Femmes et pacifisme

Emission du dimanche 11 janvier 2009
vendredi 16 janvier 2009
par  libre pensee2
popularité : 52%

En janvier 2008 nous intervenions à cette même antenne pour parler de Bertha Von Suttner, féministe et pacifiste. Il nous a paru nécessaire de continuer cette discussion par l’évocation du pacifisme au féminin. Nous allons voir que de nombreuses femmes, à l’image de Bertha Von Suttner, ignorées de l’histoire, ont laissé des traces dans ce que fut le pacifisme d’hier, mais aussi dans ce qu’est le pacifisme d’aujourd’hui.
Les femmes se battent quotidiennement, si j’ose dire, en Palestine où ailleurs, contre la guerre, contre toutes les guerres.
Rappelons que c’est au XIXe siècle qu’apparaît la notion de pacifisme avec la Ligue pour la paix créée en1867, en même temps que la 1ère Internationale ouvrière. Jusqu’à cette période de l’histoire, elle n’est le fait que de quelques intellectuels et principalement les philosophes des Lumières. Mais avec « l’industrialisation » des guerres modernes on passera de la simple réflexion à une véritable action structurée en faveur de la paix. Ce qui est intéressant, c’est d’essayer de comprendre pourquoi les femmes, créent leurs propres organisations pacifistes. Il faut sans doute remonter, à la Révolution de 1789 pour comprendre ce phénomène.
En effet, en France, la Révolution a pour la première fois de l’histoire posé la question sociale des femmes et introduit dans les débats, sans la résoudre, la question de l’égalité des citoyens et donc par extension, la notion d’égalité homme femme. Ce vent de liberté qui a soufflé alors sur la condition des femmes, quelque soit leur milieu d’origine (bourgeoisie ou prolétariat naissant) a ouvert aux femmes la possibilité non pas de participer à la vie politique ou à la vie syndicale, dont elles étaient encore largement exclues (sauf sous la Commune de Paris) mais de créer des associations, d’abord sous la présidence des hommes puis ensuite de prendre elles-mêmes les responsabilités dans ces organisations. Dans la bourgeoisie, ce sont plutôt des associations caritatives chrétiennes, sociales et natalistes, dans les milieux populaires, ce sont plutôt des organisations de lutte de classes et des organisations qui préfigurent le féminisme moderne. Féminisme et pacifisme deviennent alors les deux aspects d’un même combat contre le système patriarcal et pour l’émancipation des femmes.

Jusqu’à une période avancée de l’histoire, les guerres sont affaire exclusive d’hommes, les guerres sont « identifiés à la virilité ». Depuis le début du XXe siècle, les choses évoluent avec une mobilisation à l’arrière des fronts et une notion de partage des sexes entre victimes et engagés. Les femmes s’impliquent dans les guerres. C’est particulièrement notoire avec la guerre de 14-18, où leur engagement à la cause nationale les mobilise toutes entières pour faire tourner l’économie du pays principalement dans les usines d’armement. Elles sont donc engagées dans la guerre, mais elles en sont aussi les victimes, car elles subissent viols et violences. Ces violences s’inscrivent toujours dans un rapport de domination, et ces viols ont une signification très forte car ils sont d’une certaine manière une victoire de l’ennemi qui ne se contente pas de tuer, de démoraliser, mais laisse des bâtards dans la partie adverse. Bien sûr les femmes comme les hommes soutiennent majoritairement la guerre, manifestant ainsi leur patriotisme voire leur nationalisme. En revanche nombreuses sont les femmes qui ont dénoncé la guerre et œuvré pour le pacifisme, bien que leur implication reste souvent dans l’ombre de l’Histoire, ce qui n’est pas fait pour nous surprendre.

Comme le dit Michelle Perrot dans les Femmes ou le silence de l’histoire : « L’irruption d’une présence et d’une parole féminine en des lieux qui leur étaient jusque-là interdits, ou peu familiers, est une innovation du dernier demi-siècle qui change l’horizon sonore. Il subsiste pourtant bien des zones muettes, et, en ce qui concerne le passé, un océan de silence, lié au partage inégal des traces, de la mémoire, et plus encore de l’Histoire, ce récit qui, si longtemps a oublié les femmes, comme si vouées à l’obscurité de la reproduction, inénarrables, elles étaient hors du temps, du moins hors des événements ».

