La Libre Pensée sur France culture dimanche 11 mai 2014

jeudi 15 mai 2014
par  libre pensee2
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La Laïcité en Amérique du sud

En Europe, les français, pour ne parler que d’eux, ont une perception de la Laïcité liée à leur histoire. Si aujourd’hui toutes les tendances politiques, même celles qui en sont le plus éloigné admettent que la Laïcité est établie en France et fait en quelque sorte partie de leur histoire, chacun évidemment l’interprète à sa manière. C’est oublier qu’il a fallu trois tentatives pour que ce concept ait force de loi, et encore, puisque certains s’efforcent de le vider de sa substance, car au delà de la liberté de croyance ou de non croyance on oublie trop souvent l’article deux de la loi de 1905 : « La République ne reconnaît, ne salarie, ne subventionne aucun culte »,

L’histoire de l’Amérique latine considérée à l’échelle du continent est bien différente de celle de l’Europe et cela explique que la démarche vers la Laïcité est très contrastée par rapport à celle de notre pays,

La rencontre de l’Europe et de l’Amérique a été brutale,

Cela tient au fait que les espagnols et portugais qui débarquèrent n’avaient qu’un souci : s’enrichir et vite, La brutalité avec laquelle se conduisirent les conquérants réduisit la population indigène dans des proportions effrayantes que dénonça Bartolomé de las Casas. Mais dans le même temps il y eut un afflux d’européens principalement et dont les croyances religieuses étaient diverses.

Toutefois les anciens cultes autochtones ne disparurent pas et subsistèrent mêlés à des croyances africaines puisque les indigènes américains ayant été décimés on dut recourir à l’esclavage d’africains, Dès lors il y eut un triple métissage ethnique d’une part, culturel d’autre part,

Pour diverses raisons on vit dans l’Amérique un nouveau monde, une terre promise et on crut y voir la proximité du Paradis, Allait-on y créer un Monde Nouveau, un monde sans mal ? Les franciscains, en particulier, voulurent y voir la concrétisation de leur millénarisme, Ce rêve fut aussi celui de Las Casas, puis des missions jésuites puis de la théologie de la libération auquel se joignit les messianismes évangéliques, tout ceci dans l’espoir de créer une chrétienté idéale.

Dans le même temps et parce qu’il y avait conquête le goupillon s’allia au sabre de façon efficace et féroce. Cette caractéristique perdure de nos jours où le clergé accompagne le plus souvent les dictatures.

Au départ la civilisation sud américaine qui naissait fut bâtie sur le modèle de la Pensée Unique imposée par l’église catholique espagnole qui promettait à la fois l’ordre social et la vie éternelle. De là pendant plus de trois siècles une lutte acharnée des pouvoirs coloniaux et religieux contre toute influence extérieure considéré comme funeste,

Lorsqu’au XIXe siècle la Colombie débat de la séparation de l’église et de l’Etat le clergé qualifie de péché mortel le fait d’appartenir au parti libéral partisan de la liberté des cultes. Au XXe siècle un Président colombien traitait le protestantisme d’ennemi de la nation.

L’Amérique du sud a vu se développer un christianisme original qui par un système de valeurs imposées est devenu une composante essentielle de l’identité de la société. Lorsque les « théocraties coloniales », selon l’expression de Guillermo Uribe, se sont transformées en Républiques indépendantes, le catholicisme est naturellement devenu religion d’état.

Ainsi l’Europe et la France croient voir dans l’Amérique du sud un continent culturellement proche du fait de la langue et des systèmes sociaux et religieux et auxquels on aurait donné des modèles.

Il n’en est rien et les sociétés sud américaines sont profondément originales du point de vue de leurs constructions politiques, où les armées jouent un rôle qui nous surprend souvent, et où les religieux de toutes sortes, avec l’irruption de diverses formes de protestantisme influent à leur tour sur la vie politique.

Le catholicisme s’est implanté lentement en Europe et il a fallu des siècles pour que les dernières « poches » de paganisme disparaissent.

Les conquistadores européens arrivèrent accompagnés de prêtres venus pour « extirper » l’idolâtrie et ce en utilisant tous les moyens y compris la dénonciation des parents par leurs enfants.

L’Inquisition ou saint office s’installa très vite à Mexico, Lima et Carthagène des Indes. Si elle n’était compétente que pour les cas d’hérésie principalement, elle s’intéressa très vite à ceux qui continuaient à révérer leurs anciens dieux en secret, puis aux juifs, aux protestants et aux étrangers, marins en particulier, qui étaient suspects d’être protestants ou d’introduire des livres interdits, ceux des Lumières en particulier.

C’est dire si la laïcité a eu du mal à se manifester et avec quels risques.

