La Libre Pensée contre le corporatisme

entretien avec Michel Eliard
samedi 14 février 2009
par  federation nationale
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L’émission d’aujourd’hui a pour thème La libre pensée contre le corporatisme. Pour en parler Michel Eliard, membre de la Commission administrative nationale de la Libre pensée.

Michel Eliard bonjour. On entend souvent ici ou là, surtout dans des périodes de grèves et de manifestations comme celle que nous connaissons ces jours-ci, des voix s’élever pour dire que la France est malade du ou des corporatismes, dénonçant ainsi les salariés qui s’opposent à des réformes qu’ils estiment dangereuses pour leur emploi, leur statut etc. Est-ce cela que la Libre pensée dénonce également ?

Non, bien entendu. La Libre pensée n’est ni un syndicat, ni un parti mais elle défend les libertés démocratiques et parmi celles-ci le droit de grève et de manifestation.

Votre question permet de commencer par définir ce mot « corporatisme » qui est l’objet de beaucoup de manipulations, en particulier dans les périodes de conflits sociaux comme celui que nous vivons actuellement. Je vais prendre un exemple. En octobre 2007, Alain Lambert ex-ministre du budget disait ceci :

« Cheminots en grève, étudiants bloquant des Universités, professions du droit manifestant contre la réforme de la carte judiciaire, marins pécheurs ... Quels points communs entre ces mouvements ? Tout simplement, bien au delà de la simple expression des intérêts des professions concernées, l’objet des revendications est, à des degrés divers, d’empêcher toute remise en cause de leur fonctionnement ou la suppression d’avantages particuliers pourtant intenables pour la Collectivité. Au besoin en prenant en otage le corps social au risque même de le détruire ! Chaque groupe d’intérêt estime ses droits spécifiques inaliénables. Bref, le modèle social français se caractérise par le règne du corporatisme, face à un Etat à la fois omniprésent et incapable de défendre l’intérêt général. »

Ce texte est très caractéristique d’une confusion de sens (volontaire ou non, je ne sais pas) entre deux utilisations du mot corporatisme. Ce ministre appelle corporatisme l’action de salariés défendant des revendications corporatives, ce qui en démocratie est légitime. Puis il appelle corps social l’ensemble de la société, la collectivité, ce qui revient, en fait, à définir le corporatisme politique.
Nous sommes là au cœur d’une manipulation de langage qui vise à obscurcir la conscience des citoyens. Alors, essayons d’éclairer un peu les choses.

Dans corporatisme il y a corps, l’un des mots les plus riches du dictionnaire en adjectifs ou attributs : corps humain, corps de l’Etat, corps diplomatique, corps d’armée, corps électoral, corps professionnel, etc. Ce qui nous intéresse ici c’est la question de savoir ce qui se passe quand on utilise le mot corps pour désigner, comme le fait Alain Lambert, l’ensemble de la société comme étant un corps social. Cette analogie biologique, la comparaison avec le corps humain, pour analyser la société pose problème car elle signifie que, comme le corps humain, la société est un ensemble intégré de membres diversifiés dans leur fonction mais contribuant au bon fonctionnement de l’ensemble, chacun restant à la place qui lui est attribuée par la nature ou par un dieu quelconque. Dans ce cas, on a une représentation organique de la société qui nie l’indépendance de l’individu et la structuration de la société en classes, ce que l’histoire reconnaît pourtant comme un fait, depuis Aristote au moins. Ou si elle ne nie pas cela, cette conception refuse l’idée que les classes sociales ont des intérêts contradictoires et donc peuvent entrer en conflit légitime.

Tout de même, concernant l’actualité, comment ne pas s’étonner qu’après nous avoir dit que les caisses de l’Etat étaient vides, le gouvernement ne cesse d’annoncer des milliards d’euros d’aide aux banques et aux entreprises mais rien aux salariés. Où est la démocratie sociale dont on nous rebat les oreilles ? Et en plus les revendications des salariés menaceraient l’intérêt général ? Ce n’est pas sérieux !

D’où vient cette doctrine politique qu’on appelle corporatisme ?

Historiquement, le corporatisme se présente comme une alternative au capitalisme et au socialisme, comme une « troisième voie » qui ne se prive pas d’ailleurs de dénoncer les mauvais côtés du capitalisme, la misère qu’il entraîne pour se présenter comme défenseur des ouvriers mais en éliminant la « lutte des classes » !

