Eugène Le Roy

par Jacques Lafouge
lundi 11 août 2008
par  libre pensee2
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Interrogez : « Qui est Eugène Le Roy ? »

« C’est que des Le Roy il y en a beaucoup. »
« Mais si, voyons, l’auteur de Jacquou le Croquant. »
« Bien sûr, j’ai vu le feuilleton, il y a quelques temps déjà, à la télé. »
« Est- ce tout ? »
« Ben, euh, sûrement, peut- être, peut- être pas, mais quoi, c’est si loin tout ça. »

Et en effet c’est loin, 1836, c’est cette année là que nait Eugène Le Roy à Hautefort en Dordogne.

A 11 ans il est placé chez les Frères de la doctrine chrétienne à Périgueux où il fera de brillantes mais courtes études puisqu’à 15 ans, ne voulant pas entrer au séminaire, comme ses parents le souhaitaient, il monte à Paris, comme on disait alors.

Il y devient commis épicier jusqu’à son service militaire. Mais, tout jeune qu’il était, il avait eu le temps, dans ces années 1848, de lire des publications politiques républicaines et de commencer à se forger les convictions qu’il développera par la suite.

Soldat, oui par force. Bon soldat ? Pas sûr. Comme il l’avoue lui- même : mauvaise tête, toujours révolté contre l’injustice. Cela ne l’empêche pas d’être reçu en 1860 au concours des contributions indirectes en Dordogne et il fera carrière dans cette administration.

Républicain déclaré il l’était, et sans concessions, et sans dissimuler ses opinions si bien que sous Mac Mahon en 1877 il est révoqué. La République avait bien été proclamée en 1871 mais la réaction veillait à écarter les bons républicains. Heureusement que fin 1877 les élections ramenèrent à la Chambre une nouvelle majorité républicaine si bien que mi 1878 Eugène Le Roy est réintégré dans l’administration. Il faut dire qu’en 1877 Le Roy avait tout fait pour attirer l’attention du pouvoir.

D’abord, il avait épousé civilement, c’est à dire sans cérémonie religieuse, une employée des Postes. Ce fut un scandale tel que le maire ne les fit marier par un de ses adjoints qu’à 9 heures du soir. Ensuite il avait fait sa demande d’admission dans la Franc- Maçonnerie et fut initié en 1878. Enfin il commençait à écrire dans la presse des articles républicains et anticléricaux. Il ne faut alors pas s’étonner que le pouvoir ait eu l’œil attiré par ce trublion.

Jusqu’à 50 ans il ne publia pratiquement rien, se contentant de réunir les importantes documentations qui lui serviront par la suite. Il mourut en 1907 à l’âge de 71 ans.

Il laissait une œuvre importante en volume mais pour une part non publiée, peut être perdue ou à redécouvrir, nous verrons pourquoi tout à l’heure.

Voilà donc Eugène Le Roy républicain social, libre penseur, Franc- Maçon.

Il n’est pas possible en si peu de temps de passer en revue son œuvre, aussi faut- il se contenter d’en esquisser trois facettes : un de ses roman, Jacquou le Croquant, son œuvre maîtresse : les Etudes critiques sur le christianisme, et, très peu connu, son discours prononcé en 1891 à la loge maçonnique bordelaise la Française d’Aquitaine sur la séparation de l’église et du Citoyen.

Jacquou le Croquant est avant tout un cri de justice sociale, un cri de révolte du peuple vis à vis de ceux qui l’exploitent, de ceux qui l’oppriment sans vergogne.

Que l’intrigue puisse être considérée comme conventionnelle disparaît devant la puissance quasiment épique que l’écrivain sait insuffler à son œuvre.

Qui est Jacquou ?

Un paysan périgourdin du début du XIXe siècle, fils de métayers misérables. Pour améliorer un peu le sort de sa famille, le père braconne et après avoir tué le régisseur du château qui courtisait sa femme et avait tué sa chienne, il est condamné aux galères, comme on disait alors, puis sa mère meurt.

Commence alors pour le jeune garçon une vie d’errance en Périgord. Il rencontre les personnages les plus divers et garde en tête un désir de vengeance vis à vis des châtelains cause de tous ses malheurs.
Ce n’est pas un roman révolutionnaire. On n’y trouve pas directement une allusion à une lutte des classes. On trouve des nobles, propriétaires parfaits exploiteurs des paysans qui travaillent pour eux et d’autres nobles pleins d’attention pour les malheurs du peuple. On trouve des ecclésiastiques farouchement liés au pouvoir dont l’attitude à elle seule justifiera la séparation des églises et de l’Etat. On trouve des ecclésiastiques aussi pauvres que leurs ouailles car eux aussi sont pressurés par leurs évêques.

