Les indigènes américains face aux religions

France Culture - Dimanche 12 juillet 2009
jeudi 16 juillet 2009
par  libre pensee2
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Jacques : Chers amis bonjour. Au Micro Bruno Marsot de la Commission Administrative et Jacques Lafouge du Bureau Exécutif de la Fédération nationale de la Libre Pensée. Nous allons vous parler aujourd’hui des indigènes américains face aux religions.

Bruno : Une certaine littérature de voyage, surtout aux XIXe et XXe siècle, a présenté aux européens une image fausse des peuples des autres continents. Il fallait, en particulier, montrer (entre guillemets) ‘’les bienfaits de la civilisation et de la religion’’, à des peuples présumés en être dépourvus.

Il y a en ce qui concerne l’Amérique un avant et un après 1492, un avant et un après Christophe Colomb.

Jacques : En effet d’un côté de l’Atlantique il y a l’Espagne qui vient de terminer la Reconquête de son territoire et qui se trouve disposer d’un nombre important de guerriers et d’aventuriers qui vont devoir trouver à s’employer puisqu’il n’y a plus de guerre sur le territoire espagnol.

Il y a l’église catholique qui a été pendant des siècles l’animatrice de cette reconquête. Elle est en pleine expansion missionnaire. Elle va tenter de poursuivre la conversion des juifs et des musulmans que même convertis elle soupçonne et surveille. Ce sera la tâche de l’Inquisition qui va naître. Ceux qui refusent la foi chrétienne seront pourchassés et expulsés. Eglise dont les prêtres sont le plus souvent corrompus, ignorants, fornicateurs et simoniaques. Tel diocèse sera tenu par le grand père, puis le père, puis le fils.

Bruno : …et le saint esprit !

Jacques : Pourquoi pas !
De l’autre côté de l’Atlantique il y a des peuples a des degrés différents d’évolution. Ceux de l’aire Caraïbe vont nus et ont des croyances religieuses sommaires mais qui leur suffisent. Par contre on trouve des Etats très organisés au Mexique et au Pérou mais sur des principes fort différents de ceux de l’Europe, par exemple l’appropriation privée de la terre y est la plupart du temps inconnue. Il y a des lois et des tribunaux pour les faire appliquer.

Il y avait des dieux et des prêtres et toute une cosmogonie parfois très élaborée.

Bruno : Ainsi, la rencontre des Européens et des indigènes américains a pris pour ceux- ci la forme d’un cataclysme.

Jacques : En effet une opinion fréquemment exprimée voudrait que les espagnols soient allés en Amérique pour s’enrichir certes, mais surtout pour répandre la parole de dieu. Ceci est totalement faux pour la seconde affirmation.

S’enrichir oui, et par tous les moyens. D’abord par le pillage. Que ce soit Cortès ou Pizarro, sans parler des autres, ils n’ont qu’un mot à la bouche : l’or. Et on va se le procurer par tous les moyens : le pillage, la rançon, l’extorsion et la torture, le viol des tombes indigènes. Lorsque le stock disponible de métal précieux sera épuisé on astreindra les indigènes au travail forcé dans les mines d’or et d’argent. Huit millions d’hommes périront dans les mines d’argent du Potosi.

Là où il n’y a pas de métaux précieux on établira dans les propriétés foncières le système de l’encomienda qui est celui du servage. La contrepartie en était que l’encomendero, le Maître, devait instruire ses indiens dans la religion catholique. Mais comment aurait-il fait lui dont les connaissances religieuses se limitaient à quelques prières dont il ignorait ou voulait ignorer le sens ? Et puis allait-on perdre son temps à enseigner les rudiments du catholicisme à ces gens alors qu’on était là pour s’enrichir et vite.Ca durera des siècles. Le servage ou huasipungo ne sera aboli en République de l’Equateur qu’en 1970. Et quand le stock d’indigènes s’amenuisera on importera des africains jugés plus résistants ce qui ne les empêchera pas de mourir aussi d’épuisement.

