Les banquets républicains

jeudi 15 mai 2008
par  libre pensee2
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Bonjour à tous nos auditeurs, au micro de ce dimanche, Georges André Morin et Patrice Sifflet du groupe Marianne de la Libre Pensée.

PS : Pour la Libre Pensée 2008 est une année de commémoration : les 160 ans de la Révolution de 1848 et plus modestement le « banquet du Vendredi Saint » de 1868. La Fédération Nationale de la Libre Pensée s’est attachée, ces dernières années, à redonner force et vigueur à cette tradition, d’abord le 21 janvier pour déguster la tête de veau en l’honneur de la décapitation du sieur Capet et bien sûr, le vendredi dit « saint » pour « manger gras ». C’est pourquoi le colloque international des association « libre-Penseuses » qui vient de se tenir à Paris pendant le week-end de Pâques, fut précédé d’un « banquet gras », le soir du vendredi. Ce banquet a réuni plus de 300 convives, un brillant succès, d’autant que le même soir, dans toutes les régions de France 50 banquets réunirent 3000 libres penseurs. Déjà le 21 janvier, 30 banquets avaient réuni plus de 1000 convives. Cher Georges André pourriez-vous nous parler aujourd’hui de l’origine de cette tradition et singulièrement des banquets républicains ?

GAM : Vaste question. Parmi les nombreux mots qui désignent les diverses formes de repas : petit déjeuner, déjeuner, brunch, goûter, dîner, souper, réveillon, festin, et j’en passe, le banquet a une place à part. La notion est ancienne, mais le mot usité en français est relativement récent, de l’italien « banchietto » qui désigne le banc. Le terme latin « convivium » montre mieux qu’il s’agit d’un repas où la relation entre les participants est plus importante que les mets.

Recherchons l’évolution du mot, le dictionnaire de l’Académie, dans son édition de 1774, renvoie à festin qui renvoie à Banquet : un tour pour rien. Sans jeu de mot, une Révolution et quelques péripéties plus tard, l’Encyclopédie du XIXème siècle, souvent décevante, donne de banquet une définition, datée de 1838, intéressante, : « une réunion d’individus assemblés pour manger, boire et se livrer à des conversations soit enjouées soit sérieuses…, en vogue chez les anciens. » Plus loin, un complément presque prédictif, « les banquets politiques, où vers la fin du repas plusieurs convives portent des toasts ordinairement suivis d’allocutions analogues au sentiment qui a déterminé la réunion ».

Le banquet est donc un repas rituel, devenu un repas à thème. Le sujet traité est plus important que le contenu de la table, alors que la finalité du festin est gastronomique. Le menu du « banquet » de Platon nous reste inconnu, non le dialogue autour des quatorze convives. Ce thème est repris par Xénophon, puis Plutarque dans son « banquet des sept sages ». Chez les Romains, Varron contemporain du dernier siècle de la République, précise que le Banquet réunit « des hommes choisis, autour de tables sans luxe ni parcimonie ». Une réflexion de l’empereur Antonin porte sur les effectifs : « jusqu’à dix c’est un repas au delà un brouhaha ». Au IVème siècle, l’empereur Julien écrivit le « banquet des César » où il fait comparaître ses prédécesseurs. Enfin au Vème siècle les « Saturnales » de Macrobe sont un recueil de conversations philosophiques autour d’un banquet. Dans le monde chrétien la tradition est moins évidente, même si la Cène est manifestement un Banquet « pré »-funéraire, repris symboliquement par la communion, où des théologiens protestants voyaient même dans le dogme catholique de la présence réelle des vestiges de cannibalisme sublimé.

