L’année théocratique

France culture - dimanche 9 novembre 2008
jeudi 20 novembre 2008
par  libre pensee2
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Patrice Sifflet : Cher Georges André, l’année en cours a été marquée par une grande présence médiatique de deux « Saintetés », l’une qui nous est familière, le pape, l’autre plus exotique, Tenzin Gyatso, alias le 14ème Dalaï Lama. Au cours de l’été leurs visites sur le territoire de notre République laïque se sont en quelque sorte enchaînées. A cette occasion, nombre d’organes de presse ont insisté sur le côté humanitaire du DL et sur les malheurs du Tibet. De quoi jeter le trouble dans les esprits et j’ai voulu en savoir un peu plus. J’ai compulsé des ouvrages et j’ai été frappé par une description faite par le chanoine Robert Loup dans son ouvrage : « Martyr au Tibet ». Je cite :
« Dans le Tibet, les prêtres détiennent la toute puissance, il s’agit d’une théocratie authentique où les pouvoirs absolus sont entre les mains d’un dieu réincarné. Les lamas ne sont pas seulement les juges, les instituteurs et les médecins, ils sont encore les plus riches propriétaires fonciers, les chefs politiques ; outre les revenus qu’ils retirent des fermiers, ils exigent cadeaux et monnaies pour toute visite rituelle, toute bénédiction, toute cérémonie, la simonie est une loi rigoureusement appliquée. »
Ce n’est pas habituel, pour moi, de me référer à un écrivain prêtre, peut-on accorder foi, si j’ose dire, à ces affirmations ?

George-André Morin : Mon cher Patrice, nous avions déjà évoqué dans une émission antérieure le martyr cher au chanoine Loup. Si j’ai bonne mémoire quelques réactions à ce qui n’était alors qu’une allusion à l’entourage du Dalaï-Lama nous conduisirent à consacrer en septembre 2006 une émission aux curieuses relations des Dalaï-Lama et des Nazis.
Revenons au martyr du chanoine. En août 1949, un missionnaire suisse, un certain Maurice Tornay et son accompagnateur avaient été massacrés, près d’un village, Yerkalo, aux confins du Yunan, sur ordre des lamas locaux. Pour les dirigeants de Lhassa, en stabulation libre après le départ des représentants du régime en déroute de Jiang Je Shi et avant l’arrivée de l’Armée Nationale de Libération Populaire, tout étranger était a priori un agent communiste. On comprend donc la critique de notre bon chanoine. Ces missionnaires pris pour des communistes sont d’ailleurs bien malchanceux. Béatifiés en 1993 par un JP II, soucieux de valoriser les « missions », je crains que leur promotion du rang de « bienheureux » à celui de « saints » ne soit ajournée pour longtemps. En effet, depuis les deux théocrates, le tibétain et le romain, se sont rencontrés et ont sympathisé. Au moment du massacre de ce pauvre Tornay, le SS Harrer qui faisait partie à Lhassa de l’entourage de Sa Sainteté, écrit la même chose que le chanoine dans ses souvenirs « 7 ans d’aventures au Tibet » : (p. 71) « la domination qu’exercent les moines du Tibet est absolue, c’est l’exemple-type de la dictature cléricale » ; mais sous sa plume ce constat n’est plus une critique.

Plus curieusement un des premiers missionnaires visitant le Tibet au milieu de XIXe siècle, le lazariste Huc, consacre cinq pages de ses « voyages en Tartarie et au Tibet » à des réflexions sur la proximité structurelle et liturgique entre le lamaïsme tibétain et le catholicisme romain. Je ne peux malheureusement qu’en donner des extraits : « Pour peu qu’on examine les réformes et les innovations introduites par Tsong-Kaba – le réformateur du XVe siècle fondateur de la secte des « gelupka », ou bonnets jaunes dont le dalaï-lama est aujourd’hui le chef- dans le culte lamaïque, on ne peut s’empêcher d’être frappé de leur rapport avec le catholicisme ». Ensuite, notre lazariste se lance en conjectures à partir d’une légende qu’il aurait recueillie, selon laquelle Tsong-Kapa aurait rencontré « un homme venu des contrées les plus reculées de l’Occident… un lama remarquable non seulement par sa doctrine, mais aussi par l’étrangeté de sa figure…surtout un grand nez ». Ce lama serait donc, selon Huc, un missionnaire catholique mort prématurément qui n’aurait eu que le temps de transmettre la liturgie. Et Huc de conclure bravement : « Nous aurons à examiner plus tard, si les nombreux rapports que les bouddhistes ont avec les catholiques sont un obstacle ou un avantage pour la propagation de la foi dans la Tartarie et le Thibet »… !
Pour ce qui est des malheurs du Tibet, prétendument occupé par la Chine depuis 1950, permettez-moi de donner la parole à une française qui savait de quoi elle parlait, y ayant longuement séjourné, Madame Alexandra David-Néel. Je le fais d’autant plus que souvent elle est abusivement invoquée par des gens qui ne l’ont pas lue ; il parfois critiquée, n’étant pas universitaire, j’ai même lu « aventurière «  ! Dans un ouvrage alerte et fin « Le vieux Tibet et la nouvelle Chine », publié en 1953, elle écrit entre autre ceci (p. 16) : « Qu’est-il arrivé au Tibet ? Rien qui ne s’y soit déjà passé maintes fois au cours de son histoire. Ne disons pas « occupation » du Tibet ; l’expression convenable est « réoccupation » ».