Un exemple de cet oubli parmi tant d’autres, celui d’André Léo, actrice majeure de la Commune de Paris dont le discours prononcé au congrès de la paix de Lausanne le 27 septembre 1871 : « En 1867, quand la Ligue de la paix et de la liberté s’est formée, elle était l’expression en Europe, et surtout en France, d’une pensée très morale, très juste, qui s’étonnait de trouver encore dans le code des nations civilisées ou soi-disant telles, des lois de la guerre. »

C’est grâce aux études récentes et à la lecture de la guerre à partir des femmes et du genre que l’on peut enfin saisir l’importance des luttes qu’elles ont menées et qu’elles mènent encore de par le monde. Le pacifisme des femmes est un pacifisme actif, politique. C’est un pacifisme internationaliste. C’est un pacifisme contre le capitalisme et contre le système patriarcal qu’elles considèrent à l’origine des conflits. C’est un pacifisme d’émancipation qui ne reconnaît aucun rôle émancipateur à la guerre. Car enfin, on a beaucoup affirmé que la guerre de 14-18 avait émancipé les femmes. Les études historiques semblent prouver le contraire. Il y a eu, certes, émancipation des femmes pendant la guerre, et pour cause, puisque toute l’économie à l’arrière du front reposait essentiellement sur elles, puisqu’elles ont du remplacer les hommes dans l’industrie et dans l’agriculture. Par contre, dès la guerre terminée, une vague réactionnaire s’est abattue sur la France avec une exacerbation de la politique nataliste et la loi répressive de 1920 contre la contraception et l’avortement.

C’est donc un pacifisme qui s’associe le plus souvent à une vision globale des grandes causes humaines à l’image de celui de Bertha von Suttner, que nous avons évoquée dans une précédente émission, ou de Madeleine Pelletier, première femme psychiatre des hôpitaux de Paris, représentante du Nord à la fondation du Parti Socialiste en 1905, pacifiste, féministe qui affirme « En même temps qu’elles doivent s‘affranchir en tant que classe, il est absolument indispensable que les femmes s’affranchissent en tant que sexe. Parce qu’on ne veut pas faire sortir la femme du cercle étroit de la famille, elle devient un organe inconscient de sa réaction ». On ne sépare pas le pacifisme de la lutte pour l’égalité hommes femmes, de l’éducation des femmes, de la lutte des classes, de la séparation des Eglises et de l’Etat.

Citons pour exemple Clara Zetkin, militante allemande qui s’inscrit dans une perspective révolutionnaire, et convoque une Conférence Internationale des femmes socialistes, en 1907 et en 1910. Elle est emprisonnée en 1915 pour ses convictions pacifistes et joue avec Rosa Luxembourg un rôle essentiel dans la création du Parti Communiste allemand. L’arrivée au pouvoir de Staline la met à l’écart de l’Internationale Communiste. En 1932, elle prononce un vibrant plaidoyer contre le nazisme, elle a 75 ans. Elle meurt en exil à Moscou en 1933 dans des conditions douteuses.

Citons aussi Hélène Brion, institutrice française, secrétaire générale du syndicat des instituteurs et des institutrices, qui participe à la naissance du Parti Communiste à Tours, et se déclare féministe pour le communisme. Elle milite contre la guerre de 14-18 et elle est traduite en conseil de guerre et inculpée en 1918 pour traîtrise et défaitisme à cause de son pacifisme. Pour sa défense elle dira : « Je comparais ici comme inculpée d’un délit politique : or, je suis dépouillée de tous droits politiques. La loi devrait être logique et ignorer mon existence lorsqu’il s’agit de sanctions autant qu’elle l’ignore lorsqu’il s’agit de droits. Je proteste contre son illogisme, je proteste contre l’application qu’on me fait des lois que je n’ai ni voulues, ni discutées ». Dans le même temps, elle affirme : « Je suis ennemi de la guerre parce que féministe. La guerre est le triomphe de la force brutale, le féminisme ne peut triompher que par la force morale et la valeur intellectuelle ».

Hélas, cette position est minoritaire devant la force des nationalismes, comme échoue la minorité des femmes socialistes et pacifistes qui se réunissent à Berne en 1915 sous la présidence de Clara Zetkin. Même les féministes suffragistes abandonnent leurs revendications et leur internationalisme pour parler de devoirs patriotiques et de mobilisation au service de la production de guerre et elles condamnent la tenue du Congrès International de La Haye à l’origine de la Ligue Internationale des femmes pour la paix et la liberté. Elles rejoignent pour la plupart d’entre elles l’Union sacrée. On constate une étonnante similitude avec la condamnation de la réunion à laquelle assistaient nos trois députés français à Kienthal : Pierre Brizon, Alexandre Blanc, Jean-Pierre Raffin-Dugens.

Une autre figure marquante du pacifisme au féminin est celle de Marguerite Gobat, suissesse. Figure plus que méconnue du pacifisme, mais qui a lutté toute sa vie, et concrètement, en faveur de la paix, d’abord aux côtés de son père, Alfred Gobat, prix Nobel de la Paix en 1902, secrétaire du bureau interparlementaire, puis du bureau international de la paix à Berne. Elle continue à militer à la mort de celui-ci en 1914. Active dans les organisations pacifistes féminines, elle travaille au bureau de l’Union Mondiale des femmes pour la Concorde internationale (UMF) fondée le 9 février 1915 et qui a pour but de promouvoir la paix par l’éducation. Elle crée avec d’autres la Ligue Internationale des Femmes pour la Paix et la liberté (FILPL) au cours du premier semestre de 1915 (premier congrès à La Haye). D’abord appelé le Comité des femmes pour une paix durable, il prendra son nom définitif (FILPL), encore utilisé aujourd’hui, en 1919 au cours du IIe congrès à Zürich. En 1919, le bureau national déménage d’Amsterdam à Genève pour se rapprocher de la Société des Nations.