La tradition antique est reprise pendant la période révolutionnaire, les journées d’octobre 1789 sont la réponse à des toasts contre-révolutionnaires portés lors d’un banquet des gardes du corps. L’exécution de Capet, est commémorée jusqu’à ce que Bonaparte devienne son cousin, par des banquets de tête de veau, habituellement accompagnée de sauce ravigote. C’est une sauce aux herbes, cerfeuil, estragon, pimprenelle, civette, cresson, avec de l’ail et du vinaigre. La sauce gribiche plus fréquente aujourd’hui, reprend les mêmes composants, plus du jaune d’œuf cuit, des cornichons hachés et des câpres. Elle était à l’origine destinée à accompagner du poisson froid, ce qui pourrait nous conduire à penser à un de nos anciens présidents, connu pour de comiques vanités nobiliaires, surnommé le colin froid par un polémiste talentueux …

Mais nous approchons de 1848, et de la campagne des Banquets qui provoqua la chute imprévue du régime de Juillet. Dans son histoire de la Révolution de 1848, Garnier-Pagès décrit le Tuileries après la fuite de la famille royale : « partout se voyaient les traces d’un abandon récent, inopiné et subit. La table du déjeuner était encore servie… »

PS : Quels étaient donc la cause et les objectifs de cette campagne de banquets républicains, restés célèbres ?

GAM : Pour répondre, je vais me référer aux mémoires de Mathieu Molé, qui fut Premier ministre de Louis-Philippe. L’opinion réclamait une double réforme parlementaire et électorale, la Réforme :
- que les préfets ne puissent plus être députés,
- que le cens soit abaissé de 200 à 100 francs et le droit de vote donné aux « capacités » selon les termes de l’époque, c’est-à-dire notaires, médecins, officiers qui n’atteindraient pas le cens, pour élargir un collège électoral limité à 200 000 personnes malgré un premier élargissement après 1830.

Proposée par Thiers à partir de 1841, discrètement soutenue par les légitimistes, cette réforme fut refusée par Guizot, appuyé par Louis-Philippe. Pour vaincre cette résistance, Thiers et Odilon Barrot organisèrent de juillet à décembre 1847 une campagne de pétition dans tout le pays en faveur de la Réforme. Les pétitions devaient être signées au cours de banquets où les orateurs en exprimaient la nécessité. L’exemple fut suivi par les Républicains qui proposaient l’abolition du cens, donc le suffrage universel, et l’abolition de la monarchie, et les socialistes qui ajoutaient des réformes sociales et le droit de grève. Mme de Boigne commente ainsi « les banquets donnés dans beaucoup de villes pour acclamer les députés de la gauche causèrent une grande agitation dans l’esprit public ».

Cette campagne devait se terminer par un grand banquet parisien le mardi 22 février 1848, précédé d’un rassemblement place de la Madeleine. Guizot interdit le banquet, « le banquet fixé au lendemain [22 février] était décidément défendus, on ferait un grand déploiement de forces et on ne permettait à aucun groupe de se former ».

Tout semble se dérouler comme le souhaitait le pouvoir. La manifestation se disperse sans incidents majeurs dans la soirée du 22 février. Cependant quelques barricades édifiées dans la nuit et une manifestation à proximité des Tuileries conduisent le roi à comprendre qu’il faut faire quelque chose, et le soir du 23 Guizot est renvoyé et remplacé par Molé, réputé libéral. Tout semble renter dans l’ordre, quand une fusillade Boulevard des Capucines provoque cinquante deux morts et relance l’insurrection. Louis-philippe perd les pédales, remplace Molé par Thiers, puis Odilon Barrot, change le commandement militaire de Paris et finalement s’enfuit après avoir signé son abdication, sans avoir terminé son déjeuner. Les tenants du régime sont dépassés, l’Assemblée est envahie par le peuple au moment où la belle-fille de Louis-Philippe tente de se faire proclamer régente. Le soir la France est républicaine et les Orléans s’exilent après leurs cousins chassés en 1830.

PS : Une période riche, en effet, où les révoltes des peuples d’Europe étaient en train de finir de construire l’Europe des nations. On sait que l’Eglise Catholique, régnant sur ses Etats pontificaux s’y opposait de tous ses forces mais peut être que vous pourriez nous dire un mot de son chef à cette époque, le citoyen Mastai Ferretti, alias Pie IX ?