Plus loin, elle décrit avec beaucoup d’humour, comme un vaudeville à la Guitry, la fuite des représentants de Jiang Je Shi, via le sud, l’Inde, pendant que les troupes communistes arrivent au nord, et précise (p.18) : « Pas un coup de feu n’a été tiré contre les troupes chinoises au cours de leur avance, elles ont plutôt été accueillies avec enthousiasme par la majeure partie de la population. Le régime de brutalité et d’exaction qui prévalait dans le pays n’avait pas laissé que d’engendrer du mécontentement parmi ceux qui en étaient victimes. J’ai entendu exprimer bien des plaintes sur ce sujet. » Plus loin encore, elle précise : « le culte de la force et du pouvoir qui prédomine au Tibet. » Enfin, elle prévoit qu’il y aura des problèmes quand le gouvernement central chinois voudra procéder à une réforme agraire, remettant en cause le système féodal, et c’est ce qui s’est passé en 1959 au moment de la fuite (ou de l’enlèvement) du DL.

PS : Au cours d’une de nos émissions, en 2006, le rôle du SS Harrer dans la formation du jeune Tenzin Gyatso avait été clairement mis à jour. On dit qu’il aurait soutenu jusqu’au bout, le fameux gourou de la secte japonaise Shoka Ashare responsable de l’empoisonnement massif au gaz sarin dans le métro de Tokyo et d’autres choses encore, pouvez-vous nous en dire plus ?
Comment se fait-il que maintenant les faits sont avérés que ce soi-disant Dieu vivant n’est toujours pas pris ses distances avec ce passé calamiteux ?

GAM : Ben voyons …

PS : Mais encore…

GAM : On pourrait parler de fidélité en amitié ; mais je crains que ce ne soit plus profond. Les faits que vous évoquez sont connus, n’ont jamais été cachés, et il y en a bien d’autres, y compris le soutien à Pinochet au moment de ses mésaventures anglaises, mais nous sommes à un stade où les gogos ne veulent rien entendre, rien savoir. Vous avez cité un chanoine, je vais citer les Evangiles pour illustrer mon propos, en l’occurrence, Marc 4-12 :« tout en regardant, ils ne voient pas, tout en entendant, ils ne comprennent pas ».

Le journaliste Laurent Dispot dans le numéro de « Libération » du 25 avril dernier fait un rappel inquiétant. Je cite : « il- le DL- traite la destruction des Juifs d’Europe de rétribution, forcément juste, de fautes antérieures : il jette la Shoah à la poubelle du « karma ». Et il ne cesse de ressasser son remerciement à un SS d’avoir été son « initiateur à l’Occident et la modernité » ». Harrer a toujours fait partie des amis du DL jusqu’à sa mort à 94 ans. De tels propos dans la bouche de n’importe qui d’autre auraient mis des milliers de personne dans la rue pour manifester leur indignation, mais c’est le DL ! Curieusement, on retrouve une phrase similaire dans les souvenirs de Harrer, (p. 111) louant le sage détachement des lamas considérant la situation dans l’Europe d’après-guerre, notamment les procès de criminels de guerre, « des êtres qui ignorent complexes et préjugés, contemplant le déroulement des événements mondiaux avec le détachement du sage ». Donc ni allusions ni regrets quant aux atrocités allemandes ; un sage détachement ! Dans ces conditions pourquoi voudriez-vous que le DL rompe le charme et revienne sur ce passé toujours présent ? Soyons clair Sa Sainteté n’a jamais renié aucun de ses encombrants amis et il ne les reniera pas. Comme le rappelle Laurent Dispot, son précepteur lui a-t-il appris « que sur le ceinturon des SS figurait la devise : « notre honneur est notre fidélité » » ? Pourrait-on alors parler de « fascisme en espadrille » ?

