Darwin et la théorie de l’évolution

France Culture - Dimanche 11 ocotbre 2009
lundi 19 octobre 2009
par  libre pensee2
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Mesdames et Messieurs, Christian Eyschen secrétaire général de la Fédération Nationale de la Libre Pensée, nous nous entretenons aujourd’hui avec Jean-Sébastien Pierre, membre de la CAN et de la Commission Sciences, Professeur d’Ecologie et d’Evolution à l’Université de Rennes 1, et Directeur de l’Unité Ecologie, Biodiversité et Evolution de cette Université et du CNRS. Nous célébrons cette année le bicentenaire de la naissance de Charles Darwin et le cent cinquantenaire de son œuvre majeure : l’Origine des Espèces par le moyen de la Sélection Naturelle. Jean-Sébastien, peux-tu nous dire quelques mots de l’importance du livre de Darwin pour les sciences ?

J.S.P. : Oui, l’importance de la théorie darwinienne de l’évolution est extrême. On peut dire qu’elle fonde la biologie comme science, en la faisant sortir de la simple histoire naturelle d’une part, et d’autre part de conceptions métaphysiques et religieuses. En découvrant - car c’est avant tout une découverte – le mécanisme de la sélection naturelle, Darwin rompt d’un seul coup avec les conceptions anciennes de la vie. Bien sur, et tout d’abord, il ruine l’idée de la fixité des espèces créées en une seule fois et en un seul jour par la volonté divine, mais pas seulement. Il fonde aussi l’idée d’une origine unique de la vie et donc d’une filiation généralisée de toutes les espèces vivantes, homme compris. Enfin, en combinant l’idée que les espèces varient sans cause précise et que la sélection trie le résultat de cette variation, il introduit la contingence, le hasard, dans l’histoire de la vie, en lieu et place d’un finalisme des « causes ultimes » que l’on appelait téléonomie. Il n’y a pas non plus trace de la mystérieuse « force vitale » chez Darwin. Pour lui, l’origine de la vie se situe dans la matière inerte. Bien qu’il se fut toujours défendu d’attaquer en quoi que ce soit la religion, du moins, au moment de la parution de l’ »Origine des espèces », ce fut un coup de tonnerre dans un champ de la connaissance – le dernier – où les explications issues des dogmes religieux avaient encore cours. Selon le mot de Karl Marx, « Darwin a rendu le matérialisme possible ».

CE : La théorie de l’Evolution a donc cent-cinquante ans. Peux-tu rappeler rapidement en quoi elle consiste, et pourquoi on y fait encore référence ?

J.S.P. : Elle consiste en l’idée que les espèces, bien que reconnaissables par certains critères – ce sont des ensembles d’être vivants susceptibles de se reproduire entre eux – ne sont pas fixes parce que leur reproduction n’est pas strictement conforme. Certes, les chats font des chats et les chiens des chiens, mais des variations secondaires se produisent dans la descendance, on ne sait pourquoi. Je devrais dire plutôt, en 1859 on ne savait pas pourquoi, dans l’ignorance où l’on était de la génétique et de l’existence des mutations. Darwin considère donc cette variation comme contingente, on dit aujourd’hui aléatoire. Notons à ce propos que la théorie de l’évolution est la toute première théorie scientifique non strictement déterministe et faisant une certaine place au hasard. En physique, il faudra attendre la thèse de Boltzmann, en 1866, c’est à dire sept ans après. La variation observée est soumise ensuite à l’action du milieu, conférant à son porteur un avantage ou un désavantage. Cet avantage ou cet handicap se traduira par une survie et une reproduction plus ou moins importante. Ceux qui ont le plus de descendants viables et eux même reproducteurs éliminent petit à petit les autres formes tout simplement en les noyant sous le nombre.

CE : Ce n’est donc pas tout à fait la loi du plus fort ?

J.S.P. : Non, c’est la loi du plus apte dans une course à la reproduction. Dans cette mesure, la force peut être sélectionnée, mais aussi la faiblesse lorsqu’elle permet de se reproduire d’avantage. Par exemple les parasites abandonnent leurs muscles, leurs organes des sens, leurs appendices, au profit du système digestif et des organes génitaux. Il n’y a pas non plus d’évolution systématiquement progressive vers plus d’intelligence ou de discernement. Les vers de terre ont réduit leur cerveau par rapport à leurs ancêtres. L’agressivité, la dominance n’est pas indispensable non plus. Beaucoup d’animaux n’ont tout simplement aucune interaction les uns avec les autres. D’autres au contraire sont sociaux et établissent des liens de coopération, de dominance et de subordination.