Dès après la Révolution française, des représentants de la noblesse et de l’Eglise catholique, farouches opposants de la philosophie des Lumières, proposent de rétablir les corporations supprimées en 1791, et bien d’autres choses, car ces gens-là voulaient revenir à l’Ancien régime et à son ordre chrétien. Nommons par exemple deux contre-révolutionnaires célèbres, dont on a récemment réédité les œuvres, le vicomte de Bonald et le comte Frédéric de Maistre ce dernier disant que la Révolution était l’œuvre du diable. Un écrivain que Philippe Sollers a entrepris de réhabiliter l’été dernier dans La voix des Allobroges (Maîstre était savoyard). Il le qualifie pourtant de « monstre le plus réactionnaire que la terre ait connu…de fanatique du trône et de l’autel… ». Cet ultra a été espion du roi de Sardaigne, c’est peut-être aussi cet aspect « flamboyant » qui plaît à Sollers.

Dans la 2ème moitié du XIX° siècle, quand le mouvement ouvrier se construit à partir de 1848, et surtout après la fondation de la Première internationale et La Commune de Paris, le corporatisme prend forme comme doctrine politique en se dressant explicitement contre la philosophie des Lumières et contre les courants socialistes. Sa bible c’est « Rerum Novarum » du pape Léon XIII (1891). Cette encyclique se réfère explicitement à Thomas d’Aquin qui, au XIII° siècle (celui des corporations) disait : « La société forme un corps dont les membres sont les parties, et les parties sont subordonnées au tout. Ce tout c’est la société soumise au corps du Christ dont elle dépend » ! c’est la société organique : tous ses membres sont solidaires entre eux. Dans cette analogie biologique il y a un cerveau unique et, au-dessous, l’ensemble des membres qui devraient fonctionner de façon complémentaire et strictement hiérarchisée. C’est un ordre naturel qui serait voulu par un prétendu dieu auquel chaque individu devrait soumission.

Le pape Léon XIII n’a pas inventé cette doctrine tout seul, elle fut nourrie par les idées des partisans du corporatisme de son époque : celles d’Albert de Mun, du marquis de La tour du Pin, du sociologue traditionaliste Frédéric Le Play, de Karl Von Vogelsand, le leader des chrétiens sociaux en Autriche qui a conseillé Leon XIII.

Dans cette encyclique on peut lire cette phrase : « dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s’unir harmonieusement dans un parfait équilibre ; elles ont un impérieux besoin l’une de l’autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital ».

Donc Léon XIII reconnaît l’existence des classes sociales mais prône leur collaboration.

Notre pays a connu un régime corporatiste avec Pétain, de 1940 à 1944, le régime de Vichy soutenu par l’Eglise catholique jusqu’au bout. Il en a existé un autre dont la filiation est plus directe encore avec les deux encycliques Rerum Novarum et Quadragesimo anno (40 ème anniversaire). En Autriche, de 1934 à 1938, le corporatisme a pris une forme particulière qu’un chercheur de l’Université de Rouen, Paul Pasteur, a qualifié d’« État autoritaire corporatiste chrétien ».
La constitution de ce régime avait adopté les conceptions de l’encyclique Quadragesimo Anno, (je cite) « pour établir l’instauration des corporations qui, selon le principe de subsidiarité, suppléeront l’État dans quelques-unes de ses fonctions, tout en le chargeant d’administrer autoritairement ». C’était la concrétisation évidente du lien existant entre la doctrine sociale de l’Eglise catholique et ce régime corporatiste. Les rédacteurs de la Constitution affirmaient même : « Les juifs, les libéraux, les marxistes, sont venus pervertir le bien commun et la vie communautaire… l’individualisme et le collectivisme sont une révolte contre les règles de la société et l’ordre naturel et historique du peuple. La communauté du peuple a été sacrifiée à l’internationalisme ».

Tout cela appartient heureusement au passé. Mais dans votre livre récent Corporatisme contre démocratie politique vous parlez d’une actualité du corporatisme.

Oui, c’est le passé mais pas si lointain. Certains de ces régimes ont succédé à la grande crise de 1929 que l’on évoque aujourd’hui et qui a trouvé une issue tragique dans la 2ème guerre mondiale. Il n’est pas écrit, heureusement, que celle-ci se terminera dans une telle barbarie. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve.

