Etienne Dolet - France culture Dimanche 8 novembre 2009

mardi 10 novembre 2009
par  libre pensee2
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Au micro : Pierre Girod, président de la fédération du Rhône de la Libre Pensée et Marcel Picquier, libre penseur, président de l’Association Laïque Lyonnaise des Amis d’Etienne Dolet. L’émission de la Libre Pensée de ce dimanche 8 novembre 2009 est consacrée à Etienne DOLET le savant humaniste, grande figure de la Libre Pensée, mort, étranglé et brûlé, à Paris, place Maubert, le 3 août 1546.

C’est sous la IIIème République que « le martyr de la Renaissance » a vraiment été tiré de l’oubli, au moment des combats anticléricaux qui allaient conduire à l’adoption de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat en 1905. Des centaines de communes – et Lyon dès 1879 - ont donné son nom à une rue ou une institution. Paris lui a élevé un monument qui sera détruit sous Vichy. Mais bien des passants, aujourd’hui, lisant « Etienne Dolet » sur une plaque de rue, ne savent plus de qui il s’agit. Pourrais-tu nous dire, Marcel Picquier, comment tu as été amené à créer l’association des Amis d’Etienne Dolet ?

M.P- Très simplement, en découvrant que Dolet était oublié, même à Lyon, alors qu’Edouard Herriot, jeune maire radical-socialiste de la Ville, avait demandé à Rodin, en 1908, une statue de celui qu’il appelait « le martyr de l’indépendance de la pensée ». Finalement, Dolet n’aura pas eu son monument et notre association a voulu restaurer sa mémoire. Entre autres activités, nous avons fait campagne pour que La Poste émette un timbre Dolet à l’occasion du 500ème anniversaire de sa naissance, ce qui a été obtenu, grâce, notamment, au soutien de dizaines de maires possédant des rues Dolet. Plusieurs d’entre eux – dont celui de Paris –ont décidé, après l’émission du timbre, de changer les plaques de rue et d’y inscrire, comme à Lyon, pour fournir aux passants une information plus complète : « Etienne Dolet, 1509-1546, humaniste, imprimeur, mort sur le bûcher ». La Mairie de Lyon va donner, fin novembre, une réception dans ses salons pour honorer Dolet à l’occasion de la sortie du timbre et de la tenue du colloque universitaire international Etienne Dolet organisé par l’Université Lyon2.

PG – Ces succès portent témoignage. Il faut maintenant rappeler ce qu’a été la vie de Dolet, avant de revenir plus précisément sur ce que la postérité peut retenir de son œuvre et de son action.

MP – Etienne Dolet est né le 3 août 1509 à Orléans et a pu faire des études, privilège considérable à l’époque.

A l’âge de douze ans, il est envoyé dans le pensionnat du savant Nicolas Bérault, originaire d’Orléans lui aussi, éditeur de Pline l’ancien et de Lucrèce, qui va lui communiquer l’amour de Cicéron.

Son influence explique que le jeune homme de 17 ans parte poursuivre ses humanités à l’Université de Padoue, l’université la plus libre de l’époque celle où Pietro Pomponazzi avait pu enseigner que l’immortalité de l’âme ne peut être démontrée par la raison, une thèse condamnée mais pas oubliée. L’étudiant devient à Padoue, avec son maître très aimé Villeneuve, un Cicéronien de première force. Il sait tout de Cicéron et c’est d’une importance considérable car Cicéron n’a pas seulement écrit des plaidoyers pour les tribunaux de Rome et des discours pour le Sénat, il a été également le passeur, en langue latine, de la pensée païenne grecque. C’est ce Cicéron-là qu’on redécouvre à la Renaissance et chacun y trouve ce qu’il cherche car l’écrivain latin, même s’il avait des préférences platoniciennes, était un éclectique en philosophie comme en politique et n’avait jamais songé à censurer aucun auteur, pas plus Epicure que Platon. Il avait même été l’éditeur du « De Natura Rerum » de Lucrèce, la bible des épicuriens.