En ce qui concerne la séparation de l’église et de l’Etat G. Uribe cite que la Colombie est devenue un Etat laïc en 1863 mais que dans ses premières années de vie républicaine elle a connu 7 constitutions et 5 guerres civiles jusqu’au moment où la Constitution de 1886 et le Concordat de 1887 a rendu à l’église catholique sa suprématie politique et religieuse. Ceci est d’autant plus surprenant que la Colombie dès 1794 a été le premier pays sud américain a traduire en espagnol la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Toutefois de façon un peu paradoxale les nouveaux états qui se sont créés au début du XIXe siècle n’ont pas rompu avec le catholicisme pourtant apporté par les conquérants. Cela tient au fait que l’église s’occupait des services sociaux, des hôpitaux, de l’enseignement, de l’état civil, etc... et qu’au moment de l’indépendance il n’y avait pas d’administration laïque pouvant prendre le relais.

Par ailleurs intelligemment l’église soutint souvent les mouvements d’indépendance.

Les dominicains par exemple firent des dons en argent à Bolivar. Des prêtres furent les initiateurs des insurrections:Hidalgo, Morelos, Matamoros au Mexique, Delgado, Arce au Salvador, des franciscains en Uruguay où l’église fit alliance avec les francs maçons contre les conservateurs.

Avec le temps la nécessité d’Etats laïques se fit jour au Mexique avec Benito Juarez, au Guatemala, en Colombie, en Uruguay. Ceci entraîna des conflits sanglants entre d’une part libéraux libres penseurs, rationalistes, anticléricaux, partisans de la liberté religieuse et de la séparation de l’église et de l’état et d’autre part les conservateurs défenseurs des traditions et privilèges , autoritaires et invoquant l’ordre moral catholique.

Quoi qu’il en soit l’état constitutionnellement le plus laïque est le Mexique. Sa Constitution de 1917 est farouchement anticléricale et sépare l’église de l’Etat. De plus il est interdit à toutes les organisations politiques de faire allusion à toute référence religieuse. Toutefois l’évolution, récente de la politique des présidents pourrait laisser penser à un réchauffement des relations Etat/ église.

Il en résulte qu’actuellement plus de la moitié des pays marquent dans leurs constitutions une grande bienveillance pour la religion catholique : Costa Rica, Paraguay, Pérou, Panama, Argentine, Guatemala, Salvador, Uruguay. Cela n’empêche pas les Etats d’Amérique centrale d’interdire les fonctions publiques aux ministres des cultes.

On peut donc constater un foisonnent de situations particulières dues aux circonstances. Par exemple en Uruguay l’occupation britannique en 1807 permit aux francs maçons, souvent catholiques, et aux protestants de développer rapidement leurs structures. Ainsi les loges maçonniques vont, à côté des civils, recevoir des prêtres catholiques et des franciscains. Ce seront les loges Lautaro.

Au moment de l’indépendance des colonies espagnoles il n’y avait pas en Amérique du sud de pluralisme religieux et les nouveaux Etats se trouvaient devant le dilemme suivant : ou l’Etat est subordonné à l’église ou celle-ci est interdite d’activités politiques et temporelles.

Il s’y ajoute le fait que l’église s’est progressivement éloignée des réalités quotidiennes des populations soumises à la pauvreté, à l’exclusion et à une exploitation de plus en plus féroce.

Ceci explique en grande partie le succès des sectes protestantes et évangéliques qui apportent dezs rites nouveaux dont certains ne sont pas sans rappeler les anciens cultes qu’on avait cru pratiquement disparus. Par certains côtés les cultes pentecôtistes pourraient évoquer des pratiques chamanistes ou des éléments venus d’Afrique. Le vieux fond indigène de la populationn’est pas insensible à ces rites.

Il y a dans les populations une recherche de solidarité en ce qui concerne le travail, le logement, la santé à laquelle ni les pouvoirs publics ni l’église ne répondent ceci dans des pays où la sécurité sociale est pratiquement inexistante, où le chômage n’est pas indemnisé ou si peu.

La solution, comme je l’ai connu en Equateur, réside alors dans la réciprocité ou solidarité de la famille ou du groupe dans la mesure où un Etat qu’on pensait protecteur a disparu laissant la place à une grande incertitude sur l’avenir. La politique mondiale de libéralisme à outrance a amené à la fois d’énormes dénationalisations et une emprise forte du FMI et de la banque mondiale sur la politique des états entraînant une remise en cause des droits de travailleurs et de leurs acquis sociaux.

A cela les évangéliques répondent par une offre de solidarité et de paix intérieure en particulier, même si cela comporte une part d’irrationnel. En effet ceux-ci niant les problèmes économiques et sociaux proposent des solutions individuelles et spirituelles : l’homme, la femme sont des victimes qu’il faut aider.

Il est intéressant de noter que le protestantisme globalement considéré n’est pas venu d’initiatives européennes ou nord américaines comme on le croit souvent.

Très conscients que c’est par l’éducation que le sort des populations peut s’améliorer les gouvernements firent appel dans un passé pas si lointain à diverses sectes protestantes : méthodistes, baptistes, presbytériens, quakers... Il fut ainsi créé un réseau d’écoles primaires, secondaires, normales, techniques, théologiques.