CE : Alors, en 1859, comment l’ouvrage a-t-il été reçu par les scientifiques et dans la société ?

J.S.P. : L’Origine des espèces a d’abord été un très grand succès de librairie. Les 1250 exemplaires de la première édition ont disparu dans la journée, ce qui n’était pas banal pour un livre de sciences. Le contenu résumé du livre avait été présentée conjointement l’année précédente, en 1858, par Darwin et Wallace à la société linnéenne de Londres. Le monde scientifique avait assez peu réagi immédiatement puisque l’académie royale des sciences, dans son bilan de 1858 notait : rien de bien nouveau cette année. Néanmoins, l’œuvre avait trouvé chez les savants de l’époque quelques supporters enthousiastes comme Thomas Huxley, Asa Grey, aux USA, Erns Haeckel en Allemagne, et des adversaires non moins farouches. Le bruit avait par ailleurs couru, que Darwin dans le livre qu’il allait publier, affirmait que l’homme descend du singe. C’est faux, cette affirmation n’est pas dans l’origine des espèces, mais cela prouve qu’un large public avait déjà tiré les conclusions scandaleuses suggérées par la théorie. On s’arrache donc le livre, paré d’une aura de scandale, et le scandale effectivement éclate. Il ne concerne dans un premier temps que l’Angleterre. La gentry et l’église anglicane s’émeuvent.

La réception de l’origine des espèces. L’ouvrage est une bombe. « Pourvu que cela ne soit pas vrai ! Mais si cela l’était, prions pour que cela ne se sache pas ! » s’exclame, horrifiée, lady Worcester, l’épouse d’un archevêque anglican. En 1860, à la société pour l’avancement des sciences à Oxford, l’évêque Wilberforce annonce qu’il va défaire les darwiniens. Thomas henry Huxley âgé de 35 ans, relève le gant et aurait ridiculisé l’évêque dans une séance très houleuse.

CE : J’imagine que les églises ne pouvaient voir les dogmes remis en cause sans réagir, que les réactions furent vives et la condamnation rapide ?

J.S.P. : Curieusement, non. Bien que socialement très active, l’Eglise catholique n’est plus dans l’état de puissance de l’époque de Giordano Bruno ou de Galilée. Officiellement, rien ne semble se passer entre 1860 et 1893. Après l’épisode Wilberforce, l’église anglicane semble avoir rendu les armes, ou du moins ne plus s’occuper de la question. L’église catholique reste silencieuse, laissant aux savants d’inspiration cléricale – ils sont nombreux en France, Italie, Espagne, le soin de s’opposer à la théorie de l’évolution. L’institution elle même ne prononce pas de condamnation ouverte. Il faut attendre Léon XIII, deux ans après la publication de Rerum novarum pour observer un rappel à l’ordre : dans l’encyclique Providentissimus deus, il rappelle la doctrine de l’inspiration par l’esprit saint de la bible :
« Les livres de l’Ancien Testament et du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, tels qu’ils ont été reconnus par le Concile de Trente doivent être reconnus comme sacrés et canoniques, non pas en ce sens que, composés par le génie humain, ils ont ensuite reçu son approbation, ni seulement qu’ils contiennent la révélation sans aucune erreur, mais parce qu’ils ont été écrits sous l’inspiration du Saint-Esprit et ont ainsi Dieu pour auteur. »

L’action de l’église est alors d’éviter la contagion des catholiques par cette doctrine scientifique impie. Avec Pie X, les choses se tendent. L’attrait de la théorie de l’évolution séduit les modernistes, et l’opposition de l’église se conjugue à une défiance plus globale contre la science, le matérialisme et le socialisme qui constituent un « paquet cadeau ». Le siècle des lumières est également mis en cause, très vivement comme source de l’impiété. A l’encontre de Teilhard de Chardin, pourtant pionnier de l’Intelligent design », il interdit la publication de ses œuvres :
« L’idée que l’esprit de l’homme (son intelligence et sa volonté libre) puisse apparaître par une simple évolution de la matière est formellement rejetée par le dogme catholique ». Dans Humanae generis, Pie XII autorise le débat sur l’origine du corps humain à partir d’une matière préexistante, mais l’âme elle, est créée par Dieu ! Avec Paul VI, coup de barre en arrière. En 1966, lors d’un symposium de théologie sur « le péché originel et les sciences naturelles modernes », il réaffirme le dogme le plus formel. Le dogme de la faute d’Adam en dépend.