Ce qui compte c’est la solidarité entre tous et entre les plus pauvres. Lorsque Bertille hésite à accepter les trente sous, toute sa fortune, que Jacquou lui offre, il coupe court à son refus en lui disant : « Si les pauvres ne s’aident pas entre eux, qui les aidera ? »

Lorsque Jacquou se marie il demande au curé de Fossemagne de le marier au meilleur coût possible et le vieux brave homme de curé aussi pauvre que lui, lui répond : « Mon drôle je vous marierai au meilleur marché possible ; ce sera gratis pour l’amour de dieu. » Alors que le curé de Bars qui n’aimait ses brebis que pour leur laine et les tondait de près, lui avait demandé dix francs, somme non négligeable pour l’époque.

Eugène Le Roy ne remet pas en cause la propriété. Lorsque Jacquou passe en cours d’Assises pour avoir brulé le château des assassins de son père, son avocat plaide ainsi : « L’affaire qui vous est soumise n’est qu’un épisode de cette longue suite de soulèvements de paysans, amenés par des vexations cruelles, une insolence sans borne et par la plus brutale oppression. Tous les coupables ne sont pas là sur le banc derrière moi, messieurs ! Il y manque celui dont les agissements criminels ont amené les évènements dont les accusés ont à répondre ; il y manque ce prétendu gentilhomme, ce petit fils orgueilleux d’un vilain qui ramassa des monceaux d’or impur dans le ruisseau de la rue Quincampoix…

Le Président interrompt l’avocat : « Ces appréciations rétrospectives sont inutiles ; vous n’avez pas à rechercher les origines de la fortune d’une honorable famille ; tenez- vous- en aux faits de la cause : la propriété doit être respectée…

« Monsieur le Président, je souscris pleinement à cette maxime…Je respecte donc la fortune acquise par un labeur honnête et persévérant et je respecte aussi la propriété qui est le fruit visible du travail. Mais lorsqu’une fortune est édifiée sur la ruine publique, lorsque la propriété provient d’une vaste escroquerie, j’ai le droit comme homme et comme avocat de les flétrir et de les mépriser. » Propos encore d’une grande actualité ! Et Proudhon n’est pas loin.

Ecrivain social Eugène LeRoy est également un laïque militant. Il le prouvera dans les Etudes critiques sur le christianisme.

Ce livre est un survivant. Ecrit entre 1891 et 1901 il ne sera publié qu’en 2007. Pendant un peu plus d’un siècle cet ouvrage est resté ignoré de tous aux Archives de la Dordogne et il a fallu toute la foi laïque de Guy Penaud, Richard Bordes et du Dr Jean Page pour le tirer de l’oubli et le publier aux Editions de la Lauze à Périgueux.

Quand on lit cet énorme pavé de plus de six cent pages, mais qui se lit comme on lit un roman, on comprend bien pourquoi il n’a jamais été publié avant et fait partie de ces œuvres ignorées, considérées comme perdues d’Eugène LeRoy.

Il y a des vérités qu’il ne faut pas dire. Et pourtant il les dit.

Le Roy est un héritier des Lumières. De même qu’il déteste l’injustice sociale il hait toutes les formes d’intolérance, c’est pourquoi il va s’appliquer à mettre en lumière toutes les contradictions du christianisme et toutes les turpitudes des prêtres. Il le fait avec beaucoup de sérieux mais aussi avec comme une alacrité, une sorte de jubilation, comme s’il nous répétait que tout ceci est idiot, qu’il nous l’avait bien dit, qu’il nous le démontre. Et il n’y va pas de main morte. Mais n’oublions pas que nous sommes à une époque de Laïcité très militante qui finira par déboucher sur la Loi de 1905 portant séparation des églises et de l’Etat.

Sur la doctrine d’abord. En commençant par la création du monde, je cite : « dieu fit le premier jour, la lumière, le jour, la nuit et cela avant le soleil, la lune et les étoiles qui furent l’œuvre du quatrième jour. Comment la lumière existait- elle avant le soleil, et comment expliquer la succession du jour et de la nuit, alors que le mouvement rotatoire de la terre n’avait pas commencé, puisque le soleil, son centre d’attraction n’existait pas encore… » Simple logique.

Et il continue par la création de l’homme et de la femme. Je cite encore : « Il paraît qu’elle fut formée d’une côte superflue de l’homme qu’il (dieu) lui avait mise exprès de côté. C’est à pouffer de rire. On croirait cette imagination grotesque de quelque capucin en goguette ; pas du tout ; elle est de Bossuet. Et l’aigle de Meaux ajoute pour rabattre l’orgueil féminin, que les femmes ne doivent pas oublier qu’elles viennent d’un os surnuméraire ». Et il va ainsi disséquant les écritures, faisant ressortir leurs contradictions et leurs absurdités, les impostures, les superstitions. Les dogmes ne résistent pas à la raison. Au passage il ridiculise le créationnisme et tous les vendeurs de mythologie déraisonnable. Mais c’est surtout sur l’intolérance et le relâchement des mœurs ecclésiastiques qu’il est féroce. Bien documenté il ne fait que citer les anciens chroniqueurs.