A la mort prématurée de son maître, le jeune étudiant est embauché comme secrétaire par l’évêque ambassadeur de François Ier à Venise. A son retour en France, le prélat envoie Dolet à l’Université de Toulouse afin qu’il s’assure une carrière en faisant des études de droit. Mais Toulouse, siège de l’Inquisition, n’est pas Padoue. La chasse à l’hérésie luthérienne y a commencé. En 1532, le professeur Caturce a été brûlé vif en compagnie de vingt-deux autres hérétiques. C’est alors que débute la vie publique de Dolet et ses déboires.

Il est choisi comme délégué par les étudiants de la Nation française, chargé de les défendre. Il va être amené à prononcer deux discours qui seront, comme le dira un de ses biographes, les premiers fagots de son bûcher. Dans le premier d’entre eux, le 9 octobre 1533, il prend énergiquement la défense du droit d’association des étudiants remis en cause pour tenter d’empêcher la propagation des idées luthériennes. Dolet, accusé d’insulter les autorités, prononce un second discours qui est un véritable manifeste humaniste et politique : avec courage et même témérité, se prenant pour Cicéron, s’appuyant sur l’éloge de la France civilisatrice, il fait le procès de la ville de Toulouse « impitoyable inculte, âpre et barbare ». Tout en protestant, par prudence, de son orthodoxie catholique, il dénonce le supplice de Caturce, les persécutions religieuses qui annoncent la répression de toute pensée libre. Enfin il raille rudement les processions de « troncs pourris de certaines statues » dans les rues et autres superstitions catholiques. Dénoncé, il est saisi, traîné dans les rues, emprisonné dans un carcan, insulté par la populace, jeté en prison. Il doit sa rapide libération à l’intervention d’un de ses admirateurs et protecteurs, le pieux évêque Jean de Pins.

Mais le voilà devenu un homme suspect pour les pouvoirs publics et l’Inquisition qui ne vont plus le perdre de vue. Chassé de Toulouse, il cherche refuge à Lyon.

P.G – Pourquoi Lyon plutôt qu’une autre ville ? Pourquoi ne retourne-t-il pas en Italie ?

MP – L’Italie, le jeune homme en rêve mais il est sans ressources. S’il a choisi de venir à Lyon, c’est qu’on est moins surveillé dans cette ville bourgeoise qui ne possède ni parlement de justice ni faculté de théologie et qu’elle est riche d’un puissant commerce d’imprimerie dans lequel il peut espérer trouver à s’employer. Le généreux Sébastien Gryphe l’embauche comme correcteur latin dans son imprimerie. Pressé de tirer vengeance de ses ennemis toulousains, il fait imprimer, sans tarder, ses discours, et l’année suivante, en 1536, un ouvrage sur lequel nous reviendrons et qui lui tient à cœur : son « Dialogue contre Erasme sur l’imitation de Cicéron ».

P.G – N’a-t –il pas bientôt d’autres ennuis avec la justice et l’Inquisition ?

M.P – Si, d’abord avec la justice. Le 31 décembre 1536, il tue dans une rixe un peintre dénommé Compaing qui l’aurait attaqué, l’épée à la main. Pour échapper à une justice expéditive, il va se jeter aux pieds de François Ier. La légitime défense est reconnue et Dolet est pardonné. C’est au lendemain de cette grâce royale que ses amis lui offrent à Paris le fameux banquet des humanistes de février 1537, qui réunit les plus grands humanistes, Guillaume Budé, Nicolas Bérault, François Rabelais, Clément Marot en tête et témoigne de la notoriété du jeune homme arrivé inconnu à Lyon, moins de trois ans plus tôt.

Commence alors la plus heureuse période de sa vie, d’environ quatre ans. En 1536 et 1538, paraissent les deux tomes de ses « Commentaires sur la langue latine », dont il espère sa consécration de savant. Ces gros ouvrages latins dédicacés au Roi lui valent de lui être présenté par le cardinal de Tournon, Lieutenant Général du Dauphiné et d’obtenir un privilège d’imprimer pour dix ans, faveur extraordinaire. Il se marie, a un enfant ce qui le comble de joie. Il se trouve au centre de la célèbre « Sodalitas » lyonnaise, un groupe de lettrés et d’amis qui l’admirent et écoutent ses leçons. Il crée sa propre imprimerie à l’enseigne de « La Doloire d’Or » - rue Mercière où notre association a apposé une plaque commémorative - et ses éditions se suivent rapidement. En 1542, quarante –deux ouvrages sortiront de ses trois presses. Ce sont, en plus de ses propres œuvres et traductions, des livres de médecine, des classiques grecs et latins, des modernes (Marot et Rabelais, entre autres), des essais d’histoire, des moralistes et enfin une série de petits livres d’inspiration chrétienne très populaires et qui sont d’un bon rapport financier. Il était en passe de devenir un des plus grands imprimeurs de son temps, pour la qualité du travail d’impression comme pour l’abondance des éditions.