CE : On prétend cependant que la querelle avec l’église est terminée, Karol Wojtyla dit Jean-Paul II ayant reconnu que « l’évolution est plus qu’une hypothèse »

J.S.P. : Repli de pure forme. Il ne faut pas s’arrêter à cette phrase isolée de son contexte. Plus loin, dans son discours du 22 Octobre 1996 devant l’Académie Pontificale des Science, on lit :
« En conséquence, les théories de l’évolution qui, en fonction des philosophies qui les inspirent, considèrent l’esprit comme émergeant des forces de la matière vivante ou comme un simple épiphénomène de cette matière, sont incompatibles avec la vérité de l’homme. Elles sont d’ailleurs incapables de fonder la dignité de la personne. » Est-il besoin de commenter ? D’abord, c’est très exactement la position de Pie X réaffirmée : bas les pattes devant l’âme, ensuite seule l’église est capable de fonder la dignité de la personne. En réalité, on est dans le repli élastique : céder quand on ne peut faire autrement, et reprendre du terrain dès que c’est possible.

CE : Effectivement, c’est éclairant. Et Benoît XVI ?

J.S.P. : L’épisode Paul VI se répète, mais sur la même position fondamentale : "Il ne s’agit pas de choisir entre un créationnisme qui exclut catégoriquement la science, et une théorie de l’Évolution qui dissimule ses propres brèches et ne veut pas voir les questions qui se posent au-delà des possibilités méthodologiques de la science naturelle"

CE : Tu as cité Karl Marx tout à l’heure. Comment le mouvement ouvrier a-t-il accueilli la théorie de Darwin ?

J.S.P. : Le mouvement ouvrier dans son ensemble a accueilli très favorablement la nouvelle théorie en percevant son contenu libérateur, notamment contre l’église. En même temps, tous ses penseurs historiques, marxistes, socialistes, anarchistes, ont manifesté une incompréhension voire une franche réticence à la notion de sélection naturelle. Elle leur semblait justifier les préjugés malthusiens du monde capitaliste, l’idée que l’existence d’une classe dominante et d’une classe dominée était dans l’ordre naturel des choses. C’est effectivement ce qui se manifestera dans le « darwinisme social » d’Herbert Spencer, puis dans la partie la plus droitière du mouvement eugéniste. Marx et Engels ont hésité sur ce sujet entre l’enthousiasme pour la hardiesse de la théorie, et la réticence devant ce qu’ils percevaient comme « le reflet de la lutte de tous contre tous de Hobbes ». Le sujet leur valut même une correspondance polémique entre eux, au sujet d’un évolutionniste médiocre nommé Trémeaux dont Marx s’était un moment entiché. Dans la « Dialectique de la nature », Engels montre la source de son admiration pour Darwin. Il y a reconnu une pensée dialectique relevant de ce que Hegel appelait le « rapport du contingent et du nécessaire ». Même enthousiasme critique chez les anarchistes, avec presque les mêmes arguments. Kropotkine, théoricien de l’anarchisme avant qu’il ne sombre dans l’union sacrée de la guerre de 14-18, écrit en 1906, un livre passionnant sur « l’entr’aide chez les animaux et l’homme » où il reproche à Darwin d’ignorer la coopération que l’on observe dans les groupes animaux et dans les peuplades sibériennes. Les question posées par Kropotkine ne seront résolues scientifiquement que par l’évolutionniste américain Hamilton vers 1970. Bakounine, comme à son habitude tonne : « Darwin a tué Dieu, vive Darwin ! ». Elisée Reclus s’enthousiasme aussi pour la théorie de l’évolution. En 1920, l’Encyclopédie anarchiste consacre plus de vingt grandes pages au darwinisme sous la plume de Gérard de Lacaze Duthier, un article remarquable d’érudition, ou l’on trouve la même admiration pour Darwin, et les mêmes raisons de méfiance. Aux Etats Unis, le mouvement socialiste naissant semble avoir été influencé par Herbert Spencer et le darwinisme social, tout en rendant hommage à Darwin. Lénine, dans « Matérialisme et empiriocriticisme » salue à de nombreuses reprises Darwin et Haeckel comme fondateurs du matérialisme scientifique.