Il faut ajouter une opinion très défavorable des conquérants vis à vis des indigènes. Dès le second voyage de Christophe Colomb, le médecin qui l’accompagnait écrit au sujet des indiens des Antilles « Ils mangent des serpents, des araignées, et tout ce qu’ils trouvent au sol. Aussi il me semble que leur bestialité est pire que celle de la pire bête du monde ». Et en plus ils vivaient complètement nus. Ceci amènera Colomb à en embarquer 500 pour les vendre comme esclaves à Séville et à écrire aux rois : « ils sont bons pour être commandés et travailler dans nos champs… et il faut leur apprendre nos coutumes et à être vêtus ».

Ces opinions négatives perdurent. En 2003 on écrivait encore à Quito au sujet de la célébration de la toussaint : le souvenir des défunts le 2 Novembre est aussi cher à nos indigènes qu’au monde civilisé.

Bruno : Pour toutes ces raisons, que tu viens d’exposer brièvement, Jacques, les indigènes craignaient les espagnols et ne voulaient pas entendre parler de leur religion dont les fidèles leur paraissaient menés par la cupidité et la cruauté. D’autant que le clergé était lui aussi avide et féroce et, comme tous, se rua sur les femmes indigènes.

Jacques : Oui, cependant l’église voulait la conversion des indigènes. Le franciscain Toribio Benavente écrivait à Charles Quint : « Il importe donc à votre majesté que l’on se presse de prêcher le saint évangile à toutes ces terres ; et quant à ceux qui ne voudront pas écouter de bon gré l’évangile de Jésus christ, ce sera de force ; car dit le proverbe : mieux vaut bon de force que mauvais volontairement. »

Un dominicain observera non sans raison en 1996 que les indigènes craignaient les espagnols et ne voulaient pas entendre parler de leur religion dont les fidèles n’étaient animés que par la cruauté et la cupidité. Montesquieu écrivait dans l’Esprit des lois : « Quel bien les espagnols ne pouvaient- ils pas faire aux mexicains ? Ils avaient à leur donner une religion douce, ils leur apportèrent une superstition furieuse. Ils auraient pu rendre libres leurs esclaves, et ils rendirent esclaves les hommes libres. Ils pouvaient les éclairer sur l’abus des sacrifices humains ; au lieu de cela ils les exterminèrent. »

Peu après la conquête Guaman Poma Ayala, chroniqueur indigène péruvien ne dit pas autre chose. Les prêtres et les moines sont voleurs, débauchés, cruels, hypocrites et indignes des vérités qu’ils sont censés répandre et naturellement pratiquer.

Quoi qu’il en soit le catholicisme s’installa avec l’appui décidé de la monarchie. La défense d’adorer les anciens dieux, la destruction de leurs représentations, la persécution de leurs prêtres permit des conversions en masse. On fit mieux. Les franciscains et dominicains exigeaient que les enfants soient élevés dans la foi chrétienne et les incitaient à dénoncer ceux de leurs parents qui cachaient des représentations des anciens dieux.

Le secret de la confession n’était pas respecté. Le Taki Onqoy, mouvement millénariste de libération du XVIIIe siècle fut découvert lorsqu’un de ses membres révéla son existence en confession à un prêtre catholique. Alarmé celui-ci informa immédiatement les autorités espagnoles à Lima, avec les suites que l’on devine.

Il faut savoir que les indigènes n’étaient pas admis à la prêtrise. En 1539 le pape Paul III prescrit : « Pour des motifs graves (encore que non explicités) nous voulons qu’aucun individu de race indigène ne soit admis à la profession de foi. »

Toutefois il est indéniable qu’il y a eu du temps de la colonisation des religieux animés d’un zèle charitable vis à vis des indigènes, et dont Bartolomé de las Casas est le plus emblématique, mais il ne faut pas oublier que ce zèle charitable n’excluait pas une volonté de convertir, mais seulement, par des moyens plus doux.

