Victor Hugo, auteur politique

mardi 14 avril 2009
par  libre pensee2
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Chers amis, chers auditeurs, bonjour.

Au micro aujourd’hui Jacques Lafouge, membre de la Commission Administrative Nationale de la Libre Pensée.

Je voudrai vous parler aujourd’hui d’un auteur considéré comme le plus grand poète français, Victor Hugo, dont on passe souvent sous silence qu’il fut aussi un homme politique engagé.

On cite volontiers l’Art d’être grand père : « Moi qu’un petit enfant rend tout à fait stupide, j’en ai deux ; Georges et Jeanne ; et je prends l’un pour guide, et l’autre pour lumière et j’accours à leur voix, vu que Georges a deux ans et que Jeanne a dix mois ».
Tout serait dit si derrière ce bon grand père il n’y avait un homme de conviction et un farouche combattant de la Liberté.

Très curieusement cet homme a connu un itinéraire politique inverse de celui de beaucoup puisqu’en général on commence révolutionnaire et on finit conservateur. Il lui est arrivé le contraire.

Si son œuvre littéraire a occupé toute sa vie, toute sa vie a également été consacrée à l’action politique. Il fut invité au sacre de Charles X qui n’a jamais passé pour un souverain libéral. Il a fréquenté assidûment le duc d’Orléans, fils de Louis- Philippe. Il fut pair de France de 1845 à 1848, député de 1848 à 1851, puis en 1871, puis enfin sénateur de 1876 à sa mort en 1885.

En 1830, il a 28 ans, il est « libéral » ; à partir de1850 il se place à gauche ; il a alors 48 ans. Pourquoi ce virage, il ne s’en est jamais expliqué mais sans aucun doute les abus du pouvoir politique et la misère du peuple l’ont- ils conduits à se radicaliser de plus en plus. Si on considère ses discours on s’aperçoit qu’il se dresse face aux abus du pouvoir, qu’il lui rappelle les principes qui le légitiment et pourquoi il les trahit.

En 1848 lors de la grande insurrection ouvrière des 23-26 Juin, Hugo, élu député, fera partie des soixante délégués de l’Assemblée qui iront sur les lieux des combats pour l’informer de la situation. Il verra, et cela sera sans aucun doute déterminant pour son évolution politique. Il faut y ajouter à cette époque une « droitisation » de la droite, qui ne peut qu’évoquer notre propre époque. Alors, et comme aujourd’hui, il se convainc que seule la République est synonyme de Liberté et de Progrès.

Or à cette même époque, 1848, les démocrates sociaux les plus radicaux de la deuxième République imaginaient un programme de réformes en profondeur des institutions et de la société qui sera repris sous la Troisième République. Ils porteront l’idéal de la République universelle, comme les libres penseurs le portent aujourd’hui.

Qu’est- ce donc que ce programme sinon le suffrage universel partout, la séparation de l’église et de l’Etat, le prêtre hors de tout, excepté de l’église vivant l’œil fixé sur son livre et sur le ciel, étranger au budget, ignoré de l’Etat, la commune souveraine régie par un maire élu, la démocratisation de l’instruction laïque, gratuite et obligatoire, l’amélioration des salaires et des conditions de travail, le développement des syndicats ouvriers, ceux ci avec les prudhommes réglant les différents privés des associations et des industries, la mise en place de dispositifs de prévoyance et de protection sociale, un accès plus large et moins onéreux au crédit pour les masses, la création d’un impôt sur le revenu, la planification de la production par l’Etat, l’abolition de la peine de mort, la proclamation des droits de la femme et de l’enfant, le droit de vote des femmes, la proclamation de la liberté de la presse, de la publicité, de l’affichage, du droit d’association et de réunion, la justice rendue par des jurys populaires même en matière civile, l’installation d’une magistrature élective, la guerre bornée à la défense du territoire. La loi toujours, le droit toujours, le vote toujours ; le sabre nulle part.

Tout ceci fut plus ou moins mis en œuvre en particulier lors de la Libération et est aujourd’hui remis en cause sur bien des points.

Ceux qui aujourd’hui sont en panne de projet et de programme pourraient utilement s’y reporter.

Et il interrogeait : « Qu’est- ce que tout cela ? C’est le socialisme. Oui. C’est aussi la République ! Citoyens le socialisme affirme la vie, la république affirme le droit. L’un élève l’individu à la dignité d’homme, l’autre élève l’homme à la dignité de citoyen. »

Sous l’Empire il s’exilera. il reviendra en 1870 après 19 ans d’exil et de nouveau il restera dans Paris assiégé, soutiendra l’héroïsme du peuple en armes, fera des lectures publiques de ses œuvres au profit de la Défense Nationale ce qui permettra d’acheter deux canons. Quel auteur de notre temps s’est- il autant engagé ?

Sous la Commune, Victor Hugo était à Bruxelles et c’est tout naturellement parce que le gouvernement belge avait refusé l’asile politique aux communards considérés comme des criminels et non comme des politiques que le poète offrira publiquement de les recevoir chez lui à Bruxelles. Il sera expulsé de Belgique.