PS : Comment dans ces conditions, analysez-vous le fait que des personnages de haut niveau du Gouvernement ainsi que des principaux partis politiques français ont accompagné ce moine au cours de sa pérégrination française ?

GAM : La quasi-unanimité n’est jamais un bon signe en la matière, c’est plutôt un indicateur inverse. Un Flaubert contemporain –il était libre-penseur- y verrait des « idées reçues ». Même certains libres-penseurs ont la pensée moins libre sur le sujet du DL. La réponse à la question tient en un mot de la part des politiques : « suivisme ». « Suivisme » vis-à-vis d’une opinion publique à la recherche d’une spiritualité exotique, le tout sur fond de jobardise et d’inculture.
Le phénomène n’est pas propre au dalaï-lama, rappelez-vous fin 1978, quand Giscard d’Estaing avant de jouer au petit télégraphiste de Varsovie, faisait l’hôtelier à Neauphle-le-château, le concert de louange sur l’ayatollah Khomeini, un si saint homme, un religieux évolué, moderne, humaniste, pas comme les autres ; on connaît la suite… Le retour à Téhéran en février 1979, fut assez brutal mais, à une autre échelle, de même nature qu’un retour à Lhassa du XIIIème DL décrit par Mme DN. Quand je parle d’inculture, combien d’idolâtres de son exotique Sainteté connaissent l’histoire de la secte bouddhique fondée au XVe siècle qu’il représente. Comment peut-on croire sérieusement à ces incarnations successives ? D’ailleurs les gouvernements impériaux chinois avaient encadré le dispositif avec précision, d’où les querelles actuelles sur la réincarnation du Xe Panchen-Lama, du XVIe Karmapa, pour celui-ci, il existe deux réincarnations, l’une reconnue par le DL et le gouvernement chinois, pour une fois d’accord, l’autre reconnue par un groupe de lama, issue d’une grande lignée féodale, et la préparation de la réincarnation de l’actuel DL, Dieu-Roi, mais quand même mortel. Celui-ci, dans le souci politique de gêner le gouvernement chinois envisagerait même si j’ai bien compris, de se réincarner de son vivant ! Un clônage peut-être ?
On pourrait noter des éléments tout à fait circonstanciels qui peuvent expliquer la position de certains leaders de gauche. Le Président de la République plus prudent voulait diluer le sujet, en le recevant avec d’autres prix Nobel de la Paix en décembre prochain. Au dernières nouvelles le théocrate ferait des coquetteries ; susceptibilité ou raison de santé ?

PS : Mais quand même un prix Nobel de la Paix ?

