L’Eglise orthodoxe et l’Etat en Russie

Jean-Marc Schiappa s’entretient avec Jean-Jacques Marie
mercredi 28 février 2007
par  federation nationale
popularité : 46%

Jean Marc Schiappa : Aujourd’hui, je reçois Jean Jacques Marie, éminent spécialiste du monde russe, directeur des Cahiers du mouvement ouvrier . Nous allons nous entretenir de l’Eglise orthodoxe et de ses rapports avec l’Etat dans le passé, le présent et peut être l’avenir. Comment se situaient les relations de l’Eglise orthodoxe et de l’Etat tsariste avant 1917 ?

Jean Jacques Marie : L’Eglise orthodoxe russe s’est constituée à part de l’Eglise orthodoxe grecque dont elle était un rameau après l’occupation de Constantinople par les Turcs (1453). A la fin du XVI e siècle, le futur tsar Boris Godounov a créé un patriarche pour diriger cette Eglise. Au début du XVIII e siècle, Pierre le Grand a considéré que ce patriarche était gênant. Il n’a pas remplacé le patriarche mort en 1700 et a constitué un organisme pour diriger l’Eglise orthodoxe, le Saint Synode, dont il nommait tous les membres. Ce qui a fait de l’Eglise orthodoxe une église d’Etat. C’est que ce soulignait Anatole Leroy Beaulieu, grand spécialiste de la Russie à la fin du XIX e siècle. Tout comme le philosophe orthodoxe Vladimir Soloviev qui disait : « L’Eglise orthodoxe porte l’uniforme de l’Etat ». Cela se traduisait par le fait que l’Eglise orthodoxe remplissait des fonctions d’Etat. Un exemple caractéristique : à la fin du XVII e siècle a eu lieu une scission au sein de l’Eglise orthodoxe à la suite d’une réforme apparemment mineure à propose de la suppression d’une lettre dans le nom russe de Jésus, le nombre de fois où il faut prononcer « Alléluia » à la fin de la prière. Ceci a donné naissance aux « Vieux Croyants » attachés aux anciens rites. L’Eglise orthodoxe a persécuté les Vieux Croyants. Elle a fait couper la langue de leur responsable, fait brûlé vif le protopope Avakkum, leur chef ; Durant le XVIII e siècle, 1713 Vieux Croyants ont été brûlés vifs à la demande de l’Eglise orthodoxe. Pierre le Grand a pensé que plutôt que de les brûler, il serait mieux de leur faire payer deux fois plus d’impôts. Ce qui prouve chez lui ce type de rigueur financière qui lui permettrait aujourd’hui de devenir ministre des finances du nouveau gouvernement ! L’ Eglise orthodoxe a mis ses popes au service de l’Etat, a invité à dénoncer les Vieux Croyants. Tout ceci afin de permettre à l’Etat de récupérer cet impôt double. C’est assez caractéristique de sa fonction d’organisme d’Etat.

Jean Marc Schiappa : Qu’est ce la révolution d’octobre a changé dans les relations de l’Etat et de l’Eglise orthodoxes et des religions en général.

Jean Jacques Marie : Tou d’abord, la Révolution de février a abrogé toutes les dispositions antisémites qui avaient été prises par les tsars encouragés par l’Eglise orthodoxe. Lors des deux vagues de pogromes des années 1880-1884 et 1903-1906, des prêtres bénissaient les pogromistes, voire se trouvaient avec les cosaques à la tête des défilés qui se terminaient avec des éventrations, viols, assassinats, pillages.

Ensuite la Révolution d’octobre a décidé un certain nombre de réformes purement démocratiques. Elle a retiré l’état civil à l’Eglise orthodoxe. Les Eglises, en fait, étaient chargées de faire la liste de ceux qui étaient nés relevant de leurs communautés dans la Russie tsariste. Deuxièmement, elle a décrété la séparation des Eglises et de l’Etat. Troisièmement, la séparation des écoles et de l’Etat. Et enfin, elle a décrété le divorce. Contrairement à l’Eglise catholique, l’Eglise orthodoxe n’était pas opposée au divorce ; elle en faisait une affaire financière. A l’époque du tsarisme, il y avait en moyenne 1000 divorces pas an prononcés par l’Eglise orthodoxe. En introduisant le divorce civil, le gouvernement des commissaires du peuple introduit une réforme démocratique. L’Eglise orthodoxe s’oppose à toutes les réformes et un mois après la Révolution d’octobre, elle présente une liste de 25 exigences au gouvernement. Par exemple, que le Premier ministre soit de confession orthodoxe, que le calendrier de l’Etat soit le calendrier orthodoxe ; surtout que toutes les écoles religieuses soient financées par l’Etat sur une budget dont la gestion serait confiée à l’Eglise orthodoxe. Le refus de ces exigences conduit l’Eglise orthodoxe à organiser le 28 janvier une manifestation en plein Moscou. Le soviet de Moscou se contentera de répondre par un tract rappelant l’ensemble des rémunérations que les hauts dignitaires de l’Eglise orthodoxe durant le régime tsariste. Cela apaisera l’inquiétude populaire.

Jean Marc Schiappa : Ce décret de Séparation des bolcheviks et des S – R est largement inspiré de la loi française de 1905. Dans les Cahiers du Mouvement ouvrier tu avais publié le décret pris par le gouvernement des commissaires du peuple. Dans l’ouvrage collectif « 1905 ! » (ed.Syllepse ; 2005), nous l’avions également publié en tant que Libre Pensée. Est ce que tout change avec l’arrivée de Staline au pouvoir, puis la Seconde guerre mondiale dans cette relation Eglises/Etat ?