C’est alors qu’intervient Mathieu Ory, Inquisiteur général de France. Dans une digression de ses « Commentaires sur la langue latine », Dolet avait écrit avec enthousiasme que la Renaissance des lettres avait balayé, dans toute l’Europe, la barbarie des siècles passés ; que l’éducation humaniste allait changer le monde puisque les jeunes générations éclairées par l’instruction allaient donner aux Rois des officiers et des ministres vertueux. Pas une ligne, pas un mot de référence religieuse dans ces pages. Sa réputation ne pouvait être celle d’un bon chrétien.

Dès 1538, ses œuvres poétiques, à peine imprimées, avaient été interdites de vente et d’exposition par Mathieu Ory. En juillet 1542, il est arrêté, traduit devant l’Inquisition et condamné à mort en octobre pour hérésie et subversion. Un de ses amis, devenu lecteur du roi, l’évêque Duchatel, se fait son avocat et lui sauve la vie. Il n’était rentré chez lui que depuis quelques mois quand une provocation policière est montée contre lui. Un ballot de livres hérétiques de Genève portant son nom est saisi aux portes de Paris. Il est à nouveau arrêté, le 6 janvier 1544. Il réussit à s’enfuir mais il est repris et enfermé à la Conciergerie à Paris d’où il ne sortira que le 3 août 1546 pour être conduit au bûcher de la place Maubert et brûlé avec ses écrits.

PG –Avant de te laisser poursuivre je souhaiterais que tu nous donnes un éclaircissement : tu as parlé à plusieurs reprises de dignitaires de l’Eglise parmi les protecteurs de Dolet. N’est-ce pas étonnant envers un homme que l’Eglise poursuit devant ses tribunaux ?

MP –Rien de mystérieux dans ces interventions. L’humanisme, la Renaissance, en France, dans la première partie du XVIème siècle est protégé par le roi et les grands. L’Eglise de Rome est alors plutôt libérale, les luthériens diront corrompue. Mais quand la réforme luthérienne devient vraiment dangereuse pour les pouvoirs établis et leurs intérêts, tout change. Dans les pays allemands le peuple a pris au pied de la lettre les prêches de certains réformateurs, le retour à la pureté et à la fraternité des Evangiles. Il s’en est suivi la guerre des paysans. Ou alors des Seigneurs ont trouvé avantageux de soutenir la Réforme pour s’enrichir des biens du Clergé. En Angleterre Henri VIII a rompu avec Rome, confisqué les biens de l’Eglise catholique et réprimé les papistes.

Le climat politique change définitivement vers 1540. Les partisans d’une répression impitoyable de la réforme et de la liberté intellectuelle qui l’accompagne l’emportent. Ainsi le Cardinal de Tournon, protecteur de Dolet en 1538, reprochera violemment à Duchatel de l’avoir sauvé du bûcher en 1543 et l’abandonnera à son sort tragique en 1546. En 1545, ce cardinal- ministre avait approuvé le massacre de milliers de Vaudois hérétiques dans le Lubéron. Il fallait faire des exemples.

P.G – Mais il ne s’est donc trouvé personne parmi ses nombreux amis pour venir à son secours entre 1544 et 1546 ?

M.P –A la vérité, on ne sait rien des interventions qui ont pu avoir lieu. On est en droit de penser qu’il y en a eu et qu’on a hésité à tuer l’humaniste. Mais la répression faisait peur. Dès que Mathieu Ory a commencé à persécuter Dolet, le vide s’est fait autour de lui et à partir de sa condamnation de 1542, il est devenu infréquentable. Il était le diable pour Ory comme pour Calvin.

PG – Autre problème. Il a écrit contre Erasme. C’est surprenant. Erasme n’était-il pas considéré comme le Prince des Humanistes, n’avait-il pas été rejeté par Luther et ses œuvres ne seront-elles pas mises à l’index par le concile de Trente ?