GAM : Les choix pour le moins souvent inégaux d’un éminent comité norvégien ont suscité de nombreuses polémiques, en faire l’historique n’est pas notre sujet. La France de l’après-guerre a pu s’enorgueillir de trois grandes personnalités à juste titre mondialement reconnues, Léon Jouhaux ancien secrétaire général de la CGT, puis fondateur de la CGT-FO, Président du Conseil économique et social, etc, le docteur Schweitzer en 1952, et en 1968 René Cassin. Mais qui se souvient de nos lauréat du début du XXe siècle, Frédéric Passy – rien à voir avec la rue, Louis Renault – rien à voir avec l’industriel, et l’excellent baron Balluet d’Estournelles de Constant de Rebecque, lauréat de 1909 ? Et puis combien de prix de circonstances depuis Théodore Roosevelt, l’homme du « gros bâton », rien d’un pacifiste, mais sa médiation mit un terme à la guerre russo-japonaise en 1906, Sir Austen Chamberlain en 1925, puis Briand et Streseman en 1926 pour les accords de Locarno, ou encore les duettistes Kissinger- Le Duc Tho en 1973 pour les accords de Paris sur une fausse paix au Viet-Nam, Begin-Sadate en 1978, ou le trio Peres, Rabbin, Arafat en 1994 pour une paix encore inaccessible au Moyen-Orient. Le prix Nobel de 1989 décerné à Tenzin Gyatso « pour sa lutte non-violente pour la libération du Tibet, basée sur la tolérance et le respect mutuel », se situe dans un contexte où l’opération politique anti-chinoise est évidente.
Mais si vous le permettez Patrice, je voudrais revenir au sujet précédent, la manipulation politique. Qu’après avoir débaptisé le parvis « Notre-Dame de Paris » en parvis « Jean-Paul II », le maire de Paris, homme de talent, bon administrateur ait fait du DL un citoyen d’honneur de sa ville c’est curieux pour un homme sincèrement de gauche ; certes cela ne va pas très loin, mais sur le plan des principes il y a des limites.
Par contre, il est clair qu’à d’autres niveaux, le DL a été utilisé pour tenter, vainement d’ailleurs, de perturber la tenue des JO à Beijing. Le point de départ ce furent les événements de Lhassa au mois de mars dernier, merveilleux exemple de désinformation, dont aucun média n’a souligné la proximité avec les élections présidentielles qui se tenaient à Taïwan le 22 mars dernier. « Is fecit cui prodest ? », qui pouvait avoir intérêt à porter atteinte à l’image du gouvernement de Pékin ? Voire à essayer de peser sur le vote des chinois de Taïwan alors que tous les sondages plaçaient largement en tête le candidat du Guo Min Tang favorable à un rapprochement avec la Chine continentale ? La manœuvre a d’ailleurs grossièrement échoué, celui-ci a été largement élu. Pour ma part, j’ai encore un sentiment de dégoût quand les courageux amis du DL ont attaqué dans les rues de Paris une jeune chinoise paraplégique qui relayait la flamme olympique. Quel courage messieurs les donneurs de leçon, labellisés « sans frontières » !

PS : Une dernière question, quelques semaines plus tard, l’ancien membre des Jeunes Hitlériennes, Joseph Ratzinger, alias Benoît XVI, a été reçu avec toutes les pompes de la République. Je vous demande où en est la laïcité de l’Etat et l’application de la loi de séparation des Eglises et de L’Etat de 1905 ?

GAM : Une visite duale, visite d’Etat à Paris, visite pastorale à Lourdes. Une première question : Les accords de Latran passés en 1929 entre Mussolini et Merry del Val au nom de Ratti-Pie XI, ont-ils une valeur internationale ? En tout état de cause ce qui est tout au plus une monarchie absolue élective, peut-elle être admises dans des instances telles que le Conseil de l’Europe, même à titre d’observateurs ?
Lourdes, la visite pastorale, les miracles dont Anatole France notait « j’ai vu accrochés plus d’ex-voto que de jambes de bois », le vrai miracle c’est la pompe à finances ; le 8 décembre 1854 Pie IX proclame le dogme de l’Immaculée Conception, il ne s’agit pas de celle du Christ, mais de celle de la vierge Marie, en attendant peut-être un jour celle de ses parents. A bien y regarder cela n’est pas très féministe et ne plait pas à tous les catholiques. Que ce dogme soit confirmé, et en patois bigourdan, par la vierge Marie elle-même s’adressant à une pauvre bergère affolée dans une prairie de Lourdes en février 1858, fut donc une excellente chose pour Pie IX. Merci Napoléon III et sa police.
Comme pour le DL le système montre des signes d’usure. Les foules déplacées cette année n’ont pas été à la hauteur des attentes, la visite aurait été déficitaire. L’Eglise a des problèmes d’argent, lance des appel aux legs, c’est-à-dire comment mettre le désordre dans une famille chrétienne en suscitant des captations d’héritage. Et Ratzinger poursuit son idée d’une canonisation de Pie XII...
L’avenir de la laïcité peut donc être envisagé avec un certain optimisme. L’élection américaine de mardi dernier vient d’écarter l’éventualité d’une militante créationniste à la tête de ce qui reste encore la première puissance mondiale. Au passage, relevons qu’il y avait cinq fois plus de monde à Chicago pour acclamer Obama, que pour JP II, au même endroit en 1980. En France, le vote difficultueux de la dernière réforme constitutionnelle, laisse espérer une accalmie sur d’éventuelles velléités d’atteintes directes à la loi de 1905, mais il faut rester vigilant.

PS : Eh bien, puisque la question de la guerre en Irak et de la guerre en général a été au centre des élections américaines, je vous donne rendez-vous le 11 novembre dans la Creuse, à Gentioux, devant le monument érigé contre la guerre, à l’appel de la LP et d’autres organisations laïques.


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