Mais regardons ce qui se passe. Lorsque le président de la république a déclaré par exemple, à l’occasion de la création du « plan stratégique contre la crise » :

« les syndicats ne sont pas là seulement pour défendre les acquis sociaux, je veux les responsabiliser ». Ou lorsque Eric Woerth, ministre du budget, déclarait sur France Inter le 27 janvier :

« Plutôt que de manifester il faut remonter ses manches et travailler à l’unité du pays », ils appellent à une collaboration des syndicats qui aboutirait à changer leur fonction. C’est une forme de corporatisme qui menace gravement la démocratie. Il y a lieu de s’en inquiéter car ce processus peut mener à un régime politique corporatiste, c’est-à-dire à un mode d’organisation verticale de la société. Le corporatisme qui est toujours la doctrine de l’Église catholique a, depuis des décennies, pénétré le mouvement ouvrier, syndical et politique. Il transparaît dans le discours des hommes politiques (de gauche ou de droite) quand ils parlent, de partenariat avec les syndicats, de « colégislation », de solidarité nationale, de syndicalisme d’accompagnement, d’économie sociale de marché, de « démocratie participative » (soi-disant supérieure à la démocratie représentative parce que directe, ses partisans s’abstenant de dire qu’elle ne donne aucun mandat électif !). Sur les forums Internet le mot clé en rapport avec cette question c’est « participation » expression adoucie de l’association « Capital–Travail » 
D’autre part, tout cela est inscrit dans les institutions de l’Union Européenne dont le traité de Maastricht a adopté le principe de la subsidiarité et dont la Commission non élue affirme que les organisations syndicales doivent être associées aux décisions comme co-législateurs.

Enfin, il y a les institutions internationales qui, comme la banque Mondiale et le FMI, affirment la nécessité de mettre en place une gouvernance mondiale se substituant aux gouvernements des Etats et associant les acteurs de la société civile, en particulier les ONG, à la gestion des sociétés. Est-ce un hasard si l’un des lieux principaux de l’élaboration de ces thèses se trouve à la COMECE ( Commission épiscopale de la Communauté européenne). Celle-ci avait demandé en 2000, suite à l’échec des négociations de l’OMC, un rapport sur la gouvernance mondiale à Michel Camdessus, ex-directeur du FMI, devenu conseiller au Vatican. Dans l’introduction rédigée par 3 évêques il est dit :

« Le principe de subsidiarité occupe une place importante parmi les principes fondamentaux de la gouvernance mondiale. Si nous ne respectons pas ce principe, que l’enseignement catholique défend depuis longtemps, l’organisation du changement sera difficile, sinon impossible ».

A l’Union européenne l’Eglise veille à tout.

Tout cela semble bien éloigné des principes de la Libre pensée héritière des Lumières ?

Oui, car les Lumières n’ont rien de commun avec les idéologies de la soumission. Le philosophe Emmanuel Kant, admirateur des Lumières françaises, écrivait en 1784 :

« l’officier, ou le chef, vous dit : ne raisonnez, pas obéissez ! Le prêtre vous dit : ne raisonnez pas, croyez ! Le percepteur vous dit : ne raisonnez pas, payez !

Kant lançait sous cette forme imagée, un appel à penser par soi-même, à former son propre jugement.

Les Lumières ont substitué la raison à la croyance, et affirmé la capacité de l’individu à changer ses conditions d’existence, de changer le monde (ce que n’ont jamais admis les religions, l’Église catholique au premier chef). La Libre pensée est profondément attachée à la tradition des Lumières, à la démocratie politique issue de cette Révolution. Elle s’est construite dans le combat pour la République. Elle a été au cœur des luttes politiques qui, au XIXème siècle, ont abouti aux plus grandes conquêtes démocratiques et sociales que nous ayons connues : la liberté de la presse, le droit syndical, l’instruction publique, le droit d’association, la séparation des Eglises et de l’Etat, les libertés politiques en général, cet ensemble de conquêtes qui sont l’essence de la démocratie et qui garantissent à chaque individu le droit de penser ce qu’il veut, de s’organiser dans des partis, des syndicats, des associations, ou de ne pas s’organiser, de croire ou de ne pas croire, etc.

Ces droits et libertés sont menacés aujourd’hui par la concentration des pouvoirs entre les mains d’un seul homme et déjà fortement ébréchés par un corporatisme nouvelle manière qui s’instaure, parfois de manière brutale, parfois de manière insidieuse. Comment est-il possible de dire que, lorsque l’immense majorité de la population se mobilise pour défendre son droit de vivre décemment, elle menace l’intérêt général ? Qui menace l’intérêt général si ce n’est la petite minorité des Madoff(s) qui ont transformé la planète en un immense casino et qui, par une spéculation éhontée, détruisent des millions d’emplois productifs.

Ce langage n’est que le mensonge qui protège les intérêts privés de ces parasites sociaux. Aussi, la Libre pensée qui considère que l’émancipation humaine doit être poursuivie dans tous les domaines et que, pour cela, il faut combattre les idées et institutions qui prêchent la soumission, la Libre pensée ne peut que s’opposer à des tentatives de caporalisation qui prennent la forme du corporatisme. C’est la démocratie politique qui est en question.


La version sonore sera mise prochainement sur le site


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