Il dira : « Je proteste contre la déclaration du gouvernement belge relative aux vaincus de Paris. Quoi qu’on dise et quoi qu’on fasse ces vaincus sont des hommes politiques… Le gouvernement belge a tort de refuser l’asile. La Loi lui permet ce refus, le droit le lui défend…L’asile est un vieux droit, c’est le droit sacré des malheureux. Au Moyen-âge l’église l’accordait même aux parricides…Cet asile que le gouvernement belge refuse aux vaincus, je l’offre…Qu’un vaincu de Paris, qu’un homme de la réunion dite Commune…Fut- il mon ennemi personnel, surtout s’il est mon ennemi personnel, frappe à ma porte, j’ouvre. Il est dans ma maison, il est inviolable. »

Comme par un effet d’écho il écrivait aussi : « Jeanne était au pain sec dans le cabinet noir, Pour un crime quelconque, et, manquant au devoir, J’allais voir la proscrite en pleine forfaiture, Et lui glissais dans l’ombre un pot de confiture Contraire aux lois… »

Et puis Victor Hugo mourut. Il avait écrit peu auparavant : « Je crois en dieu », ce qui était son droit, mais aussi : « Je refuse l’oraison de toutes les églises », ce qui était d’un Libre Penseur. Il était des nôtres.

Son activité politique l’amena à traiter des sujets les plus divers

.

D’abord de la peine de mort.

Il n’argumente pas comme cela se faisait d’habitude. Il stigmatise celui qui requiert la mort : « Ces vieux procureurs généraux, blanchis dans la robe rouge, qui ont mangé toute leur vie le pain trempé de sang des réquisitoires. » Et il ajoute : « Il est difficile d’imaginer de sang froid à ce que c’est qu’un procureur royal criminel. C’est un homme qui gagne sa vie à envoyer les autres à l’échafaud. C’est un monsieur qui a des prétentions au style et aux lettres, qui est beau parleur ou croit l’être, qui récite au besoin un vers latin ou deux avant de conclure à la mort… Le voyez- vous suer sang et eau, pour emboiter la tête d’un accusé dans le plus fatal article du code ? Le voyez- vous scier avec une loi mal faite le cou d’un misérable ?…Or le condamné a une famille ; et alors croyez- vous que le coup dont vous l’égorgez ne blesse que lui seul ?Que son père, que sa mère, que ses enfants, n’en saigneront pas ? Non. En le tuant vous décapitez toute sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents ! »

Ensuite la misère ouvrière. Il est allé la voir, il l’a vue. Il le crie à l’Assemblée : « Messieurs la situation presse, hâtez- vous, avisez ! Nous vous adjurons au nom des périls publics…Quand la mesure est comble, savez- vous ce qu’il y a de plus éloquent, ce qu’il y a de plus irrésistible pour commencer les révolutions…c’est un enfant qui crie à sa mère : j’ai faim ! »

Et il écrira : « Que voulez- vous ? L’enfant me tient en sa puissance ; Je finis par ne plus aimer que l’innocence ; Tous les hommes sont cuivre et plomb, l’enfance est d’or. »

Puis sur la femme.

« L’homme a fait verser tous les droits de son côté et tous les devoirs du côté de la femme…De là la servitude de la femme. Dans notre législation telle qu’elle est, la femme ne possède pas, elle n’este pas en justice, elle ne vote pas, elle ne compte pas, elle n’est pas. Il y a des citoyens, il n’y a pas de citoyennes. C’est là un état violent, il faut qu’il cesse. »

Certes depuis d’un siècle nous avons progressé, mais il reste encore beaucoup à faire pour que règne l’égalité.

Sur la guerre, déjà en Serbie : « Il devient nécessaire d’appeler l’attention des gouvernements européens sur un fait tellement petit, à ce qu’il paraît, que les gouvernements ne semblent point s’en apercevoir. Ce fait le voici : on assassine un peuple. Où ? En Europe. Ce fait a- t- il des témoins ? Un témoin, le monde entier. Les gouvernements le voient- ils ? Non. » Ils minimisent : « …On dit deux cent villages brûlés, il n’y en a que quatre vingt dix neuf ; ce que vous appelez la peste n’est que le typhus ; toutes les femmes n’ont pas été violées, toute les filles n’ont pas été vendues ; quelques unes ont échappé. On a châtré des prisonniers, mais on leur a aussi coupé la tête, ce qui amoindrit le fait ; où il y a un vous mettez deux, vous grossissez du double, etc.. ».

N’est- ce pas le langage d’aujourd’hui sur les guerres, toutes les guerres ?

Dans le poème « Fraternité » il dira : « Je rêve l’équité, la vérité profonde, L’amour qui veut, l’espoir qui luit, la foi qui fonde, Et le peuple éclairé plutôt que châtié. Je rêve la douceur, la bonté, la pitié, Et le vaste pardon. De là ma solitude. »

N’est- ce pas ce dont nous rêvons tous ?

Il parlera de la liberté, celle d’expression et de la presse en particulier.

