, Libre Pensée, nous ne dissocions jamais – de ce point de vue nous essayons d’être fidèles au message jaurésien – la question laïque de la question sociale. Pour Jaurès ces deux éléments étaient vraiment consubstantiels pour parler comme Saint Augustin. Pouvez-vous nous en dire plus ?

G.C. : C’est effectivement parce qu’il est laïque qu’il pose la question sociale. A partir du moment où il définit la laïcité comme étant l’égalité des droits, en se situant, sur ce plan là, aussi bien dans l’héritage du libéralisme du 19ème siècle – il cite Royer-Collard – que dans celui du socialisme auquel il se réfère aussi] pour qu’il y ait une vrai confrontation entre ces consciences libres, il faut que la société ne soit pas une société d’asservissements ni une société dans laquelle la propriété, les richesses sont réparties de façon si déséquilibrées.
Concrètement, en voulant défendre le droit des ouvriers de Carmaux à désigner leur représentant légitime, y compris l’un des leurs, comme maire de Carmaux, contre le patron de la Mine, député de la ville, il voit bien qu’il y a un problème social.

JMS : Quand on pense à Jaurès on pense évidemment à sa fin tragique. On dit régulièrement que ce fut le prélude à cette immense boucherie que fut la Première Guerre Mondiale. Est-ce qu’il y a des éléments nouveaux depuis la fin du procès et cet acquittement sidérant de l’assassin R. Vilain ?

G.C. : A ma connaissance le procès a été très bien étudié par un ancien secrétaire de la Société, et ses conclusions se sont imposées : Vilain agit seul mais il agit dans un climat qui a été façonné par des appels à la haine par une presse qui fait un commerce du nationalisme.
Peut-être que la leçon à en tirer est que l’on a parfois une vision un peu simplificatrice des choses en pensant que c’est l’extrême droite qui est la principale responsable. Je dirais que l’Action Française n’avait pas tout à fait tort de se défendre de cette accusation. C’est aussi une presse modérée, voire républicaine qui participe à cette campagne de haine et de présentation des socialistes comme des mauvais français parce qu’ils mettaient en garde contre les emballements nationalistes, contre les dérives militaristes et les risques de guerre.

JMS : Pour nous, je me permets d’insister, un des meilleurs défenseurs de R. Vilain a été Marc Sangnier, fondateur de la démocratie chrétienne en France, fondateur du Sillon, et avec beaucoup de convictions.

Je tiens à vous remercier pour tous ces éclaircissements. En tant que Président de la Société d’Etudes Jaurésienne, pourriez-vous présenter la Société et développer quelques unes de ses activités ?

G.C. : Nous fêtons le cinquantenaire de la Société jaurésienne. Elle a été très longtemps animée par Madeleine Rébérioux qui était la grande spécialiste de J. Jaurès et une grande historienne et militante.
Nous continuons dans son sillage. Nous organisons des colloques et publions des cahiers.
Ma tache est d’achever l’œuvre initiée par Madeleine, d’éditions scientifiques des œuvres de Jaurès en 17 volumes chez Fayard. Cinq volumes sont parus à ce jour. Douze autres restent à venir à raison de 1 par an.

JMS : Beaucoup de travail à venir ! Merci de votre présence à ce micro aujourd’hui.


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