Jean Jacques Marie : on peut distinguer deux périodes dans les relations entre l’Eglise orthodoxe et Staline. Jusqu’en 1941, Staline s’attaque à l’Eglise orthodoxe. Il n’y a plus de patriarche à partir de 1927. Staline, à partir de la collectivisation forcée initiée en 1929, pense que l’Eglise orthodoxe pourrait être un élément de résistance des paysans, qu’elle pourrait, plus exactement, être un moyen d’unification de cette résistance au niveau national. Au demeurant des révoltes il y en a eu par centaines dans les années 1930-1932. Donc il s’attaque à l’Eglise orthodoxe et aide à la promotion de l’association dite des « Sans Dieu » qui est dirigée par Emilian Iaroslavski lequel est juif, par ailleurs. Et puis, arrive la guerre. Staline cherche des alliances en dehors de l’appareil du Parti, dont une partie est d’ailleurs prête à trahir (ainsi qu’on le constate dans les petits territoires occupés par les nazis). Il crée en ce sens un Comité antifasciste juif, un Comité antifasciste slave. Il reçoit les trois métropolites de l’Eglise orthodoxe le 19 septembre 1943. Il promet de rétablir un patriarcat qui sera élu en 1944. Il promet la réunion d’un concile qui se tiendra en 1945. Il développe une politique nationale voire nationaliste qui plait à l’Eglise orthodoxe, laquelle salue Staline en des termes dithyrambiques : Staline serait « inspiré par l’esprit divin » ; c’est Dieu qui lui dicte sa stratégie géniale qu’il est censé appliquer dans la guerre (soit, avec l’intervention nazie, 27 millions de morts). Il remet l’Eglise orthodoxe dans le paysage tout en l’infiltrant d’agents du KGB. Dès le début de la guerre l’association des Sans Dieu est supprimée et son responsable Iaroslavski disparaît d’une mort naturelle qui vient à point….Lors de la rencontre du 19 septembre, il demande aux trois métropolites de donner une liste de prêtres emprisonnés. Craignant un piège, les métropolites répondent qu’ils ne connaissent pas de prêtres emprisonnés. Staline répond qu’il est sûr qu’il y en a. Il en fera d’ailleurs libérer quelques uns à cette fin. Il est amusant de constater que ces métropolites prêts à célébrer le caractère « divin » de Staline ne l’étaient pas à faire libérer leurs propres prêtres enfermés au Goulag.

Jean Marc Schiappa : A partir de ce que l’on nomme la déstalinisation, la libéralisation y aurait il une modification du rôle de l’Eglise orthodoxe vis à vis de l’Etat ?

Jean Jacques Marie : La bureaucratie n’est pas une classe homogène et peut être attirée par des aventures diverses, par exemple les missiles à Cuba par Kroutchev. Mais cette libéralisation dans le domaine économique et social était limitée, sinon il y aurait eu une révolution. En 1961, il se lance dans une politique antireligieuse et parfois antisémite. A partir de Gorbatchev, on assiste à une tentative de faire jouer à l’Eglise orthodoxe, dont il faut rappeler qu’elle est infiltrée de haut en bas par le KGB, un rôle particulier. L’actuel patriarche de Russie, Alexis II, patriarche depuis trente ans, a été dénoncé par un prêtre Gleb Yakounine, au moment de la chute de l’URSS, comme étant un agent du KGB. Yakounine avait précisé qu’il ne demandait pas au patriarche de démissionner mais de dire qu’il se repentait. La repentance est à la mode depuis quelques années. Le patriarcat a répondu en chassant Yakounine de l’Eglise orthodoxe. En 1901 Tolstoï avait été excommunié parce ce qu’il niait le dogme de la virginité de la Vierge. En 1905, le pope Gapone avait été chassé pour avoir été à la tête d’une manifestation portant des revendications populaires

Actuellement, l’Eglise orthodoxe est appelée à jouer un rôle important dans la vie de l’Etat. Elle est associée à toutes les cérémonies officielles organisées par l’Etat. Il n’y a pas une seule cérémonie à laquelle ne participe pas un de ses représentants. Lors des Jeux Olympiques de 2004, les équipes russes ont été bénies par un représentant de l’Eglise orthodoxe, sans amélioration significative de leurs performances (comme quoi, par rapport aux équipes soviétiques, la bénédiction n’est pas plus efficace que le dopage…).

Lorsqu’une fusée est envoyée de Baïkonour, elle de même bénie. Il y a peu de temps a été proclamée une Confédération Syndicale Internationale avec le mélange de l’ancienne CISL et de la chrétienne CMT. Le premier syndicat, si l’on peut le nommer syndicat, à avoir tenu son congrès après la fondation de la CSI dont il est membre, est le Syndicat indépendant russe. « Indépendant » est involontairement ironique car c’est l’ancien syndicat de l’époque bureaucratique, d’ailleurs son actuel dirigeant est le secrétaire du Syndicat de la Défense nationale sous Gorbatchev. Ce congrès s’est tenu sous la double bénédiction tant de Poutine qui était présent que d’un représentant du patriarcat russe.

Jean Marc Schiappa : Y –a – il en Russie des forces organisées pour défendre la laïcité et la séparation des Eglises et de l’Etat ?

Jean Jacques Marie : Il y a motif à s’inquiéter. L’Eglise orthodoxe exige l’enseignement religieux obligatoire. C’est déjà le cas dans quatre provinces. Alors qu’il n’y a que 4% de pratiquants. Les partis sont de faux partis, les syndicats de faux syndicats. Ce qui fait défaut, c’est une organisation réellement indépendante pour défendre la laïcité.


Agenda

<<

2019

 

<<

Décembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
2526272829301
2345678
9101112131415
16171819202122
23242526272829
303112345
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Annonces

RETROUVEZ LA LIBRE PENSEE SUR TWITTER