Sur l’interdiction de sa pièce : « Le roi s’amuse » : « Cette cause n’est pas une cause ordinaire. Il semble à certaines personnes, au premier aspect, que ce n’est qu’une simple action commerciale, qu’une réclamation d’indemnité pour la non- exécution d’un contrat privé, en un mot, que le procès d’un auteur à un théâtre. Non messieurs, c’est plus que cela, c’est le procès d’un citoyen à un gouvernement. Au fond de cette affaire, il y a une pièce défendue par ordre ; or une pièce défendue par ordre c’est la censure, et la Charte abolit la censure ; une pièce défendue par ordre, c’est la confiscation, et la Charte abolit la confiscation... Votre conscience face à face avec la mienne. Sur ce tribunal vous représentez une idée auguste et moi à cette barre j’en représente une autre. Sur votre siège il y a la justice, sur le mien il y a la liberté. »

Ailleurs il écrira : « …Il vous vient cette pensée poignante qu’à cette heure il y a, à cinq mille lieux d’ici, loin de leur mère, des enfants de vingt ans, condamnés à mort, puis au bagne, pour un article de journal. »

Sur le suffrage universel. Sous la monarchie de Juillet le droit électoral, très restrictif était fondé sur la propriété ; Victor Hugo n’avait pas de fortune personnelle et bien que pair de France, il n’était pas électeur. D’où sa passion. « Le droit de l’homme a pour point d’appui le Vote du Peuple…Quel accroissement de dignité pour l’individu, et par conséquent de moralité…Regardez l’ouvrier qui va au scrutin. Il y entre avec le front triste du prolétaire accablé, il en sort avec le regard d’un souverain…Rendre sa part de souveraineté à celui qui jusque là n’avait eu que sa part de souffrance… ».

Théâtral, soit. Songeons toutefois à la somme d’arbitraire que pourrait entraîner la disparition du suffrage universel, bien qu’avec lui déjà …

Mais c’est sur la liberté de l’enseignement qu’il fut peut- être le plus actif. C’était en quelque sorte le corollaire de la séparation de l’église et de l’Etat : « Prêtres, vous complotez de nous sauver, à l’aide Des ténèbres, qui sont en effet le remède Contre l’astre et le jour ; Vous faites l’homme libre au bout d’une chaîne ; Vous avez découvert cette vertu, la haine, le crime étant l’amour. »

Au delà du poème il disait : « Pour moi l’idéal de cette question de l’enseignement le voici : l’instruction gratuite et obligatoire. Obligatoire au premier degré seulement, gratuite à tous les degrés…Un grandiose enseignement public, donné et réglé par l’Etat, partant de l’école de village et montant de degré en degré jusqu’au collège de France, plus haut encore jusqu’à l’Institut de France. Les portes de la science toutes grandes ouvertes à toutes les intelligences. Partout où il y a un champ, partout où il y a un esprit, qu’il y ait un livre. Pas une commune sans une école, pas une ville sans un collège, pas un chef- lieu sans une faculté… En un mot l’échelle de la connaissance humaine dressée fermement par la main de l’Etat, posée dans l’ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et aboutissant à la lumière. Aucune solution de continuité : le cœur du peuple mis en communication avec le cerveau de la France… Je ne veux pas qu’une chaire envahisse l’autre ; Je ne veux pas mêler le prêtre au professeur. (J’observe que cela devrait nous rappeler quelque chose de récent)…En un mot, je veux, je le répète, ce que voulaient nos pères, l’église chez elle et l’Etat chez lui…J’entends maintenir quant à moi, et au besoin faire plus profonde que jamais, cette antique et salutaire séparation de l’église et de l’Etat, qui était l’utopie de nos pères et cela dans l’intérêt de l’église comme dans l’intérêt de l’Etat. ».

Parce qu’il dit aux prêtres et à ceux qui les soutiennent : « Et vous voulez être les maîtres de l’enseignement ! Et il n’y a pas un poète, pas un écrivain, pas un philosophe, pas un penseur, que vous acceptiez ! Et tout ce qui a été écrit, trouvé, rêvé, déduit, illuminé, imaginé, inventé par les génies, le trésor de la civilisation, l’héritage séculaire des générations, le patrimoine commun des intelligences, vous le rejetez ! Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme les pages d’un livre, vous y feriez des ratures !… Vous ne voulez pas du progrès ? Vous aurez des révolutions…vous ne voyez donc pas que tout va, vient, se meut, s’accroît, se transforme et se renouvelle autour de vous, au dessus de vous, au dessous de vous. »

A chaque intervention à la Chambre la droite sifflait Victor Hugo. Elle ne comprenait pas quelle leçon d’amour de l’humanité il donnait au monde. Victor Hugo reste un modèle pour les libres penseurs.

Un mot encore, les 27 et 28 Juin la Libre Pensée organise à Paris 5e, au lycée Henri IV, un grand colloque sur la Révolution française. Soyez nombreux à vous joindre à nous. Il y a là aussi de grandes leçons à prendre.

Jacques Lafouge


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Victor Hugo - Avril 2009
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