MP – Ne confondons pas les moments. Erasme est mort en 1536. Le Concile de Trente qui le met à l’index se déroulera entre 1545 et 1563. L’humaniste s’était si bien prononcé contre Luther que le pape de la Contre-Réforme Paul III avait fini par lui offrir le chapeau de cardinal.

Le dialogue anti-érasmien de Dolet est de 1535 et ne porte pas sur ces querelles théologiques auxquelles Dolet était indifférent. Il attaque Erasme parce qu’il avait osé s’en prendre aux cicéroniens dans un pamphlet de 1528 dans lequel il faisait passer un maître cicéronien de Padoue pour un malade mental. Erasme défendait en effet l’idée qu’il fallait adapter le latin de Cicéron aux temps modernes et surtout ne pas sacrifier la pensée chrétienne au culte des anciens. « Allons-nous, alors que nous sommes chrétiens, parler à des chrétiens, comme le païen Cicéron parlait à des païens ? » Bien qu’admirateur de l’orateur romain il n’entendait garder de lui et des anciens que ce dont le christianisme pouvait tirer profit. Il finira par proférer l’accusation dangereuse au temps de l’Inquisition que le cicéronianisme n’était qu’un retour caché au paganisme et jugera la secte des cicéroniens plus dangereuse pour le christianisme que celle de Luther.

En faisant l’éloge de la Renaissance des Lettres Dolet avait écrit : « Il ne nous manque rien si ce n’est l’antique liberté de penser ». Il accuse Erasme de soumettre la liberté de la pensée et tous les aspects de la vie à la théologie, de charger la théologie de résoudre les problèmes de la société alors qu’elle ne fait que les aggraver et déclenche persécutions et guerres civiles. La crise profonde de la société au XVIème siècle tenait au système féodal incapable de développer les forces productives et même de nourrir la population. La corruption de l’Eglise était un élément de la crise, le retour à la pureté des Evangiles d’un Luther ou d’un Erasme s’avérait un leurre.

Dolet avait sa propre utopie politique annonçant le despotisme éclairé du XVIIIème siècle : il la fondait sur le développement de l’instruction et la séparation de la philosophie et des sciences de la théologie, revendication de laïcisation de la pensée radicale pour son temps et qui ne pouvait lui faire que des ennemis chez les catholiques comme chez les réformés.

C’est cela l’actualité de Dolet qu’on ne séparera pas de son combat opiniâtre contre toute censure. Son privilège d’imprimeur contenait la clause qu’il devait présenter au contrôle du sénéchal du roi toutes ses éditions. Il ne l’a pas fait une seule fois et se moquait ouvertement de la censure des théologiens, « race d’hommes absurde et insupportable ».

P.G- Ils se sont cruellement vengés de lui et ont justifié sa condamnation à mort en l’accusant de « blasphème », puisqu’il avait nié l’immortalité de l’âme en traduisant « Après la mort tu ne seras plus » par « Tu ne seras plus RIEN DU TOUT ». Trois mots de trop. Aveu d’athéisme.

M.P –Le théologiens se sont même donné le plaisir de faire infliger la torture extraordinaire sous leurs yeux au malheureux reconnu « coupable de blasphème, de sédition et d’exposition de livres interdits et damnés ».

Mais l’humaniste qui espérait en la postérité et en des temps meilleurs a eu sa revanche. Erasme, un des hommes les plus intelligents de son âge, l’avait compris : le christianisme avait plus à craindre de la secte des cicéroniens - je veux dire des partisans de la pensée débarrassée du carcan de la théologie - que de ses hérétiques. Les libertins du XVIème, du XVIIème siècle, les philosophes du XVIIIème, malgré les persécutions et plus tard les républicains et libres penseurs des XIXème et XXème siècle ont bien été les héritiers de Dolet.

P .G – Ainsi se termine notre émission. Les auditeurs qui souhaiteraient en savoir plus sur Etienne Dolet peuvent se procurer la biographie de Marcel Picquier en s’adressant au siège de la Fédération nationale de la Libre Pensée , 10/12 rue des Fossés Saint-Jacques, Paris 5ème.


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France culture 081109
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