Je cite : « Vers l’an mil le saint père Damien écrivait à Léon IX pape vertueux : « nous avons des prélats qui se livrent ouvertement à toutes les débauches, s’enivrent dans les festins avec les concubines qu’ils entretiennent dans les palais épiscopaux. Les simples prêtres sont tombés dans le dernier degré de la corruption. Le sacerdoce est tellement méprisé que pour le service de dieu nous sommes obligés de recruter des ministres parmi les simoniaques, les adultères et les meurtriers…J’espère que sa sainteté prendra une décision pour réprimer les débordements de nos prêtres. »

La réponse du pape n’est pas moins instructive : « Assurément les péchés que vous censurez, méritent d’être punis avec rigueur et par la privation des ordres sacrés ; mais le grand nombre des coupables rend impraticable cette mesure et m’oblige à conserver dans l’église même des criminels. »

L’An mil c’est loin, alors il cite l’an 1780 époque à laquelle on demandait à un curé de Paris : « croyez- vous que les évêques qui mettent toujours la religion en avant en aient beaucoup ? » et ce curé après une courte hésitation répondit : « Il peut y en avoir quatre ou cinq qui croient encore. »

Anticlérical décidé Le Roy l’est, mais pas aussi antireligieux qu’il n’y paraît et son livre se termine ainsi :

« Toute révélation est une imposture
« Tout mystère est une duperie
« Tout dogme est un mensonge
« Tout miracle est une charlatanerie
« Toute religion positive est fausse. »
…Entre dieu et l’homme, point d’hommes…
…Je suppose que si un être créateur avait voulu instituer une religion parmi les humains, il l’eut fondé sur la justice ; ou pour mieux dire elle eut été la Justice même. Il l’eut fait simple, claire, accessible à tous, dégagée de formes extérieures, universelle, bienfaisante et nécessaire aux hommes comme l’air qu’ils respirent.
…En deux mots la Justice est la suprême loi et la seule religion. »

Eugène Le Roy était bien l’héritier des Lumières. Il croyait au règne de la Raison.

C’est tout naturellement dans le contexte de cette fin du XIXe siècle qu’il en vint à s’intéresser à la séparation des religions et de l’Etat. Ce fut le thème du discours qu’il prononça le 1er Février 1891 devant la Loge maçonnique bordelaise la Française d’Aquitaine.

Son idée est originale : « Je ne me propose pas d’opposer la séparation de l’église et du citoyen, à la séparation de l’église et de l’Etat, mais de montrer au contraire qu’elle doit préparer et précéder celle- ci. » dit-il en exergue à son travail.

Mais il sait pour avoir vécu une grande partie de sa vie avec les paysans qu’il leur faut des cérémonies religieuses et que « sans être cléricaux ni même dévots ils y sont opiniâtrement attachés ».

Et puis explique-t-il, « Dans les campagnes la place devant l’église sert de réunion pour les hommes et les femmes vont à la messe montrer leur robe neuve. Les offices du dimanche, donnent un peu de vie et d’animation aux petites bourgades, aussi ai- je toujours vu que, lorsque l’évêque pour forcer la main à un conseil municipal en matière de réparation de l’église ou du presbytère, retirait le desservant d’une paroisse, c’étaient les cabaretiers qui criaient le plus. » Il faut des cérémonies, qu’on y croie ou non, de telle façon qu’aujourd’hui même, dit- il « le prêtre triomphant et railleur nous attend armé de son goupillon. » Il nous faut bien reconnaître que même de nos jours la République n’a pas su proposer des cérémonies laïques pouvant servir d’alternative aux cérémonies religieuses.

Il ajoute : « A la foi catholique il faut substituer la foi philosophique ; à l’autorité de l’église il faur substituer celle de la Raison ; à la fable du Christ, comme le disait le pape Bonface VIII, il faut substituer la Vérité éternelle, qui ne fait acception ni des temps, ni des lieux, ni des personnes ; enfin à l’idéal chimérique, aux idoles du catholicisme, il faut substituer l’auguste et sereine figure de la Justice, planant sur l’humanité, et présidant à tous les rapports moraux et sociaux des hommes. »

Bien sûr il faudra du temps, il faudra semer et ne pas faire comme les enfants « qui déterrent la graine qu’ils ont semé une heure auparavant, pour voir si elle pousse. »

Pas très féministe mais bon observateur Le Roy incrimine les femmes d’être les principales conservatrices de la religion qui se maintient par leur influence ; c’est sur elles que l’effort devra porter.

Pour lui la séparation du citoyen et de l’église devra précéder la séparation des églises et de l’Etat. En cela il se trompait car la séparation intervenait quatorze ans après qu’il eut terminé d’écrire son livre. Et si même les temps nous ont permis de constater un déclin de la fréquentation religieuse, l’influence souterraine des églises, qui veulent conserver à tous prix une influence sur la société, se maintient. Les aventures des différents traités européens, les tentatives de toilettage de la Loi de 1905 et autres funestes projets, nous montrent bien que le combat laïque doit continuer.

Eugène Le Roy avait raison : il faut d’abord séparer le Citoyen et la Citoyenne des églises.

Que dire de plus, sinon qu’Eugène Le Roy était tout simplement un honnête homme.

Jacques Lafouge - Vice Président de la Fédération nationale de la Libre Pensée


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