CE : Qu’en fut-il des libres penseurs ? La première traduction française de l’Origine des espèces est due à Clémence Royer qui se réclamait de la Libre Pensée, Ernst Haeckel présidait le congrès international des libres penseurs à Rome en 1904, André Lorulot édita Haeckel à Herblay…

J.S.P. : Effectivement, on doit à Clémence Royer, savante, féministe, fondatrice de la première obédience mixte de la Franc-Maçonnerie, le Droit Humain, d’avoir donné la possibilité aux lecteurs français de lire l’Origine des Espèces de Darwin. Clémence Royer se disait Libre Penseuse et se réclamait de la Libre Pensée. Elle publia sa traduction dès 1862, c’est à dire trois ans seulement après la première édition anglaise. Dans une préface fort longue, elle expose ses motivations : « ….je l’ai traduit voyant qu’on tardait trop à remplir ce devoir envers la vraie science, voyant surtout combien ce livre était mal compris, mal jugé, sans doute parce qu’il n’était pas lu » Et de mettre en exergue la mainmise de la religion sur la science. Elle se réjouit de ce que la science empiète sur le domaine des religions et qu’il est impossible de les réconcilier.

Il faut dire aussi que Darwin est, au sens propre un libre penseur. Esprit originellement religieux, il se détache petit à petit de la foi par examen scientifique de la nature. Seule la mise en rapport des faits observables pour constituer une théorie l’intéresse, et sur cette base, il va jusqu’au bout, fut-ce à l’encontre de ses convictions initiales. Darwin va rapidement, être entouré de libre-penseurs, qui se diront « agnostiques » : Thomas Huxley, plusieurs fois cité dans cette émission, Hooker, Lyell, Haeckel. Haeckel, matérialiste convaincu et membre de la Libre Pensée allemande, propagandiste infatigable du darwinisme à travers l’Europe, présida effectivement le congrès international de Rome en 1904 où il présenta ses thèses de la philosophie moniste (opposé du dualisme, corps et âme). André Lorulot, dans ses œuvres, multiplie les références à la théorie de l’évolution et édite « l’homme ne vient pas de Dieu mais du singe » de Haeckel qu’il traduit lui même. Très tôt, la défense de la théorie darwinienne de l’évolution devient un thème récurrent de la Libre Pensée.

CE : Avec le retour des créationnismes, auxquels nous avons consacré une émission en 2005, on a le sentiment que Darwin dérange encore, après 150 ans de recherche scientifique. La théorie serait-elle caduque, quels sont les enjeux ?

J.S.P. : La théorie n’a jamais été aussi forte ni aussi scientifiquement fondée. Ces cent cinquante ans de recherche ont permis de découvrir les mécanismes les plus intimes sur lesquels se fondent la théorie de l’évolution. Les créationnismes des fondamentalistes, américains ou musulmans sont pure folie. Le créationnisme honteux représenté par l’ »Intelligent design » n’impressionne que des non biologistes spiritualistes, qui est soutenu de manière occulte par des lobbys puissants et des églises. L’enjeu, c’est l’assujettissement de l’homme comme créature divine. Les obscurantismes s’appuient sur le fait que la théorie est difficile et doit être étudiée avec soin. La Libre Pensée, elle, s’appuie exclusivement sur la raison et sur la science.

Merci de nous avoir écoutés, Notre prochaine émission portera sur Etienne Dolet.
La Libre Pensée vient d’éditer un ouvrage de 200 pages intitulé « Qu’est-ce que la Libre Pensée » au prix de 10 €, dans lequel vous trouverez 25 chapitres illustrant tous les aspects de nos analyses et de nos actions. Vous pouvez le commander à la Librairie de la Libre Pensée, 10-12 rue des fossés Saint Jacques 75005 Paris.
Nous vous annonçons également notre prochain colloque organisé par notre fédération : Le 13 Octobre 1909, Francisco Ferrer y Guardia, Anarchiste et Franc Maçon espagnol, pionnier de l’école laïque en Catalogne, tombait sous les balles de ses assassins monarchistes et cléricaux au fort de Montjuich, sur les hauteurs de Barcelone. Nous rendrons hommage à cette grande figure de la pensée libre lors du colloque en sa mémoire le 28 novembre à Paris.


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