Bruno : Que se passe- t- il à la fin de la domination espagnole ?

Jacques : La disparition de la domination espagnole n’apporta aucun progrès car les créoles, espagnols nés sur place, prirent le pouvoir politique aux espagnols d’Espagne qui gouvernaient jusqu’alors, la structure religieuse restant inchangée.

Jusqu’à une époque récente toute critique du clergé était réprimée. Lorsqu’encore récemment en Equateur un journaliste écrivait : « La religion est toujours séparée de l’Etat dans les Pays bien organisés », le vicaire de l’évêque de Cuenca répondait : « Ceci sent l’hérésie, est faux, schismatique et injurieux pour les gouvernements catholiques ».

De leur côté les Constitutions sud américaines incitaient à la conversion des indigènes au catholicisme.

Par exemple la Constitution de 1830 de la République de l’Equateur se référait aux indigènes comme étant : « une classe innocente, abjecte et misérable » qu’on devait confier « aux vénérables curés des paroisses pour qu’ils soient leurs tuteurs et pères naturels ».

L’évolution des temps fit que le zèle missionnaire catholique dut changer, non de fond, mais de forme. On vit apparaître divers mouvements dont le plus emblématique fut celui de la théologie de la libération. C’étaient des essais d’adaptation et une réponse à une concurrence.

En effet les sectes évangéliques protestantes venues des Etats-Unis s’approprièrent et continuent de s’approprier une notable partie des fidèles catholiques.

Bruno : Qu’en est- il, en fait, des indigènes ?

Jacques : On peut noter deux éléments d’importance non négligeable pour le futur.

Le premier tient à la persistance des croyances indigènes. Les religieux ont cru les faire disparaître, ils disaient les extirper. Ils ont gagné en apparence. Ces hommes qui avaient été privés de leurs terres, de leurs lois, de leurs coutumes, de leurs formes de gouvernement, de leurs dieux n’eurent d’autre solution que de se soumettre à la force et ils le firent en apparence. On sait aujourd’hui que des formes des religions originales subsistent en de très nombreux endroits.

Derrière le saint catholique on glisse une statuette d’un ancien dieu et on prie les deux en même temps, parce qu’on ne sait jamais. Un peu partout les paysans indigènes demandent pardon à la terre- mère avant de labourer car pour nourrir leur famille ils ont l’obligation de la blesser. Avant d’entreprendre un acte quelconque on fera une offrande à cette même terre- mère, la Pachamama, que ce soit quelques gouttes de boisson, de chicha, répandue sur le sol ou deux ou trois feuilles de coca jetées dans l’eau. Les peintres peignent des vierges Marie dont le manteau est triangulaire, en fait ils représentent la montagne ou le volcan.

L’Amérique du sud connaît donc une forme particulière de catholicisme ce qui n’empêche pas l’Eglise de la considérer comme un de ses bastions.

Par contre, et c’est le deuxième point, ce que les indigènes ont bien compris, c’est que les religions qu’on leur apportait, qu’on leur imposait contribuait à faire disparaître leur culture. Tant que le poids des pouvoirs politiques et religieux les a empêché de s’exprimer ils ont supporté le sort qui leur était fait.

Dès qu’il leur fut possible de s’exprimer ils le firent avec vigueur et sans concessions, en particulier dans la déclaration de la Barbade du 30 Janvier 1947 dont il faut citer de larges extraits.

« Les sociétés indigènes ont des droits antérieurs à toute société nationale. La présence de missionnaires a signifié l’imposition de modèles et de critères étrangers aux sociétés indigènes dominées et ceci, sous une apparence religieuse, recouvre l’exploitation économique et humaine des populations aborigènes.

Le contenu ethnocentrique de l’activité évangélisatrice est une composante de l’idéologie colonialiste et se base sur :

1 – Son caractère essentiellement discriminatoire caractérisé par une relation hostile vis à vis des cultures indigènes qui sont considérées comme païennes et hérétiques.