Jeanne Halbwachs-Alexandre est un autre exemple des luttes pacifistes féministes. En effet, contrairement aux autres, elle est bien décidée à se faire entendre parmi les hommes et refuse de limiter son combat aux seules revendications féministes. A 18 ans en 1913, alors qu’elle est étudiante en philosophie (elle sera professeur agrégée de philosophie de 1916 à 1955) elle adhère au Parti Socialiste et à la Ligue des Droits de l’Homme. Elle rejoint aussi la Ligue des femmes pour le Droit des Femmes (LFDF) qui s’offusquera du soutien qu’elle apportera à la réunion de La Haye en 1915. Elle considère en fait « le combat féministe comme secondaire et auxiliaire, puisque le socialisme et l’humanisme rassemblent en eux toutes les revendications. » Elle poursuivra son action pacifiste entre les deux guerres.

Quelques mots de rappel sur Bertha von Suttner, autrichienne d’origine qui est quant à elle la première femme prix Nobel de la paix de l’histoire, en 1905. Elle est alors vice-présidente du Bureau International de la Paix. On peut considérer Bertha comme un des moteurs principaux des mouvements pacifistes à la veille de la guerre de 1914-1918. Elle est, comme beaucoup de ses collègues femmes, tout à la fois pacifiste, internationaliste, féministe, pour l’éducation, mais aussi laïque et rationaliste.

N’oublions pas Rosa Luxembourg ou Jane Addams, militante pacifiste américaine, mais aussi plus loin dans l’histoire, des femmes comme Maria Deraismes, Flora Tristan, Hubertine Auclerc, Olympe de Gouges, sans oublier Louise Michel, André Léo et bien d’autres, qui si elles n’ont pas créé le pacifisme au féminin, ont été à l’origine de bien des mouvements pour l’émancipation des femmes.

Aujourd’hui, le pacifisme au féminin existe toujours au travers diverses organisations parmi lesquelles la Ligue des Femmes pour la Paix et la Liberté mais aussi avec les Femmes en Noir. Ce mouvement international est né en Israël en 1988 pendant la première intifada et le mouvement s’inspire largement de celui des « Folles de la place de mai » à Buenos Aires.
Il existe environ 250 groupes de Femmes en noir de par le monde. Elles sont proches des milieux féministes et alter-mondialistes. Malgré leur manifestation chaque semaines depuis 1988 dans plusieurs villes d’Israël, elles sont parfaitement ignorées des médias. Elles se sont réunies plusieurs fois pendant le conflit des Balkans pour affirmer à chaque fois leur résistance contre la guerre.

Pour terminer, je voudrais citer un texte de Nelly Roussel, autre grand nom de féministe pacifiste :

« Je ne suis pas de celles qui disent : la haine est en elle-même chose impie et mauvaise. Il faut l’extirper des cœurs, c’est notre devoir de femme. Je ne suis pas de celles qui prêchent l’amour pour tous les humains, le pardon pour tous les coupables. Si l’amour est une force, la haine en est une autre ; l’une et l’autre créent, vivifient, régénèrent. Seulement, il faut savoir haïr, comme il faut savoir aimer. Eclairer l’amour et la haine, y faire entrer la conscience est une besogne de salut public… Pour ma part, je hais ceux qui, des deux côtés de la frontière, sont, à un degré quelconque responsables de la grande tuerie : pangermanistes de là-bas et revanchards de chez nous ; gallophobes et germanophobes excitateurs des deux peuples pacifiques que leur instinct poussait à se rapprocher, à s’entendre, à travailler côte à côte au grand œuvre de civilisation. Je hais ceux qui partout dans notre Europe sanglante et déchirée, ont, par leurs déclamations ou intrigues, jetés les uns contre les autres, des millions de pauvres gens trop crédules et trop dociles. OUI, je les hais ceux-là et contre eux je crie vengeance. Ils ne furent jamais qu’une poignée, ces misérables… De cette haine-là, haine justicière et généreuse, source d’amour et de bonheur, sauvegarde de la paix, il appartiendra à nous, femmes, d’entretenir jalousement la flamme sacrée. »

Michèle VINCENT - Vice-Présidente de la Libre Pensée


Documents joints

Emission du 11/01/09
Emission du 11/01/09

Agenda

<<

2019

 

<<

Novembre

 

Aujourd'hui

LuMaMeJeVeSaDi
28293031123
45678910
11121314151617
18192021222324
2526272829301
Aucun évènement à venir les 6 prochains mois

Annonces

RETROUVEZ LA LIBRE PENSEE SUR TWITTER