GAM : Confronté à une révolte d’une partie des Etats de l’Eglise, en contre-coup de la révolution de 1830, maintenu par une double intervention militaire de l’Autriche et de la France qui maintiennent des troupes jusqu’en 1838, Grégoire XVI Cappelari était devenu une sorte de fou furieux réactionnaire. Quand il lui succède en juin 1846, le jeune (54 ans) cardinal MF suscite de nombreux espoirs. Subissant à son tour le contre-coup de la Révolution de 1848, avec la proclamation de la république romaine de Mazzini, MF se révèle vite en une belle figure réactionnaire. Un corps expéditionnaire français commandé par le général Oudinot le consolide sur son trône branlant, ce que Victor Hugo dans un discours indigné commente à la chambre des députés le 15 octobre 1849 : « En fait de liberté, le saint-siège n’accorde rien. En fait de clémence, il accorde moins encore ; il octroie une proscription de masse. Seulement il a la bonté de donner à cette proscription le nom d’amnistie ». Après 1859, l’unification de l’Italie arrachée l’Autriche par les armées de Napoléon III et aux Bourbons de Naples par Garibaldi, le prive du versant Adriatique des Etats pontificaux. Une contre-intervention de l’armée française sanctuarise, si j’ose dire, Rome et le Latium jusqu’à la défaite de 1870.

Pie IX monnaie habilement ses malheurs temporels, aussi son pontificat est-il la grande époque des ultramontains. Quelques étapes méritent d’être rappelées :
-  le 8 décembre 1854 proclamation du dogme de l’Immaculée Conception, ce qui ne plait pas à tous les catholiques, mais est confirmé en patois bigourdan par la vierge Marie elle-même s’adressant à une pauvre bergère affolée dans une prairie de Lourdes en février 1858. Merci Napoléon III et sa police !
-  le 8 décembre 1864, le Syllabus condamne les erreurs du siècle : libéralisme, socialisme, modernisme, scientisme, nationalisme, etc… tout ce qui est en « isme », sauf catholicisme
-  en 1869 convocation du premier concile œcuménique depuis Trente et la Contre-réforme, et le 13 juillet 1870, jour de la dépêche d’Ems, soit six jours avant la déclaration de guerre de Napoléon III à la Prusse, confirmation de la primauté du pape et de son infaillibilité « ex cathedra ». Les Romains avaient peut-être raison d’affirmer qu’il y avait des jours fastes et des jours néfastes !…

Rappelons pour bien illustrer la vie dans les « Etats pontificaux » l’affaire Mortara : en 1860, un enfant d’une famille juive de Bologne est arraché à sa famille, au motif qu’il aurait survécu à une épidémie de rougeole, ayant été baptisé clandestinement par un domestique catholique et zélé.

Enfin pour bien situer la politique franco-vaticane de cette période, le soutien à l’équipée mexicaine de Badinguet, et en retour l’engagement des troupes françaises pour protéger ce qui restait d’Etats pontificaux autour de Rome et du Latium. Face à une tentative de soulèvement conduite par Garibaldi, la bataille de Mentana le 3 novembre 1867 fait plus de 600 morts chez les garibaldiens : « Sire les chassepots ont fait merveille » écrit le Général de Failly dont la dépêche est publiée pour impressionner les prussiens. Peut être est-ce à ce moment là que Garibaldi aurait traité ce pape gros de « quintal de fumier » ?

Désormais, les deux compères, Badinguet et Mastaï-Ferretti se croient invincibles.

PS : Alors parlez-nous maintenant de ce premier banquet du Vendredi dit saint qui a fait flores maintenant grâce aux organisations laïques et particulièrement La Libre Pensée ?

GAM : C’est le fameux banquet du 10 avril 1868, au menu d’ailleurs alléchant, un vrai festin !