2 – Sa nature ecclésiastique qui sous- entend la réduction de l’indigène au niveau d’une chose et sa soumission en échange de futures compensations dans l’au delà.

3 – Son caractère bâtard provenant de ce que les missionnaires cherchent dans cette activité une réalisation personnelle ou spirituelle.

4 – Le fait que les missions se soient converties en une grande entreprise de recolonisation et de domination en accord avec les intérêts impérialistes dominants.

En vertu de cette analyse nous arrivons à la conclusion que le mieux…est de mettre fin à toute activité missionnaire.

Je cite toujours :
Tant que cet objectif ne sera pas atteint il y aura lieu entre autre :
- de dépasser l’activité de catéchisation en tant que mécanisme de colonisation, d’européanisation et d’aliénation des populations indigènes.
- Assumer une position de véritable respect vis à vis des cultures indigènes.
- Mettre fin au vol des propriétés indigènes par les missions religieuses.
- Mettre fin à la concurrence entre confessions et agences religieuses au sujet des âmes des indigènes
- Abolir les pratiques séculaires de déchirement de la famille indigène par l’enfermement des enfants dans des orphelinats où leur sont inculquées des valeurs opposées aux leurs.

Plus récemment dans son article X la « Déclaration américaine sur les droits des peuples indigènes » émanant de la commission interaméricaine sur les droits de l’homme en date du 27 Février 1997 affirmait au titre de la Liberté spirituelle et religieuse :
1 – Les peuples indigènes auront droit à la liberté de conscience, de religion, de pratique spirituelle et d’exercice de celle-ci aussi bien en public qu’en privé.
2 – Les Etats prendront les mesures nécessaires pour interdire les tentatives de conversion forcée des peuples indigènes ou d’imposition de croyances contre leur volonté.

Bruno : La laïcité institutionnelle, qui sépare sphère privée et sphère publique, a permis l’instauration de la liberté de conscience, qui est la liberté de croire ou de ne pas croire.

Les adversaires de la liberté de conscience, qui bien évidemment sont aussi les adversaires de la laïcité, prétendent que ce principe juridique n’existe qu’en France (c’est la Loi de 1905).

Or, ce principe est universel, comme les droits de l’Homme et du Citoyen : C’est le premier amendement à la Constitution des Etats Unis, c’est le « mur de séparation » de Thomas Jefferson.

Ce fut l’article 354 de la constitution de 1795 (An III de la République) : « Nul ne peut être empêché d’exercer, en se conformant aux lois, le culte qu’il a choisi.- Nul ne peut être forcé de contribuer aux dépenses d’un culte. La République n’en salarie aucun ».
Ce fut la Commune de Paris, puis la Révolution d’Octobre (décret de Lénine en 1918), sans compter les mesures de sécularisation prises, par exemple, par Mustapha Kemal Atatürk en Turquie.
Qu’en est- il en Amérique ?

Jacques : Actuellement les mouvements indigènes arrivent à élire un des leurs à la présidence de la République et à modifier leur Constitution.

C’est le cas de la République de l’Equateur dont la nouvelle Constitution de 2008 célèbre à la fois la Nature, la Pachamama, tout en invoquant le nom de dieu, un dieu soft comme ils disent. De plus l’Article 4 : « Garantit l’éthique laïque comme base de l’action gouvernementale et de l’ordre juridique. »

C’est le cas également de la Bolivie qui vient en 2009 d’introduire formellement la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans sa Constitution.

Dès 1860, le Mexique avait adopté cette disposition.

La marche vers la Laïcité des institutions est une longue marche, nous en savons quelque chose.

Souhaitons bonne route à nos amis d’Amérique du sud.

Avant de terminer, nous vous invitons à consulter le site de la Fédération Nationale de la Libre Pensée. Tapez sur votre moteur de recherche http://www.fnlp.fr/

A bientôt, en remerciant les journalistes et techniciens de France Culture de leur aide précieuse.


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