Inutile de préciser que c’était le meilleur moyen pour implanter le protestantisme dans une terre où l’apostolat catholique s’était essouflé. Le colombien Molina disait : « La scolarisation primaire est le second baptême de l’homme », faut-il encore qu’il soit laïque.

Il en est résulté qu’un enseignement non catholique a été un argument de libération. De nouveau Molina écrit : « L’être humain est libre lorsqu’il a accès à la controverse des idées, car il peut se défendre de celles qui sont régressives ou aliénantes. »Il faut donc combattre l’ignorance. Reste à savoir bien sûr si le protestantisme est moins aliénant que le catholicisme. D’autant qu’il faut noter que les agnostique, athées et sans religion sont en hausse constante même si pendant les dictatures les différentes églises ont pu servir de refuge au moins spirituels puisque dans la réalité la collusion église/ pouvoir et pouvoir dictatorial s’est souvent vérifiée.

En fait de la croyance unique on est passé à une croyance plurielle dont l’athéisme est loin d’être absent.

Un autre fait ne doit pas être négligé : la place et le rôle des femmes.

Elles sont le plus souvent chef de famille, comme j’ai pu le constater, dans la mesure où beaucoup d’hommes tendent à s’échapper du foyer par désintérêt, par l’alcoolisme, par la fuite vers d’autres aventures. Dans ces conditions les femmes se sont mises à contester le rôle secondaire et passif que leur a dévolu l’église catholique. La brésilienne Ivonne Gebara écrit : « être femme est déjà un mal ».

Le protestantisme par contre a une attitude très différente vis à vis des femmes qui jouent un rôle important dans la communauté où elles peuvent également devenir pasteur, tout ceci étant encore renforcé par l’attitude des hommes à leur égard.

En tout état de cause, comme en Europe on doit souligner une indifférence de plus en plus marquée vis à vis de la religion catholique sans en exclure les autres, Les différents gouvernements sud américains ont dû composer avec une église catholique très puissante et établie depuis l’origine et également tenir compte des habitudes religieuses des populations même si cela tenait plus d’une habitude ancestrale que d’une foi véritable.

Que dire aujourd’hui de la Laïcité en Amérique du sud ? Deux tendances semblent se dégager.

La première intéresse au premier chef les cercles instruits de la population, il existe des associations aussi actives que multiformes prônant soit la séparation des églises et des Etats, soit l’athéisme,

Lorsque la Fédération française de la Libre Pensée en 2011 organise à Oslo un Congrès fondateur de l’Association Internationale de la Libre Pensée des représentants du Chili et de l’Argentine sont présents.L’année suivante à Mar del Plata en Argentine outre l’Argentine et le Chili, l’Uruguay, le Paraguay, l’Equateur sont représentés par diverses associations. Mais de nombreuses autres nations dont les représentants n’ont pu faire le voyage faute de moyens financiers ont envoyé des messages de soutien dont le plus emblématique est celui de la petite fille du grand révolutionnaire mexicain Emiliano Zapata.

La seconde tendance est plus proprement le fait des indigènes.

Ceux-ci se sont rendus compte que les missionnaires de tous poils s’efforçaient par leur prédications et conversions de faire disparaître le vieux fond des croyances et coutumes locales. Différentes conférences internationales réunissant divers peuples de différentes nations sud américaines émirent un certain nombre des souhaits ou de revendications pour respecter la spiritualité indigène et rendre à leurs légitimes propriétaires les objets et le patrimoine religieux qui leur a été volé.

.Elles ont affirmé que les missions religieuses ont imposé des critères et des schémas étrangers aux sociétés indigènes dominées et que, sous une apparence religieuse, se cache une exploitation économique et humaine des sociétés aborigènes. En foi de quoi elles demandent que soit mis fin à toute activité missionnaire. Ces exigences furent exprimées à de nombreuses reprises.

Ces mouvements de fond ont trouvé et trouvent leur aboutissement dans l’élaboration de Constitutions à caractère apparemment laïque. La dernière Constitution de la République de l’Equateur affirme la laïcité de l’Etat tout en se référant à dieu et à la Pachamama. Inutile de préciser que les églises combattent pareilles rédaction puis essaient de les faire modifier.

Comme en Europe l’établissement de la laïcité des Etats a se trouve encore devant un long chemin à parcourir.

Dans ces conditions le Congés de l’Association Internationale de la Libre Pensée qui se tiendra à Londres le 11 Août 2014 revêt une importance particulière. On peut déjà compter avec la présence de délégués de pays sud- américains qui ,malgré les difficultés économiques qui les assaillent au même titre qu’en Europe ,ont tenu à être présents pour témoigner de la vitalité d’un mouvement qui devient mondial, De toutes parts les libres penseurs se lèvent pour témoigner de la vitalité de l’action entreprise,

Il faudra être présent à Londres !

Salut et fraternité à tous les amis et camarades d’Amérique du sud et du monde entier.

Remerciements également à Guillermo Uribe dont les ouvrages m’ont confirmé et éclairé bien de points de vue sur un continent mal connu des européens.

Jacques Lafouge



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