Truite saumonée

Ecrevisses à la nage

Faisan truffé

Filet de bœuf sauce madère

Je m’efface derrière le journaliste Léon Bienvenu, alias Touchatout qui dans son « Histoire tintamarresque de la dégringolade impériale » décrit avec beaucoup d’humour l’effet de ce « Banquet » spécial qui réunissait outre Sainte-Beuve, Flaubert, Renan et Napoléon–Jérôme cousin germain de Badinguet, esprit frondeur et libre, redevenu républicain depuis la naissance du fils de napoléon III, dont la présence garantissait le déroulement du banquet contre une irruption intempestive de l’omniprésente police impériale.

« Le lendemain du Vendredi Saint, le bruit se répandit comme une traînée de poudre que Sainte-Beuve avait mangé la veille à son dîner un cervelas. Au bout de trois jours la France fut divisée en deux camps prêts à s’entretuer au premier signal : les saucissonistes et les moruistes… Ainsi, pour un méchant bout de saucisson-qui n’était peut-être pas seulement à l’ail- un grand peuple fut pendant un mois à deux doigts d’une véritable guerre civile ».

Flaubert commente discrètement dans le Dictionnaire des idées reçues : « Sainte-Beuve : réputé manger de la charcuterie le Vendredi Saint ».

Ce camouflet à la police du régime impérial d’ordre moral inféodé au Vatican, fut le point départ d’une longue série d’avanies préparant sa chute dans la guerre idiote de 1870 :

- parution en juin 1868 de la « Lanterne » d’Henri Rochefort : « la France est un pays qui compte 30 millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement »,
- le jeune Cavaignac refuse de recevoir son prix de mathématique du concours général des mains de Loulou, le fils de Badinguet et d’Eugénie (dite l’Eugénie du christianisme). Les Cavaignac commencent en général mieux qu’ils ne finissent, celui-ci, futur polytechnicien et ministre de la guerre disparaîtra dans les oubliettes de l’histoire en ayant brandi en 1898 le faux du colonel Henry comme preuve de la culpabilité de Dreyfus !
- le 2 novembre, jour des morts, manifestation sur la tombe du député Baudin assassiné lors du coup d’Etat de 1851, puis lancement d’une souscription nationale pour la construction d’une statue, soutenue également par Berryer un chef légitimiste.

PS : En revenant sur ce que vous disiez au début, ne croyez vous pas, face aux dangers qui pèsent sur notre République, sur les droits de l’homme, sur la laïcité incarnée par la Loi de 1905, qu’une campagne de banquets auraient encore un effet ?

GAM : C’est une excellente question. Dans le contexte de 1848 le banquet est un efficace moyen de contournement de l’absence de liberté d’association. On ne rappellera jamais assez tout ce que l’on doit à la IIIème République, grâce à l’action des libres penseurs et des premiers républicains du gouvernement de défense Nationale, autour de Gambetta : enseignement laïque et gratuit, la liberté de la presse, le droit d’association, la séparation des églises et de l’Etat. Toutes ces conquêtes sont le socle de la République. Une certaine droite ne les a jamais acceptées. Le sinistre souvenir de Vichy nous le rappelle. Il n’est pas sur que ce combat soit terminé. Le discret décret présidentiel du 9 avril dernier mettant en place un groupe de réflexion sur une éventuelle réforme du préambule de la Constitution est peut-être anodin, comme il peut avoir des conséquences graves. En 1971, une tentative contre la loi de 1901 sur la liberté d’association fut arrêtée par le Conseil constitutionnel, se fondant sur une construction juridique donnant valeur constitutionnelle aux lois fondamentales de la IIIème République, via le Préambule… Ce texte est donc essentiel.

PS : Eh bien, puisqu’il est l’heure de la messe, que nous avons l’âge et que nous en avons terminé, je vous propose Cher Georges André, d’aller déguster un bon saucisson arrosé d’une bonne bouteille.


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